Le Siècle, 8 mars
2. Ces deux articles ont été depuis reproduits, avec addition
de nombreux documents, dans le volume intitulé l’École d’auiourd'hui (1'° série), par M. Georges Goyau.
L'INSTITUTEUR, MORALISTE, SI grammes faciles et de ces impertinences qu'autrefois un homme de lettres se füt interdites à l'égard de femmes et de jeunes filles pauvres et deux fois respectables : par le travail et par le dévouement.
C'est sur un ton plus grave que le nouveau collaborateur de M. Brunelière reprend l'attaque.
Écrivain de talent, dialecticien de ressources, habile à recueillir les moindres faits, plus habile à les faire parler, connaissant bien les choses de l'Université et mieux encore celles de Rome, il excelle à servir les intérêts de l'Église sans avoir jamais l'air d'y songer, justement parce qu'il y songe toujours.
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Son article de juin dernier, écrit trop près des élections, s'en ressentait. L'auteur avait beau affecter tour à tour la sérénité, le dédain et la compassion; sa plume, pourtant si maîtresse d’ellemême, trahissait surtout le dépit électoral. Une fine ironie nous invilait à sourire du brave homme assez arriéré pour se défier des « ralliés », pour batailler contre le spectre d'une «théocraltie ecclésiastique » et pour croire encore qu'il y à des « cléricaux »: Bref, on lâchait le mol, après l'avoir adroilement amené : l'instituteur d'aujourd'hui, c'est bel et bien : « l'anticuré » de 48.
Tout cela n'était en somme que le procès politique de l'instituteur, agrémenté de malignités, où perçait un reste de mauvaise humeur des candidats de M. Méline « trahis » par l'inslituteur : on en donnait pour preuves un article de M. Delafosse et un discours de M. de Mackau.
For LaïQUe, D
Le second article, celui qui vient de paraître, fait faire un pas décisif au débat.
Tout en revenant sur le grief politique, car c’est après Lout le plus sensible pour beaucoup de lecteurs de la Revue, l'auteur cette fois va au fond. Or, le fond c'est qu'il est temps, il n'est que temps de ‘s'opposer sérieusement à cette organisation de l'enseignement de la morale que les lois nouvelles confient aux maîtres laïques. C’est qu'il faut leur enlever « le sceptre d'une prétendue royauté morale » que, sans doute, d'autres mains sont plus aptes à porter. « Voilà », dit l’auteur lui-même, — en rappelant sur un ton mi sérieux mi railleur, l'exposé de la loi scolaire fait par M. Goblet au Sénal en 1886 — « voilà les positions bien définies, et le contraste mis en relief : entre l’église et l’école, c’est l’enseignement moral qui sert de champ de bataille, el c'est comme maître de morale que l’instiluteur, au nom de l'État laïque, défie la théocratie. »
Rien d'instructif comme les vingt pages, où l'auteur bat en brèche cet enseignement laïque de la morale. Il abandonne la vieille argumentation : « pas de morale possible sans religion ». Il y subslitue une foule de menues et fines observations dont aucune n'a l'air d'avoir grande portée et dont l'ensemble est destiné à laisser dans l'esprit mieux, beaucoup mieux qu'une démonslralion, quelque chose comme une impression de malaise et d'inquiélude, cette sorte de vague mécontentement d'autrui, où il entre beaucoup de contentement de soi. Ce genre de discussion est difficile à résumer : comment analyser de subtiles et fugitives indica- Lions, qui supposent (ant de sous-entendus, admis par avance entre gens comme 1} faut?
La morale laïque? « Elle a fait une première victime : Dieu lui-même. » N'avez-vous pas remarqué comme son nom à disparu de la loi? À peine si on l'a « réintroduit par une porte de derrière, dans les programmes ». à
La morale laïque? Elle n'est même pas laïque, c'est une invention de quelques protestants libéraux, « le legs d'une minorité confessionnelle et d’une fraction de cette minorité ». Et puis, à y bien réfléchir, c'est une affreuse tyrannie pour le pauvre instituteur, Va-t-il falloir qu'il professe le spiritualisme de Cousin et de Jules Simon? Et s’il préfère par hasard celui de Vacherot? S'il s'avisait de n'être
pas spiritualiste du tout, mais positiviste ou maté-
rialiste? Et notre auteur a de nobles accents pour plaider la cause de la liberté menacée. Il déplore qu'on n'ait pas « tenu en estime l'intelligence des instituteurs », qu'on ne leur ait pas « reconnu le droit à une pensée originale, le droit à des convictions ». Il n'hésite pas : les obliger à enseigner à des enfants de dix ans la morale pratique el usuelle, c'est « soumettre les esprits indépendants à une contrainte presque aussi gênante qu'au temps où ils étaient associés légalement à l’enseignement du cathéchisme »!
La morale laïque, enfin? Mais M. Alphonse Humbert (c'est une autorité), écrivait dès 1886 « qu'il existe une foule de morales particulières, et il alléguait cette variété même pour rejeter l’enseignement de la morale à l'école primaire : & parlail peut-être en ami de la vraie liberlé ». — Déjà! Nous ne savions pas que l'alliance datait de si loin. — Depuis lors, que de théories diverses! M. Evellin veut qu'on fasse appel à l'émotion, M. Payot entre-
voit au terme de toute morale « une religion vraiment universelle acceptable pour tous les esprits pensants », M. Sleeg parlait « du Dieu caché au fond des âmes el qui se révèle par la loi morale ».
Et l'énumération continue, minutieuse à plaisir, mettant en grand relief les moindres nuances pour donner l'impression d'une épouvantable cacophonie. En attendant, «sous la prise tâtonnante des systèmes et des circulaires, l'enfance ‘française attend la morale promise ».
Et voila comment un esprit formé aux meilleures méthodes historiques et à l'étude des choses sociales, un esprit dont nous ne mettons nullement en doute la sincérité, se donne et donne à ses lecteurs l'illusion d'avoir consciencieusement rendu comple d'un des plus beaux et des plus heureux mouvements qui fassent honneur à ce temps et à ce pays!
L'habile artiste à réussi à faire une peinture qui ne laisse deviner que les taches, les rides et les verrues de la personne qu'il est censé peindre : de la figure elle-même, de la physionomie, de ce qu'elle peut exprimer de vie el d'âme, de ce qu'elle a de noble ou de sympathique ou simplement d'humain, rien, rien! Instituteurs, professeurs, écrivains, hommes d'État, tous des grotesques ou des sectaires, ou l'un et l'autre ensemble, voilà le bilan de son enquête.
«€ Eh quoi!» —: pourrait lui dire et lui dira certainement mint lecteur étranger, de ceux qui aiment la France. — « Eh quoi! c'est Lout ce que vous avez
à nous apprendre de l’étonnante expérience que fait votre démocratie française !
« Seule entre toutes les nations, sans y avoir été préparée par un long et paisible usage de la liberté, votre France à peine revenue à la République, se montre fidèle à ses traditions, à son idéal philosophique et républicain.
« Son premier acte est un acte de foi à la raison el à la conscience. Elle s'adresse tout de suite à ses cent mille instituteurs et institulrices, issus du peuple, esprits droits et simples, pour la plupart pères et mères de famille et, sans hésiter, elle leur dit : « Ces enfants qui vous sont confiés six heures « par jour, vous n'allez pas seulement leur apprendre « à lire et à écrire, vous veillerez à leur transmettre, « pour votre part, les notions essentielles et rudi- « mentaires de la moralité, aussi indispensables que « toutes les autres connaissances élémentaires à « l’homme civilisé. Vous laisserez aux différentes « Églises, où leurs parents les envoient, le soin de « leur parler religion, mais vous leur parlerez, « vous, de ce qui est partout reconnu nécessaire « pour faire un honnête homme, à quelque religion « qu'il se rattache. »
« Qu'est-il advenu de cette entreprise hardie, téméraire peut-être, mais à coup sûr digne d'un grand peuple?
« C'est cela, c'est l'ensemble des résultats de ce grand effort dans vos soixante mille écoles que nous voudrions savoir, el non pas si d'aventure un instituteur de la Nièvre vous a prêté à rire par une naïveté paysanne. »
L'ensemble des résultats, c'est précisément ce que le collaborateur masqué de M. Brunetière à