Revue pédagogique du 15 octobre
l'estimer ni trop haut ni trop bas. Et, pour cela, il faut se familiariser avec les nouvelles notions que la biologie nous révèle.
Regardez sous un microscope puissant le moindre fragment de tissu organique : vous y discernez des milliers de cellules qui se juxtaposent, se divisent, se ramifient, s’enchevêtrent, véritables atomes de la vie : c'est tout un monde, et ce monde ne forme qu'un individu qui vit; cette indescriptible multiplicité aboutit à la parfaite unité de l'être vivant. Image exacte de celte autre vie, la vie de l'esprit. Elle aussi se compose d'un nombre infini d'infiniment petits : ces velléités qui deviennent des volitions, ces volitions qui deviennent volonté, ces réflexes qui peu à peu s'imprègnent de quelque conscience et ces mouvements conscients qui s'achèvent en mouvements volontaires, ces impulsions et ces inhibitions dont les origines nous échappent et dont le jeu finit par créer une activité psychique qui n'a rien d’analogue dans tout le reste de l'univers, toutes ces séries entre-croisées de phénomènes plus que divers et qui, du plus bas de la vie végétative, nous font monter aux sommets de la vie morale, quelle imagination ne demeure confondue devant ce réseau d’une si infinie étendue, d'une si délicate fragilité, d'une si inextricable complication!
Or, de même que la vie de l'animal n’est plus pour nous une chose simple comme le mot qui la désigne, mais une unité vivante faite de milliards de cellules vivantes dont chacune est imperceptible, pareillement la vie morale ne nous apparaît plus que comme la résultante d'actes innombrables dont chacun est insignifiant. Elle est, comme la vie du corps, un devenir perpétuel: elle se résout en
dernière analyse en une succession d'éléments microscopiques qui s’enchaînent à l'infini.
Et c'est précisément, c’est exclusivement sur ces infiniment petits que porte Faction éducatrice.
Étreindre l'être humain el comme de haute lutte, en une fois, le transformer à notre gré, voilà ce que nous ne pouvons pas faire. Mais saisir l'enfant, être mobile et plastique, matière fuyante et changeante qui de jour en jour, d'heure en heure, s'agrège quelque atome nouveau, grains de sable ou plutôt grains de vie qui s'accumulent el se combinent en une insondable élaboration, saisir cet enfant, ou du moins quelque chose de lui, dans ces milliers de petits actes fugitifs par lesquels il nous donne prise sur lui, voilà notre rôle. — Oh! que c'est peu de chose, direz-vous peut-être. Si vous le dites, c'est que vous n'avez pas encore assez réfléchi à ce qu'il y a de contingence dans la nature hnmaine et peutêtre dans la nature. Chacune de ces petites victoires n'est rien, sans doute. Sans doute l’inconsistance de l'enfant, sa versatilité, sa légèreté font que tout semble toujours à recommencer. Mais, pensez-y, n'est-ce pas aussi celle plasticité de l'enfance qui est la raison d'être de l'éducation?
Vous dédaignez cet infiniment petit du détail de la vie scolaire : qu'est-ce qu'une classe de plus ou de moins, une leçon apprise ou non, un devoir bien ou mal fait, une parole d'encouragement ou un silence indifférent, un exemple, un mot, un geste, un regard? Ces riens sont la poussière dont le temps fera un dur granit. EL ces riens sont dans votre main : c'est à ce degré infinitésimal que votre action peut s'infiltrer en lui. Jamais il ne vous arrivera de vous emparer irrévocablement de sa nature, mais il
vous arrivera mille et mille fois de déposer en lui un germe ignoré qui pourra rester inerte-et infécond, mais qui pourra aussi lever.
Nul ne sait, pas même vous, si telle pelite réso- Jution prise un jour par l'écolier sur une toute petite question de sa vie enfantine séra ou ne sera pas le premier Lerme d’une série destinée à se continuer au delà de toutes prévisions. Ce qui est sûr, c'est qu'il n’y a pas un acte qui ne laisse une trace, pas un qui ne puisse être un commencement d'habitude, pas un qui ne soit un poids appréciable dans la balance où se pèsent ces impondérables dont se fail un caractère et par suite une destinée. Il n’en faut pas davantage pour vous pénétrer à la fois de l'humilité de votre tâche et de sa grandeur. Vous travaillez à former un caractère, comme la nature à former un banc de corail : c'est molécule après molécule, atome par atome que vous élaborez la substance de l'être moral. [Il n'y a là rien de grand, si ce n'est celte addition sans fin du petit au petit.
L'effort volontaire est dans la vie morale autant et aussi peu que l'effort musculaire dans la vie psychique. Enfant ou adulte, que peut l’homme? Il en est dé sa volonté comme des battements de son cœur : le rythme en est court, la plus forte provision d'air qu'il y puisse emmagasiner ne dépasse pas quelques secondes, el sa plus forte provision de vertu suffit à peine à faire face à la moindre crise, après quoi il lui faut reprendre haleine et puis se raidir à nouveau en un autre effort qui ne sera pas le dernier.
Et un observateur superficiel lui dira : « Pauvre lutteur, tu n'avances pas : à quoi bon toujours lutter, toujours te relever pour toujours Lomber! »
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Mais cet observateur se trompe. La preuve que chacune de ces petites victoires le laisse, sans même qu'il le sache, un peu plus avancé, c'est qu'un moment vient (quand, comment, pourquoi? nul ne saurait dire ni pour autrui ni pour lui-même) où l'effort cesse. Il cesse du moins d'être un effort, il devient un état, et c'est la troisième phase de l'évolution de la volonté. Ce qui avait tant coûté ne coûte plus. I n'y a plus l’amertume du renoncement, la douleur saignante du sacrifice, il y a paix, calme et sang-froid, il y aura bientôt un sentiment d'intime satisfaction. On dirait l'effet d'une vitesse acquise qui à fait franchir l'obstacle presque sans le voir. Le premier acte de probilé accompli par un enfant, le premier jouet ou le premier sou qu'il aura trouvé et rendu, la première privation qu'il se sera imposée pour faire plaisir ou rendre service à quelqu'un des siens, le premier aveu spontané d'une faute qu'il eût pu cacher par le mensonge, chacun de ces petits efforts a été un événement dans sa vie, el probablement il a fallu qu'ils se répétassent plus d’une fois avant de lui devenir familiers et faciles. Mais un peu plus tôt, un peu plus tard, tout cela est si bien entré dans sa substance qu'il fera couramment non seulement sans une seconde d'hésitalion, mais sans même y songer, ce qui jadis lui semblait demander lant de courage.
Faut-il dire que cet état final est moralement inférieur au précédent, sous prétexte que là où il n'y a plus d'effort il n'y a plus de mérite?
Conception rudimentaire du mérite, souvenir enfantin des ruses maternelles pour stimuler une bonne volonté chancelante! Le but à ‘atteindre en éducation, c'est le bien, EL le bien est non un acte,
mais la suile des actes; ce n'est pas l'accident heureux, c'est l’état permanent; ce n'est pas le fait d'un jour, c'est celui de tous les jours. Que poursuit-on en éducation? Un accident heureux ou un équilibre permanent? Il a bien fallu commencer par obtenir une première fois, à grand prix, cet équilibre, mais l'important est de le fixer. Il faut à tout prix l’affranchir de ce caractère aléatoire qui fait l'intérêt du drame moral, tant que l'issue en est douteuse. Quand elle ne le sera plus, ce sera la victoire et non plus le combat.
L’habitude de la vertu est le terme où viennent se consolider les actes isolés de vertu. La moralité sans effort est deux fois la vertu, précisément parce qu'elle nous élève jusqu'au point où nous ne sommes plus tentés de nous admirer pour avoir simplement fait notre devoir. Nous sommes plus près de la vérité dernière des choses, plus près de la juste évaluation du vrai mérite et de la vraie dignité humaine, quand, après avoir bien agi, nous disons en toute sincérité : « ce que je fais là est la chose du monde la plus naturelle », que quand nous disons malgré nous : « c’est bien beau, ce que je viens de faire ». La preuve, c'est que si je félicitais quelqu'un d’entre vous d’avoir reporté une pièce d'or qu'on lui avait, par mégarde, rendue en trop dans un magasin, il en serait plus que froissé : ilne me pardonnerait pas d'avoir douté de lui.
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XI. — .… Habituez graduellement l'enfant à cette vraie vue du progrès, à celle vraie mesure du devoir : le devoir monte à mesure que nous montons; le progrès n'est pas un mouvement allant jusqu'à un certain terme; le progrès, c'est le mouvement même;
le jour où le mouvement cesserait, cesserail le progrès.
Que l’école donc, dès ses plus modestes commencements, initie l'enfant à cette conception évolutive el progressive de la vie morale, qu'elle ne l'emprisonne pas dans un horizon borné et qu'elle n'atrophie pas en lui le sens du progrès, qui est celui de l'infini. Sans doute, à la courte vue du petit enfant, il faut proposer un but immédiat, un terme précis et prochain qu'il ait la possibilité d'atteindre. Mais il ne faut pas lui laisser croire que ce premier plan atteint, tout sera fini. 11 ne faut pas tuer en lui l'instinct du mieux: il faut, au contraire, l'habituer à regarder loin devant lui, à mettre le but toujours plus haut, à ne jamais croire qu'il va pouvoir clore son compte avec sa conscience. Et, à ce point de vue, prenons garde que certains procédés scolaires excusables, utiles, nécessaires peut-être pour un temps, ne deviennent dangereux en se prolongeant au delà du premier âge. Nous avons dû peut-être chez le Lout jeune enfant provoquer, stimuler l'effort par des moyens indirects, par l'appât d'une récompense ou la crainte d’une punition conventionnellement attachée à tel ou tel acte. Que tout cela s'efface et disparaisse peu à peu avec les hochels du premier âge. Si l'élève devait sortir de l'école ou du lycée avec celle notion puérile d'une comptabilité morale bien correcte, se soldant en doit et avoir par tant de bons points, lant de prix et d'accessits, il aurait de son devoir el de sa destinée l'idée la plus misérablement étriquée. Plus on a fait de bien, plus on se trouve en avoir à faire. En ce domaine on n'a jamais fini d'apprendre.
Et celui-là seul est un homme qui, ne faisant pas
de la vie un calcul étroit d'intérêts à brève ou lointaine échéance, se laisse emporter vers un but idéal par un souffle généreux, sans pouvoir dire au juste ce qu'il y gagne, celui qui consent à aimer le bien pour le bien, le beau pour le beau, le vrai pour le vrai, sans avoir au préalable supputé son salaire.
Vivre, vivre en homme, c'est précisément cela, c'est laisser son cœur battre à loutes les nobles émotions, laisser sa pensée s'éprendre de Loutes les vérités, laisser sa volonté se dévouer à toutes les nobles causes : pour le surplus, s’en remettre, confiant, à un plus grand que nous, qui à mis dans notre âme Lous ces instincts el qui sait sans doute à quoi ils tendent.
Et c'est cet esprit-là que l'éducation libérale doit résolument opposer à l’autre.
… Tel est le rôle de la volonté raisonnable, c'està-dire de la volonté à la plus haute puissance.
D'un individu elle fait une personne. Quelqu'un a dit : « I n’y à pas un homme sur mille qui soit une personne ».
Et c'est bien l'œuvre propre de la volonté d'établir à la longue cette maîtrise de soi, maîtrise du corps et maitrise de l'esprit et, dans Pespril même, maïitrise relative de l'émotion par la pensée el de la pensée par l'action. Relative, disons-nous, et progressive, car notre vie entière se passera à gagner pied à pied un peu de terrain pour la raison sur la passion, pour le devoir sur l'intérêt, pour la volonté libre sur l'appétit aveugle.
Aux enfants même, aux enfants surtout il faut
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avoir le courage de dire la vérité en leur enseignant la maîtrise de soi.
Maitrise qui au début se manifestera le plus souvent par l’obéissance. Mais ils obéiront peu à peu de la même manière et par les mêmes motifs que nous obéissons nous-mêmes : ce n'est pas à la force, à la coutume, à l'ordre incompris et inexpliqué d'une aulorilé extérieure qu'ils apprendront à obéir; ils plieront leur volonté comme nous plions la nôtre devant la volonté universelle qui s'énonce sous tous ces noms, de sens si voisin : Raison, Devoir, Vérité, Justice.
XII. — En achevant ce résumé, je n'ai qu'une question à vous adresser.
Croyez-vous, oui ou non, qu'il y ait dans les doctrines que nous avons éludiées ensemble les éléments d'une éducation de la volonté telle que notre temps el notre pays la réclame?
Pour ma part, j'en suis convaincu. EL je crois de plus que cette pédagogie, à s'en lenir aux grandes lignes, est précisément celle qui fait le fond de l'éducation universitaire française depuis l'école primaire jusqu'aux lycées et aux facultés.
D'autres ont préconisé des méthodes inspirées par la défiance de la nature humaine. Ils ont demandé qu'on leur remît l'enfant, et puis la femme, el puis l'homme, comme ayant besoin de tutelle ; ils ont promis d'exercer cette tutelle pour le bien de l'humanité, et ils croient rendre service à la nature humaine en continuant indéfiniment de la protéger contre elle-même, en se faisant, notamment par l'éducalion, du berceau à la tombe; les intermédiaires entre Dieu et l'humanité.
Nous n'acceptons pas pour l'homme ce rôle de perpétuel mineur. Nous souhaitons de le mettre le plus tôt possible en possession d’une volonté qui soit la sienne, d’une raison et d’une conscience qui soient les siennes.
Nous n'ignorons ni les difficultés ni les périls de la tâche. Mais nul danger n'est comparable à celui de se résigner à n'être pas soi-même, à penser et à vouloir par procuration.
En acceptant le lourd fardeau de la liberté pour nous el pour nos élèves, nous croyons faire non seulement une œuvre morale et philosophique, mais une œuvre profondément religieuse.
Comme le disait naguère ce penseur avec qui nous nous sommes {ant de fois rencontrés dans ce cours, M. Payot : « Avoir le respect de la nature RARE en soi et en autrui, qu'est-ce sinon réaliser en soi et en autrui le règne de Dieu? »
Plaignons ceux qui, ne sachant voir Dieu qu’à travers les formes confessionnelles, sous les rites traditionnels, ne le retrouvent pas au fond de nos doctrines et ne s'aperçoivent pas qu'il n'est nulle part plus présent el plus profondément agissant que dans cel humble sanctuaire de l'éducation qu'ils appellent l'école sans Dieu
Plaignons-les de ne pas Je qu'élever les enfants dans le constant souci du respect de leur nature et dans le constant effort pour s'élever au bien, c'est précisément les élever dans l'atmosphère même du divin, c'est leur faire respirer l'Evangile luimême, c'est les pénétrer de Dieu. Non pas sans doute du Dieu en images el en formules, mais du Dieu en esprit et en vérité.
Nous avons sur nos contradicteurs du moins cet avantage, que nous savons démêler ce qu'il y a de divin dans leur tulle et le respecter hautement, et qu'ils n'en font pas autant du nôtre.
De tout temps les religions régnantes ont appelé athéisme la religion de demain. Socrate et Jésus n'ont pas eu d'autre crime. Laissons-nous donc traiter d'athées, pourvu que notre enseignement, éveillant au fond de l’âme de nos enfants l’étincelle sacrée, continue à leur faire adorer de Dieu non pas le mot, mais la chose, el à mettre chacun d'eux, tous les jours de sa vie, face à face, dans le secret de son cœur et de sa conscience, en contact vivant avec le divin.