‹ La foi laïqueChapitre 51 sur 111 · VA ; $ ENT" SRE PR ORNE + CRETE · texte numérisé non relu

VA ; $ ENT" SRE PR ORNE + CRETE

Précisons. Car, en ces matières, ce- qui nous perd, c'est le vague de l’idée et l'équivoque des termes.

Je dis done qu'il y a dans l'humanité à tous ses

âges, — variable comme elle el passant'par toutes les élapes de son développement, — un phénomène

essentiellement humain, naturel et normal, légitime par conséquent, qui est le phénomène religieux, un des traits caractéristiques de l'homme par opposition à l'animal.

Je dis que ce phénomène peut se manifester sous trois formes : l'idée religieuse, —l'émotionreligieuse, — l’action religieuse.

L'idée religieuse, c'est au débutlintuilion confuse, plus tard l'affirmation nelle que nous ne savons pas tout el que nous ne pouvons pas tout, que l’homme est une parcelle infime de l'immense univers, qu'il n'est pas l'auteur ni le maître de sa vie, qu'il existe autour de lui, en dehors de lui, des forces, des lois, des pouvoirs dont il dépend, et qui ne dépendent pas de lui, qu'il est au sein de cet infini un infiniment pelit et que pourtant c'est de ce point imperceplible que jaillit la lumière qui doit illuminer le reste du monde, la lumière de l'esprit, de la raison, de la conscience.

L'émotion religieuse, c’est le contre-coup de cette idée sur nos sentiments. C'est tour à tour un sentiment d'effroi devant limmensité de l'inconnu, devant Finfini qui nous déborde, el puis, au contraire, un sentiment de foi dans l’ordre universel, de confiance dans la suprématie de l'esprit qui est le

fond de nous-mêmes et sans doute de l'univers. C'est le sentiment de notre relation avec ces forces mystérieuses qui régissent les mondes, de notre participation à la vie universelle, le sentiment du néant que nous sommes et de la valeur infinie pourtant de la raison qui est en nous, le sentiment de l'au-delà qui échappe à nos prises, de l'idéal que nous sommes si malheureux de ne jamais atteindre et que nous serions plus malheureux encore de ne pas poursuivre éternellement.

L'action religieuse enfin, c'est celle où l’homme s’oublie lui-même et se sacrifie à une loi invisible que personne ne lui impose, que personne ne lui démontre. C’est l'élan de dévoñment par lequel, sans hésiter, il fait joyeusement abandon de ses intérêts, de ses instincts, de son bonheur, de sa vie, brave toutes les souffrances, endure tous les tourments, pour donner satisfaction à une idée qu'il croit juste, à un rêve qu'il juge beau, à un commandement de l'esprit, à un ordre de la conscience.

De ces trois racines du fait religieux, laquelle, mon cher ami, croyez-vous devoir absolument exlirper de l'âme humaine comme une plante parasite et nuisible ?

Que chacune d'elles soit susceptible des pires aberrations, est-1l besoin de le dire?

Que toutes ces manifestations du fail religieux aient commencé, comme notre civilisation tout entière, par les plus grossières ébauches, par des conceptions tour à tour et parfois tout ensemble d'une naïveté enfantine, d'une stupidité révoltante

el d’une atroce sauvagerie ; que l'idée religieuse se soit affirmée d'abord par le fétichisme, puis par toutes les phases du polythéisme, dont les vestiges sont encore si vivants jusque dans nos campagnes ; le sentiment religieux, par la peur el toutes les superstitions qu'elle engendre; l'acte religieux, par des sacrifices sanglants dont la messe est la dernière et symbolique survivance : qu'est-ce que cela prouve, sinon que l’homme a débuté par l'animalité et qu'il lui a fallu des siècles pour devenir lhomme?

Encore ne l'est-il pas tout à fait. Est-ce que la science et l’art n'ont pas eu aussi leurs humbles, Lrès humbles commencements ?

Je vais plus loin. L'histoire nous montre dans notre Occident, pour ne parler que de ce coin du monde, qu'une colossale organisation s'est consltituée, œuvre du même génie romain qui avait fondé l'unité matérielle de l’ancien monde et qui, une seconde fois, a refait, en y mettant de longs siècles, le même miracle de lPunité dans l'ordre spirituel.

L'Église catholique a réussi à faire de la religion sa chose ; elle Pa si fortement trempée de sa trempe, faconnée à son image, elle lui a si magistralement donné sa langue et sa loi, ses règles et ses rites, ses formes el ses formules, que toute une fraction de Phumanité en est venue à ne plus pouvoir séparer l'idée religieuse de l'idée catholique, à ne plus même se représenter le fait primitif el universel du sentiment religieux, indépendamment de la savante construction théologique et théocratique où l'Église se flatte de lavoir à Jamais emmuré,

Vous même, mon cher collègue, vous, historien, à qui rien n'échappe, qui scrutez les âmes jusque dans le passé avec une si clairvoyante impartialité,

vous ne réagissez pas contre cette identification de la religion avec le christianisme, du christianisme avec le catholicisme et du catholicisme avec l'Église romaine de Pie X. Et, comme si la religion de Pie X était toute la religion et la seule religion possible, la seule qui ait été el qui soit au monde, oubliant que le catholicisme romain n'est plus, même dans le christianisme, qu'une minorité ; oubliant, pour ne ciler que ce trait d'un si vaste tableau, le prodigieux exemple de vitalité et. de transformation que nous donne en ce moment même la religion aux États- Unis (vous avez lu certainement le livre de Bargy, ce serait une révélation pour beaucoup de nos compatriotes), oubliant, dis-je, que l’entreprise romaine est une simple usurpation qui a réussi, une mise en exploitation régulière d’un bien commun à tous et réduit à l'état de monopole, vous vous écriez : « La morale doit être indépendante de la foi. Or répandre cette idée, c'est vouloir détruire la religion. Donc, nous voulons détruire la religion. »

La religion du Pape, oui! La religion de Calvin, oui! La religion de Victor Cousin, ou toute autre fondée sur un credo, une confession de foi, un synode, un catéchisme, un programme universitaire ou un baccalauréat, oui encore!

Et pourquoi faut-il détruire toutes ces religionslà? Justement parce qu’elles sont, comme vous dites très bien, « un bloc sophistique de vérités et d'erreurs dont l'apparente unité en impose aux ignorants ». Justement parce qu’elles ne sont pas la religion, attendu que la religion est chose essentiel- Jement irréductible en articles et en formules. La religion est une poésie, la plus pure, la plus ailée et la plus insaisissable des poésies, par où l'âme

humaine exprime son besoin d'aimer et d'espérer sans fin, de tout comprendre et de tout deviner, de connaître l'inconnu, de réaliser l'impossible et de prolonger jusqu’à l'infini toutes les puissances de son être. S

LAIÏCISONS LA RELIGION:

À mon collègue el ami A. Aulard.

J'ai dit hier, cher ami : « Non, vous ne voulez pas détruire la religion ».

Vous me direz que je change le sens usité des mots et que j'ai défini la religion d'une façon qui ne répond pas aux idées reçues.

C'est précisément la question.

Est-ce moi qui ai tort de revendiquer pour ce mot son sens large et plein, allant depuis les bégaiements de l'enfant ou de l'humanité primitive, jusqu'aux sublimes rêveries d'un Platon ou d’un Kant?

Est-ce vous qui avez tort de consentir à le restreindre, comme le veut l'Église, aux proportions misérables où elle la réduit, à la seule acception

qui ne lui porte pas ombrage ou préjudice?

Je sais très bien que l'Église crie à la profanation, quand on ose parler religion sans elle, quand on soutient que le mécréant, lhérétique, l'athée montant sur le bûcher pour ne pas mentir à sa conviclion, fûüt-elle cent fois erronée, fait un acte incompa- ‘ablement plus religieux que les gens qui le brülent au nom de la saine doctrine. Elle s'indigne que nous disions qu'entre Giordano Bruno professant

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