Le Radical, 31 décembre
maire, conseillers municipaux et délégués cantonaux, inspecteurs et sous-préfets, gens en place et candidats officiels, qui est-ce qui n'avait pas d'ordres à lui donner? Écouter, saluer et se aire, c'était toute sa diplomatie.
Non pas que ce brave homme, depuis Duruy surtout, n’eût des velléités de relever la tête. Non pas qu'il fût résigné à toutes les besognes et docile à tous les commandements. Il n’y a peut-être pas un autre groupe de tout petits fonctionnaires qui ait fourni, de l'Empire au Seize Mai, un aussi grand nombre de traits d’obscure vaillance, d'actes de courage, de révoltes de la dignité personnelle. Efforts d'autant plus admirables qu'ils se dépensaient en pure perle dans l'humble cercle des luttes locales. Isolés, durement surveillés, tenus à merci par les autorités et par les familles, dont le moindre mécontentement leur Ôtait le pain (ils avaient deux cents francs de traitement fixe!) les meilleurs se réfugiaient dans une conception étroile, mais fière de leur métier. Là, du moins, ils retrouvaient la liberté, et l'on comprend avec quelles délices ils se plongeaient dans les minuties de leur art, trouvant leur consolation et mettant leur orgueil à faire excellemment la seule chose qui leur füt permise : apprendre à lire, écrire et compter.
Avec Jules Ferry, avec l'instruction gratuite, obligaloire et laïque, avec le grand mouvement national qui fit dépenser un demi-milliard à construire en quelques années les écoles qui auraient dû
l'être depuis un siècle, le rôle politique de l'instituteur change, ainsi que sa place dans la société.
Voici, enfin, la République, le gouvernement de ses rêves. La République, aussitôt, l'émancipe des tyrannies séculaires. Elle lui fait confiance. Elle étend le champ de son action et la portée de son influence en faisant de lui, ouvertement, le pionnier du nouveau régime. Dans la commune même où il n'y avait pas encore un seul républicain, il y en aura un, ce sera lui. Et il dira tout haut qu'il est là pour faire que bientôt il y en ait d’autres. Il vient au nom de la nation jeter la semence des croyances nouvelles : souverainété nationale, morale laïque, justice sociale, liberté, égalité, fraternité! Un ministre qui n'est ni un rêveur ni un révolutionnaire lui dit publiquement que l'instruction primaire sera désormais « une éducation libérale », et que pour la République, « l'éducateur sera chose sacrée ».
Ainsi est scellée, dans le feu de l’action. l'alliance entre l’inslituteur et le parti républicain. Si ce parti arrive rapidement au pouvoir, nul ne s’en réjouit plus que l’instituteur, parce que nul plus que lui n’y a travaillé. Partout il s'est compromis avec et pour le candidat de gauche, d'abord avec les 363, plus lard avec les radicaux, avec les radicaux-socialistes, avec les socialistes; il a été dans son canton l'homme du « Bloc ». Et l'avènement de M. Combes, c'est Le triomphe de sa politique.
Tant que dure cette période de mouvement recliligne, commençant aux lois scolaires el aboutissant à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'union est intime entre l'instituteur el son député.
Chose curieuse : le retard même apporté au relèvement des traitements, la longue crise de misère
qui ne se Lermina que par l’abolilion du pourcentage et le vote du projet Simyan, ne troubla pas profondément l'harmonie entre la majorité républicaine et les instituteurs. Tout en réclamant, ils surent attendre. Ils ne doutaient pas de la République, ils lui faisaient crédit.
De quel cœur ils continuèrent à la servir, les élections de mai 1906 l'ont assez montré.
Comment est-ce donc au lendemain de ces élections qu'un malaise, latent jusqu'alors, s'est manifesté?
Les nouveaux venus dans le corps enseignant y apportaient-ils d’autres idées que leurs aînés? Non. Seulement, comme ces idées élaient victorieuses, ils s'attendaient à les voir régner tout de suite. Ils supposaient que la situation allait, sur l'heure, se retourner. Et ils furent surpris que le grand changement se fit attendre. Is se permirent de le dire aux élus, que celte sommation froissa. Les uns médirent quelques peu des autres, et l'entente cordiale en fut à demi affectée.
De notre côté, que reproche-t-on à linstituteur nouveau modèle?
D’avoir des prétentions, des exigenees inconnues il y a dix ans.
EL c'est vrai. Jugez-en seulement par la manière dont il entend ses rapports avec Lout ce qui l’entoure.
Dans l'école : il n'admet plus que tout dépende d'un directeur qui soit le maître absolu et le juge souverain. Il veut un conseil des maîtres, qui aura
sa part d'autorité et de responsabilité en toute matière.
Dans l'administration : il n’admet plus que l’inspecteur ou le préfet le déplace d'office sans avoir de bonnes raisons à lui donner. Il admet encore moins que nous autres, hommes politiques, nous intervenions sous un prétexte quelconque pour servir ou desservir qui que ce soit. Il veut un conseil des inspecteurs, avec un certain nombre de délégués élus par l'Association des instituteurs.
Dans les réunions de l’Amicale elle-même : il n'admet plus que ses chefs le surveillent ou lui demandent compte de ses paroles. Il veut le droit d'association comme tous les citoyens français.
Dans sa vie de citoyen et d'électeur, en dehors de ses fonctions : 1l n'admet plus qu'il lui soit interdit, de soutenir le programme ou le candidat de son choix. Il veut la plénitude du droit civique des fonctionnaires sous leur responsabilité.
Certes, oui, ce sont là des nouveautés. On les a appelées d’un mot à faire peur : le syndicalisme, autrement dit l’association en vue de démocratiser tout notre régime administratif, d'y substituer le mode parlementaire au mode autoritaire.
Faut-il ajouter que les jeunes, les ardents, ont donné à leurs « revendications » l'allure de leur tempérament et le ton de leur âge? Faut-il expliquer qu'il y a eu des fautes commises et qu'il ne pouvait guère en être autrement? Même aujourd'hui, l’instituteur est encore un esprit qui a les défauts de ses qualités : il conçoit vivement, va droit au but el, malgré lui, simplifie parfois outre mesure. Aurait-1l le feu sacré qu'on lui demande de porter dans ses fonctions, s'il n'avait pas gardé cette chaleur d'âme
et cette naïveté d'impressions ? Aurait-il cette prise sur des enfants et ce don de les entraîner, si l'esprit crilique et l'esprit de nuance, aussi développé chez lui que chez un savant de profession, lui avaient enlevé ce je ne sais quoi de prime-sautier, pour faire de lui l'homme impeccable, circonspect et sceptique ?
Rien de plus facile donc à un ministre, s'il y tient, que de prendre en faute nos instituteurs « modernistes », comme le pape fait pour les siens. Ils prèteront toujours le flanc. La question est de savoir si nous voulons user contre eux des avantages que nous donnent leur inexpérience et leur témérité.
Ils se disent syndicalistes? Quoi de plus simple que de traduire : syndicalisme révolutionnaire, aclion directe, sabotage, grève générale, et le reste?
Sera-ce les calomnier? Nullement. Quelqu'und'eux n'a-t-1l pas écrit un manifeste projetant d'adhérer à la Bourse du Travail et à la C. G. T? II n'en faut pas davantage pour que le grand public nous donne raison.
Is se disent pacifistes, partisans de la guerre à la guerre, fanatiques de l'arbitrage international? — Vous entendez. C'est l'hervéisme! Ils souscrivent donc aux abominables doctrines qui... Complétez vous-même la tirade jusqu'à : « Drapeau dans le fumier ».
Le malheur est que tout un auditoire est là, qui nous écoute, avide de scandale et impatient de le grossir. Nous avons un peu oublié, nous, ce qu'a été linslituteur laïque dans l'histoire politique de ces vingt dernières années. Il y a des gens qui ne l'oublient pas et qui sont toujours prêts à le lui faire expier, Et à tous ceux-là il importe que la légende
s'établisse bien que les primaires ont mal tourné. Le Temps tous les jours — hier encore — en revient à son idée fixe : trouver des preuves de « l'invasion lente, mais certaine des théories hervéistes dans les rangs des instituteurs! »
Qu'’allons-nous faire, majorité républicaine, à l'égard. de ces cent vingt mille maîtres et maîtresses laïques, dont on fait déja presque des suspects?
La première idée qui se présente à l'esprit de beaucoup de nos amis — je le dis comme je le pense — est celle qu'il faut écarter à tout prix. Ils s'imaginent que le gouvernement, le Parlement, en lançant des avertissements sévères, en menaçant de sévir, en accentuant la politique d'autorité, rétablira l'ordre, le respect, la discipline.
Ce serait peut-être vrai, si nous nous trouvions aux prises avec un mouvement de révolte, d’insubordination, d'anarchie. Le mouvement syndicaliste est tout le contraire, C'est un effort essentiellement organique. Il naît de la pensée grandissante qu'une réforme générale est nécessaire et qu'elle est possible.
Pourquoi cette pensée éclôt-elle dans l'Université plus tôt que dans les autres administrations? C’est que l'Université est le seul corps qui y ait élé préparé par l'institution de conseils élus et par tout un système de garanties légales minutieusement régiées en matière disciplinaire. N'est-il pas naturel que ceux qui jouissent depuis vingt-cinq ans de ce commencement de législation démocratique songent
à l'étendre à toutes les parties de l'administration, à
tous les degrés de la hiérarchie ? |
Ce n'est pas par la lerreur qu’on les en dissuadera.: Et un régime de répression quand même appliqué à un pareil courant d'opinions raisonnées ne prouverait qu'une chose de la part de la majorité républicaine : ou qu'elle ne comprend pas ce qui se passe, ou qu'elle le comprend trop bien.
Deux petits faits de la semaine dernière peuvent. servir à illustrer cette conclusion.
Voici le premier. Les journaux annoncent que le
comité central de la Fédération des syndicats d'inslituteurs a décidé de renoncer au projet admis l'an dernier d’adhérer à la C. G. T. Mais, en même temps, la Fédération prépare pour ce printemps une sorte de congrès mixte entre ouvriers et instituteurs pour éludier les meilleurs moyens de rendre l'enseignement de l'école plus complètement profitable à l'enfance ouvrière.
. Second fait : les élections qui viennent d'avoir lieu dans toute la France pour les conseils départementaux de l’enseignement primaire. On pouvait croire après les votes du Parlement et les actes de. rigueur du ministre que le spectre syndical n'oserait plus reparaître. Ces élections ont donné aux candidats syndicalistes non seulement le triomphe dans plusieurs départements, dont la Seine, mais partout, en France, la plus forte proportion qu'ils aient encore alleinte.
Que prouvent ces deux faits {et encore celui-ci : la spirituelle décision prise par quelques syndicats d'inslituteurs de renoncer à ce nom pour prendre celui d'Amicale, en gardant d'ailleurs les mêmes statuts el le même esprit)!
C’est qu'il y a là dans notre monde primaire une conviction sérieuse et généreuse. Sans tapage, sans violence, sans aucun acte d'insoumission aux règle: ments présents ou futurs, voilà donc, par milliers, de bons et loyaux serviteurs du peuple qui, croyant pour tout de bon à ce qu'ils enseignent, veulent fermement continuer sous la République radicale l’œuvré qu'ils ont faite sous la République opportuniste. Ils ne conspirent pas, ils n'intriguent pas, ils ne s'insurgent pas. Ils maintiennent, pour l'honneur du pays et de l'Université, leurs droits de républicains et leurs espérances de démocrates.