‹ La foi laïqueChapitre 78 sur 111 · Extrait du Journal officiel du 20 janvier · texte numérisé non relu

Extrait du Journal officiel du 20 janvier

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de circonstance, en lui citant, s'il le permet, celle que j'ai bien des fois écrite dans la presse spéciale de l'enseignement primaire.

Voici, par exemple, une formule que je retrouve dans le Manuel général du 11 août 1906. | « Est matière d'enseignement primaire et, par conséquent, d'affirmations formelles, sans réticence el sans souci de neutralité, tout ce qui n’est con-

testé par aucun homme en son bon sens.

« N'est pas matière d'enseignement primaire obligaloire el, par conséquent, ne doit pas être enseigné aulorilairement à l'école tout ce qui soulève des contestations entre les hommes. »

Vous le voyez, messieurs, je n'hésite pas à réduire l'école à un rôle extrêmement étroit, le seul qu'elle puisse remplir, puisqu'elle n’a et ne peut avoir pour objet que de donner à de très jeunes enfants les éléments, disons mieux, les rudiments des connaissances indispensables.

La défense de sortir de ces limites, je la trouve dans les déclarations réilérées des ministres de l'Instruction publique qui ont défini la neutralité de l’école primaire. L'un des plus éminents M. Poincaré les répétail avec force il y a quelques semaines en commentant la lettre de Jules Ferry !..…..

Qui peut le mieux garantir ce respect de la neutralité? Est-ce un personnel composé de nullités obéissantes? Non, c'est un personnel d'hommes libres qui se surveillent eux-mêmes plus sévèrement que nul ne pourrait le faire.

Est-ce à dire que ces hommes libres penseront, parleront, agiront (ous de même, suivant une sorte

1. Manuel général de l’Instruction primaire, n° du 18 décembre

d'orthodoxie pédagogique dûment établie? Non. Is différeront ; et loin de nous en lamenter, nous nous en applaudissons. Ils différeront ; et cela prouvera qu'ils sont vivants, car il n'y a pas deux vivants qui soient absolument identiques.

C'est donc chose entendue. Ni ces hommes ne penseront exactement de même, ni ces livres ne diront les mêmes vérités dans les mêmes termes. Croyez-vous que Jules Ferry nes'y soit pas attendu?

Mais il ne prétendait pas à réaliser l'idéal de l'unité par luniformité, chère à Lant d’esprits fran- Gais. Il avait un autre idéal, celui de l'unité de méthode el d'inspiration, réalisée avec toute la diversité des moyens et des applications qui est inséparable de la liberté.

Voilà pourquoi il laissait aux instituteurs, d'un bout de la France à l’autre. la faculté de choisir eux-mêmes leurs livres et d’en changer, en confiant ce choix aux conférences pédagogiques instituées par lui, première ébauche des associations de foncionnaires. Voilà pourquoi 1l admeltail sans frémir des manuels rédigés dans des formes el même avec des tendances tout à fait différentes, inscrivant sur la liste celui des Frères des écoles chrétiennes, comme ceux de Paul Bert, de M. Sleeg, de M. Compayré, de M. Mézières.

Que celte bigarrure désole el scandalise ceux de nos collègues qui ont toujours dans l'esprit, quand ils parlent des livres scolaires, l’idée ou le souvenir d'un catéchisme, nous le comprenons. Mais, c'est la nouveauté du régime scolaire républicain, qu'il ne comporte pas de catéchisme laïque : c’est la grande différence entre nos deux conceptions.

L'idéal de l'éducation catholique, c'est de donner

à l'enfant, comme on le fait dans le catéchisme, des formules précises, arrêtées,’ lapidaires, énonçant des vérités absolues que vous croyez posséder et que vous voulez Lout naturellement lui transmettre sans la plus légère altération.

L'éducation républicaine ne croil pas à des vérités absolues, immuables, intangibles. Elle n'accepte ni doctrine d'État ni doctrine d'Église, comme l'expression parfaite de la parfaite vérité. Elle croit que la vérité elle-même évolue et grandit avec l'esprit humain. Elle croit qu'il faut, dans la transmission de nos connaissances, nous contenter d'approximations indéfiniment perfectibles, même en morale... Tous ces petits livres, nous les mettons à la disposition des mailres non pour leur servir de règle, mais pour les aider; nous ne prétendons donner l’estampille officielle à aucun de ces ouvrages. Bien plus, nous prévenons bien que tous sont sans cesse réformables. Tous les ans les insti- Luteurs ont à se réunir pour dresser de nouveau la liste de leurs choix motivés.

Hier, M. Barrès semblait dire qu'à propos de ces manuels scolaires, je ne pourrais que plaider les circonstances allénuantes. Non — j'en demande bien pardon à notre illustre collègue — ce n’est pas du tout les circonstances atlénuantes que je plaiderai. Je me permeltrai de le renvoyer à la belle étude qu'en fil un de ses collègues à Institut, M. Boutroux, 1l y a quelques années, I] verrait que, sans se faire plus que moi, plus que personne aucune illusion sur l'extraordinaire difficulté du geure et sur l'insuffisance des résultats, le philosophe se rendait compte de la noblesse et de la beauté de l'effort qu'atteste cette floraison d’une

petite littérature ad usum scholarum. Combien plus ce Jugement serait-il justifié aujourd'hui! I y a là un des plus beaux témoignages de la vitalité de ce pays, de la démocratie et de la République.

Si dans la foule de ces petits manuels, la médiocrité, comme partout, a dû trouver sa place, constatons du moins avec gratitude qu'il s’est trouvé des esprits d'une rare valeur, des consciences d'élite qui n’ont pas dédaigné de travailler pour l'enfance. EL à défaut de catéchisme, sachons-leur gré d’avoir essayé de mettre à la portée des enfants de notre peuple le trésor de la sagesse humaine, le recueil de ces suprêmes vérités d’intuition ou de tradition qui semblent s'êlre incorporées à notre nature même el dont l'ensemble forme ce que Jules Ferry appelait la vieille, l'antique morale, la morale de nos pères et de nos mères, la vôtre, la nôtre, celle de tous les honnêtes gens.

Telle est, Messieurs, l’organisation que nous a laissée ce grand ministre : pas d'unité, pas de dogme, pas de catéchisme.

IH faudra dire, si oui ou non, nous l’acceptons aujourd'hui comme alors.

Quelques-uns semblent croire que le parti républicain aurait changé d'avis, qu'il éprouve le besoin de revenir à l'unité par l’autoritarisme, qu'il voudrail, pour être tranquille, avoir une belle liste de bons livres dûment garantis, approuvés, estampillés par lautorité. On assure qu'il y a des esprits pour qui c'est encore un scandale de savoir que nos maîtres ont le choix entre plusieurs douzaines de manuels. Épouvantable signe de diversité! Aveu d'impuissance? Comment lutter, nous, républicains, avec l’admirable unité romaine?

AN AE Cet MAR , ) 20. :

Je ne veux pas croire, Messieurs, à ces mouvements de mauvaise humeur, à ces velléités de relour à la méthode catholique. La nôtre ne connaît pas plus le dogme en morale qu'ailleurs. La nôtre aime et réclame la diversité, parce que c’est la condition sine qua non de la sincérité d'abord, du progrès ensuite. Nous ne voulons tromper ni maîtres ni élèves en leur faisant croire à un dogmatisme moral, politique, économique, social. Nous leur disons la vérité en leur donnant ce que nous offrent de meilleur, pour leur usage, des hommes et des livres qui ne sont ni parfaits ni infaillibles.

C'est tout ce que peut faire l'État. Il n'y a pas d'autre doctrine d'État que celle-là. On se plaint des imperfections qui peuvent exister dans tel de ces pets volumes. Messieurs, Jules Ferry répondait déjà à une critique pareille par un exemple bien significatif. Vous vous rappelez la première campagne ; car celle d'aujourd'hui n'en est qu'une répélilion sans originalité. On avait mis à l'index, en particulier, le manuel de Paul Bert. Ce petit livre d'instruction civique avait été composé avant le vote ! de Ja loi.

Quand la loi ful promulguée, rendant l'instruction obligatoire et par conséquent la neutralité nécessaire, Paul Bert, spontanément, relut son avantpropos où se trouvaient quelques expressions, parfailement convenables sous la plume d'un auteur, mais qui ne l’eussent pas été dans la bouche de instituteur. Et il les fit supprimer dans toutes les édilions suivantes. Lisez en quels termes Jules Ferry raconta la chose au Sénat, et vous conclurez avec lui que c'est à la fois un bel exemple de la loyauté du savant el une preuve de l'excellence

d'une institution qui permettait ainsi aux hommes sincères de corriger leurs erreurs et à cette modeste littérature de s'améliorer sans cesse par la collaboration de tous.

La conclusion du ministre de 1883 sera la mienne.

Il n'y a rien à changer à l’ensemble de cette règlementation.

Le principe de la neutralité étant maintenu dans toute sa simplicité, faisons confiance à l'instituteur pour l'appliquer.

C'est un honnête homme, un brave homme, un homme droit : nous lui laissons la responsabilité de sa conduite; c'est la meilleure garantie que nous puissions avoir qu'elle sera irréprochable.

Je conviens très bien que ce régime un peu négalif de la neutralité stricte, cette réserve extrême à laquelle nous sommes tenus pour l'école primaire élémentaire n'est pas le suprême idéal que nous puissions rêver. Un temps viendra, je l'espère, où nos passions, les passions d'aujourd'hui étant amorües, il sera possible de faire dans l’éducation même du peuple quelque chose d'analogue à ce qui se fait déjà dans l’enseignement secondaire et supérieur. Un temps viendra où il sera possible de faire passer l'enfant par tous les âges de l'humanité, en quelque sorte, de lui faire lire les chefs-d'œuvre de tous les temps, de Jui faire entendre toutes les grandes voix de l'histoire à travers les siècles, de faire vibrer dans son âme ce qu'il y a eu dans ce monde de plus divin, c’est-à-dire de plus humain, car les deux mots, pour moi, n'ont qu'un sens.

Oui, ce temps viendra. EL alors on se dira que, pour léducation d'un enfant qui doit devenir un homme, 1l est bon qu'il ail élé four à tour mis en

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contact avec les strophes enflammées des prophètes d'Israël, avec les philosophes et les poètes grecs, qu'il ait vécu, en quelque sorte, dans Athènes et

dans Rome, qu'il ait connu et senti quelque chose.

de la cité antique. Il sera bon qu'on lui fasse connaître et sentir les plus belles pages de l'Évangile comme celles de Marc-Aurèle, qu'il ait feuilleté, comme dit Michelet, toutes les Bibles de l’'humanité, qu'enfin on lui fasse traverser, non pas avec prévention et dans un esprit critique, mais avec une chaude sympathie, toutes les formes de civilisation qui se sont succédé. Il s'éprendra du moyen âge; il s'enflammera pour la chevalerie, et c'est alors qu'on pourra parler du xi° siècle sans choquer personne. Mais, comme il aura connu le xui° siècle, il connaîtra la Renaissance, la Réforme ; il comprendra la grandeur de l'Église, et puis la grandeur de l'œuvre des philosophes qui ont attaqué l'Église. Il passera par toutes ces étapes, el il arrivera jusqu'à l’heure actuelle en ayant frémi, vibré el souffert de Loutesles émotions humaines, à toutes ces phases du long enfantement de esprit humain.

D'aucune de ces étapes qu'il aura franchies il ne dira : « C’est là qu'élait la vérité ». Mais il reconnaîtra que chacun de ces grands moments du voyage de l'humanité à marqué un effort, une conquête, une victoire de Pesprit humain sur la misère et sur l'ignorance.

Tout cela, c'est l'avenir. L'enfant ainsi élevé aura une largeur d'esprit el d'âme que nous ne pouvons demander à l'élève de notre école primaire.

Mais pour en arriver là, il faut que l'éducation populaire devienne ce qu'elle n'est pas et ce que promellail prophéliquement Jules Ferry : « une

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