‹ La foi laïqueChapitre 81 sur 111 · COUR A. Î · texte numérisé non relu

COUR A. Î

la fréquentation scolaire, que les difficultés d'ordre matériel. Il n'avait pas songé aux motifs ou aux prétextes d'ordre moral qui pourraient être allégués. Ou du moins il ne les avait pas spécifiés, se bornant à celle seule mention, d’ailleurs suffisante : « Si d’autres circonstances sont exceptionnellement invoquées, il sera statuëé par la commission scolaire ».

Toute la question est là. Le manquement volontaire, le refus de participer à une des classes est-il, oui ou non, une infraction partielle à la loi, quel que soit le motif allégué? Il me semble difficile de le nier, Dès lors la loi d'obligation s'applique à ce cas comme aux autres. Et la Shties est trouvée : appliquer la loi existante.

C'est la solution la plus simple. C'est celle que j'avais eu l'honneur d'indiquer à la dernière Chambre, au cours de la discussion du budget. Il a paru alors impossible d'insérer cette clause, si courte fàt-elle, dans la loi de finances. Mais aujourd'hui je reviens à la charge et je redis : Nous pouvons faire en une seule phrase, en un seul article, la seule loi nécessaire pour le moment. Il suffit de dire que l'empèchement apporté à la participation régulière des élèves de l’école publique aux exercices obligatoires de l’école Lombe sous le coup de la loi actuelle, telle qu'elle est.

On m'objecte que cette loi est insuffisante.

M. Pécaapre. — Elle est inefficace.

M. FERDINAND BuissoN. — Peut-être. Cela fonc-

lionne, me dites-vous, peu ou mal, insuffisamment

je Faccorde, Mais qu'est cet inconvénient auprès de

celui d'attendre plusieurs mois encore avant d'avoir

une loi nouvelle?... Nous la voterons, nous voterons l’ensemble des réformes que nous avons à élaborer. Mais ne lions pas à cette grande et longue entreprise la libération immédiate de l'instituteur serré de près par un ennemi puissant.

Pour le moment, allons au plus pressé. Votons d'ici à la fin de notre session et demandons à M. le : président du Conseil, d'obtenir que le Sénat vote à son tour les deux lignes qui mettront la paix dans 165 écoles..……

(Septembre 1910.)

Mais d'abord, y a-t-il encore pour ce pays un « problème scolaire »? Et quel est-11?

Sr EHReoUns l'Église est toujours la même, toujours haineuse et hargneuse, toujours en bataille contre l'école laïque, la dépréciant, la ealomniant jusqu'à l'insanité, s'évertuant à déshonorer son enseignement, sa morale, ses livres, ses maîtres.

Faut-il Jui laisser libre carrière? Céder à ses menaces? Plier sous ses injonelions?

Personne n'y songe. Pas plus que M. Clemenceau ou que M. Combes, M. Briand ne peut laisser ébranler « la pierre angulaire de la République ».

Mais, a-t-on le droit de s'étonner que, plus qu'un autre, le président du Conseil ait présent à lesprit le nouvel état de choses dont 11 à été le grand arlisan? Il ne peut oublier la Séparation, ni ses conséquences, dont la première est Ja liberté toute

nouvelle laissée à l'Église, le droit pour le prêtre,

pour l'évêque — qui ne sont plus que de simples citoyens! — d'agir en simples citoyens, à leurs

1. Bulletin du Parti radical el radical-socialiste, 3 septembre 1910.

risque et péril, selon le droit commun. Il en faut prendre notre parti : désormais, si choquantes que nous semblent certaines paroles dans la bouche d'un « homme de Dieu », certaines manifestations de la part d'une assemblée d'ecclésiastiques, nous ne pouvons plus les réprimer, le Concordat abrogé, que dans le cas où elles tomberont indiscutablement sous le coup d'un article formel du Code. Et ce sont les tribunaux qui en décideront.

Que celle situation nouvelle, née de la Séparation — telle du moins que M. Briand l'a faite par l'article 4 (ne réveillons pas de vieilles querelles) — que celte quasi-impunité de l'agression surprenne, irrite ou décourage beaucoup de bons républicains, de ceux surtout qui, engagés sur place dans la lutte obscure de tous les jours, en connaissent seuls l'âpreté et la perfidie, rien n’est plus naturel.

Mais qu'y faire? Quelqu'un propose-t-il de rétablir le Concordat?

En matière d'enseignement plus qu'en aucune autre, nous avions un mot de ralliement : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! » Qu'est-il devenu? Est-il toujours en vigueur?

« Voilà l'ennemi? » Oui, le plus apparent, le plus bruyant des ennemis de l’école. Mais est-ce le plus dangereux? El, à trop suivre des yeux celui-là tout seul, ne risquons-nous pas de perdre de vue les aulres ?

Lors des batailles épiques, d’où sortirent nos lois scolaires il y a trente ans, le parti républicain

44 NF TT. 2 PLU re Mr Le)

n'avait vu se dresser contre l'école laïque qu'une

seule résistance organisée, celle de lt réaction cléricale, qui le menaçait à grand fracas d'un « soulèvement des consciences catholiques ».

De soulèvement, point. Les petits let de gens d'église ont piteusement avorté. Le fameux « droit des pères de famille » — ce droit sacré de laisser croupir leurs enfants dans l'ignorance — il y a beau temps que personne n'en parle plus.

L'opposition systématique ne compte plus. L'école en a rencontré une autre.

Elle s'est'heurtée, au fond des campagnes pauvres, au fond des pauvres faubourgs, à la misère avec le triste cortège des maux qu'elle engendre : inertie, négligence, dépression, inconscience des parents, tares qui grandissent insensiblement jusqu'à l'indignité chez un nombre loujours trop grand de vaincus de la vie et qui les font tomber au rang de déchet humain.

Pour guérir cetle plaie sociale, 11 fallait deux forces agissant sans relâche el avec énergie : d’une part, un système de secours, en nature ou en argent, ôlant tout prétexte à la désertion de l'école; d'autre part, une surveillance minutieuse des autorités

locales tenant la main à l'exécution de la loi. Il est”

clair que l'un sans l’autre de ces deux moyens est d'avance condamné à l'inefficacité : la société ne peut sévir que si elle a secouru. Il faut qu'elle ait fait tout son devoir envers les parents pour exiger qu'ils fassent le leur envers les enfants.

Or, chez nous, après quelques années d'efforts, celle double action s'est ralentie. Sauf dans les grandes villes et dans un certain nombre de communes où lespril républicain est devenu l'esprit

tr

public, caisses des écoles et commissions scolaires ont végété, somnolé, presque disparu.

À qui la faute? Surtout peut-être à notre régime de centralisation. L’attention s’est portée naturellement sur les grands faits d'ensemble, sur les mesures législatives d'ordre général, sur les résultats généraux constatés par les gros nombres de la statistique,

sur les millions et les dizaines de millions votés au

budget. Quant à ces infiniment petits qu'aucune statistique n'enregistre — familles perdues dans des hameaux écartés, enfants qui vont garder la vache

ou la chèvre le long des chemins, ou qui «se louent».

à dix ans pour quelques sous ou pour leur pain, enfants d'indigents, enfants de nomades, engeance de malheureux, vivant el mourant en marge de la société — comment les atteindre?

Comment descendre jusqu'à ce détail? Comment disputer à la faim, au désordre, au vice, âme par âme, ce triste résidu? Il y faudrait des miracles, ceux que ferait peut-être le dévouement acharné d'innofibrables bonnes volontés locales, personnelles et collectives, s'appliquant avec passion à cette œuvre de salut social. On y a renoncé.

Le résultat, on le connaît aujourd'hui.

Après un quart de siècle d'obligation scolaire sur le papier, le chiffre des petits réfractaires de l'école se traduit en un chiffre constant de conscrits 1llettrés dont il est impossible de ne pas rougir. Il ne s’agit plus là de théories : nous sommes entourés de peuples qui, il y a quarante ou cinquante ans, n'étaient guère plus avancés que nous. Sur toute notre frontière de l'Est, Suisses, Badois, Wurtembergeois, Hessois, Hanovriens, Prussiens, et plus loin tous les États de l'Empire allemand, Lous les

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peuples du Nord, Hollandais, Danois, Suédois, Norvégiens ont résolu victorieusement le problème dans toute l'Europe Centrale, un soldat illettré ou demi-illettré est un cas d’une telle rareté que, là où il est le plus fréquent, il n'atteint pas 4 hommes sur 10 000.,EC nous versons, nous, chaque année dans nos régiments, au bas mot — car nous ne le savons que par à peu près — vingt ou vingt-cinq mille jeunes Français qui ne savent au vrai ni lire ni écrire, même quand on parvient à leur faire tracer tant bien que mal les lettres de leur nom.

Que M. Briand, songeant à l'école laïque, craigne pour elle ce péril plus que le « péril elérical », qu'il soil moins ému des imprécalions du curé, du fiel des dévotes, des calomnies de /a Croix, des mandementls même de Monseigneur que de cette déperdition annuelle du capital humain que l'école devait mettre en valeur, je l'avoue, mon anticléricalisme le lui pardonne.

Je lui sais gré, dans son passage à l'Instruction publique, d'avoir couru au plus pressé en preposant tout d'abord de faire de l'instruction obligatoire une réalité.

Voilà la première loi que réclame la défense de l'école laïque. EC volontiers je proposerais à nos amis radicaux et libres penseurs de tourner notre ardeur combative beaucoup plus de ce côté que du

côté de la sacrislie.

Est-ce tout? Mais c'est à peine le commencement de ce qu'il y aurait à dire — de ce qu'il faudra bien

e : LE PROBLÈME SCOLAIRE. 2017

dire un de ces jours, si jamais on veuts'expliquer — sur le « problème scolaire ».

Nous avons le droit d'être fiers de l'œuvre scolaire de la troisième République. À une condition,

est de la continuer. Beaucoup la croient finie. Naïvement, ils se figurent que les ‘hommes de 1880 n'ont laissé aux hommes de 1910 rien d'autre à faire que de « défendre » leur ouvrage. De là le programme très simplifié qu'ils se tracent sous ce beau nom de « défense de l’école laïque » : il n'y avait qu'à frapper fort sur ceux qui PARIRER Ab! si nous en étions là!

Mais non, l'école nationale n'est pas le monument achevé que nous supposons. C’est un édifice tronqué qui attend son couronnement. Rien que pour en poser les solides assises, pour en dresser le gros œuvre il nous a fallu quelques centaines de millions et un magnifique élan de clairvoyance patriotique. Mais, nous ne sommes pas seuls au monde. Nous avons des concurrents, des rivaux tout autour de nous. Eux aussi ont travaillé, lutté, dépensé depuis trente ans. Comparons.

Nous venons de voir ce qu'ils ont obtenu pour la fréquentation scolaire. S'en sont-ils tenus là? Ces mêmes pays que nous énumérions tout à l'heure, ils ont {ous l'école primaire comme nous, mais lous, obligatoire jusqu'à l'âge de quatorze ans. L'expérience leur a montré que renvoyer l'enfant de l’école à douze ans, c'est deux fois un faux calcul départ prématuré suffit pour lui faire perdre souvent la presque totalité de ce qu'il avait appris à l'école et ne suffit pas pour lui permettre un travail utile, un apprentissage digne de ce nom : la nature même

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lui en refuse la force. Ce sont deux années pitoyablement gâchées.

Il faudra bien finir par faire comme les Suisses, les Allemands, les Scandinaves : plus nous tardons, plus nous leur donnons d'avance sur nous.

S'arrêtent-ils à ce résullat? Non encore. Après l'école obligatoire de l'enfance, ils ont — non sur le papier, mais en fait et en réalité — l'école obligatoire de l'adolescence, sous la forme de quatre, cinq, six heures par semaine d'enseignement complémentaire, imposé, sous des sanctions rigoureuses, aux jeunes gens de quinze à dix-huit ans, non pas le soir: après la journée de labeur, mais comme heures prises sur le travail à l'atelier ou au magasin.

Que l’on nous comprenne bien : il ne s'agit pas là d'une élite admise aux cours des écoles lechniques, mais, de la masse, de plusieurs centaines de mille apprentis, petits ouvriers, petits employés de lindustrie, du commerce, même de l’agriculture, simples travailleurs manuels qui tous les ans sortent de cette seconde éducation, mi-primaire, mi-professionnelle, avec une plus-value profitable à euxmêmes el à leur pays.

Voilà comment on comprend lécole primaire nationale, non seulement dans les petites démocralies avancées de la libre Helvétie, mais dans le vaste empire allemand et dans les monarchies du Nord.

Que cela leur coûte cher, eela se voit dé reste. Ce qui ne se voit pas, c’est ce que rapporte à la produclion nationale cette mise en valeur méthodique de tous les individus capables d'y contribuer.

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J'en ai parfaitement conscience, on fait l'effet d'un gêneur, Sinon pis, quand on s’obstine à mettre sous les yeux du public français des faits et des chiffres comme ceux-là. Il est infiniment plus populaire de ramener le problème de la « défense de l'école » à

crier bien haut : « Finissons-en avec l'Église! Décrétons le monopole de l'enseignement! »

J'ai, contre le monopole, les plus graves objections. Mais supposons-les {outes levées. Ce serait encore, j'ose le dire, une mauvaise action de jeter de ce côté les forces et les ressources du pays quand d’autres objets si graves, si urgents, si nécessaires au salut de la nation les réclament impérieusement.

Si nous avonsisur l'heure dix, quinze, vingt millions à dépenser, consacrons-les à compléter notre outillage scolaire, à en combler les effroyables lacunes, à finir l'œuvre laissée en suspens, à doter notre République de la même organisation intégrale d'un enseignement primaire et professionnel de l’enfance et de l'adolescence que possèdent déjà tant d'États monarchiques, à faire les mêmes sacrifices qu'eux afin qu'il n'y ait plus, — ou le moins possible, — de non-valeurs sociales.

Ce résultat importe autrement à la prospérité du pays que la satisfaction de fermer quelques centaines d'écoles libres.

Il y à quelques années, c'élail un devoir pour la pation, il y allait pour elle d’un intérêt primordial d'enlever l'école aux congrégations et à l'Église.

C'est chose faite, et il dépend de nous d'achever, : dès que nous le voudrons, cette sécularisation.

I reste aujourd'hui des écoles primaires privées tenues par des laïques, hommes ou femmes, dont les opinions peuvent nous ètre suspectes. Nous n'avons pas à faire la police des opinions. Mais, nous avons à empêcher tout enseignement contraire aux lois et aux institulions républicaines : exerçons ce droit, remplissons ce devoir, sans recourir à un gaspillage du Trésor, qui gênerait très peu l'Église et beaucoup la République.

La vérité, c'est qu'il faut à la France républicaine d'aujourd'hui, pour reprendre ou pour garder son rang, un effort aussi énergique — disons le mot : aussi héroïque — que celui d'il y a trente ans. Effort d'argent, effort d'organisation, effort d'entente cordiale entre bons Français et bons républicains, effort du Parlement, de la presse, de lopinion publique, des riches el des pauvres, des associations de tout nom et de toute couleur : bref, une conspiration universelle de volontés coura-

geuses.

Encore n'avons-nous rien dit de la réforme intérieure qui doit s’y ajouter. Donner à l'école ainsi agrandie lorganisalion démocratique qui doit remplacer ladmimstralion napoléonienne: faire leur juste part au droit des maîtres, au droit des parents, au droit des autorités ; établir l'égalité des enfants devant Finstruclion, non à Hitre d'’aumône, mais par un système de gratuité complète et d'aceès à l'enseignement indépendamment de la fortune des familles, ee sont là autant d'articles à inscrire au programme républicain.

Programme nouveau, évidemment, et qui, malgré

nous, nous fait sentir l'insuffisance de l'ancien. Devant les horizons qu'il nous ouvre, on est tenté de dire, comme Gervais : « Notre organisation est vieillie, les anciens cadres sont trop étroits. »

Parmi tant de devoirs qui nous apparaissent, c'en est un encore de tenir lête à l'Église : nous n'y faillirons pas. Mais, ce n’est plus une besogne qui puisse à elle seule nous absorber. Qu'on nous excuse d'avoir d’autres soucis. Si nous prêtons un peu moins d'attention aux fanfaronnades ecclésiastiques, c'est que nous en devons beaucoup plus à des leçons autrement sérieuses qui nous viennent du reste du monde. ,

Il y a toujours une question scolaire, mais ce n'est pas de savoir qui, de l'Église ou de l'État, dirigera l'école : la chose est jugée. C'est de savoir si notre démocratie réussira à faire, par l'éducation, la France de demain plus forte, plus grande, plus juste, plus humaine que ne fut celle d'hier.

Ce n'est plus une question politique, c’est la première des questions sociales.

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LETTRE OUVERTE AUX LECTEURS DU « MANUEL GÉNÉRAB DE L'INSTRUCTION PRIMAIRE »

(17 septembre 1910.)

Chers lecteurs,

Voulez-vous permettre au rédacteur en chef du Manuel de commencer la 78° année de votre journal en venant, une fois encore, causer librement avec vous? Et de quoi, sinon loujours du même sujet, de celui qui ne s'épuise jamais, lant il se confond avec votre vie même, dont il est à la fois le souci el l'honneur, le charme el le tourment : l'école?

Jamais on n'avait parlé d'elle autant qu'en ces dernières semaines. À l'Exposition de Bruxelles, — la foule elle-même l'a remarqué, — tous les pays, petits el grands, au milieu de l’étalage de leurs richesses nationales, ont fait à l'école une place d'honneur plus large qu'elle ne l'a jamais été. Mais combien mieux encore on a vu dans les Congrès

l. Manuel général de l'instruction primaire, 17 septembre 1910.

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internationaux quel travail s’est fait dans les esprits au sujet de l’école!

C'est la notion même de l’école primaire qui a singulièrement évolué. Transformation d'autant plus remarquable qu'elle n’est pas le résultat d’un plan concerté.

Monarchies et républiques, petits pays et vastes empires, peuples catholiques, peuples protestants, du vieux monde et du nouveau, peuples d'Extrême- Orient, tous, avec une infinie diversité de formes, se sont rencontrés soit à cette exposition, soit à ces congrès, d'accord, sans le savoir, pour venir se dire les uns aux autres, chacun croyant presque être le seul à avoir fait cette découverte : « Non, l'école primaire n'est pas ce que nous pensions d'abord. Il nous avait semblé qu'elle était faite pour l’humble apprentissage du « lire, écrire et compter ». Elle tourne à la maison nationale d'éducation; elle devient l'atelier où tout un peuple forge son avenir. Et il nous faut l’'aménager en conséquence. »

De là, partout, cet agrandissement indéfini — et, par moments, effrayant — du rôle de l'école et de la tâche de l'instituteur, de l'instütutrice.

Ne vous est-il pas arrivé, chers lecteurs, de rencontrer des gens qui vous accusent d'ambilions exagérées, qui, pour un peu, vous reprocheraient de vous mêler de tout el vous soupçconneraient de mégalomanie? Ah! s'ils pouvaient savoir combien vous êles loin de pousser à celle extension incessante de vos premières attributions!

Mais c'est un mouvement qui vous emporte, parce qu'il emporte la société.

* x * Une démocratie vient de naître : elle ouvre

aussitôt la petite école primaire, simple, fruste, brève, rudimentaire. Laissez passer une ou deux générations : on a honte de cette installation primitive. On bâtit de vraies maisons d'école, des « palais scolaires ». On prolonge la scolarité. On la rend gratuite. On la rend obligatoire. On enrichit le matériel d'enseignement. On illustre les livres.

À peine ces résultats admirables obtenus, on s’avise qu'ils sont bien peu de chose. Et l'on se met à rechercher si l'école ne pourrait pas contribuer puissamment à l'éducation physique, disent les uns, à l'éducation morale, à l'éducation civique, à l'éducation professionnelle, réclament les autres. On lui demande de devenir un instrument d’amélioration de la société par l'enfance, d'aider à combattre l'alcoolisme, à arrêter les ravages de la tuberculose, de prendre l'aspect d'une sorte de famille au second degré où l'enfant apprenne à vivre socialement.

Quelques années encore, et la conscience publique, devenue plus exigeante, s'aperçoit qu'il ya des pauvres : elle ne veut plus que leurs enfants héritent et souffrent de l'inégalité sociale. Alors naissent les caisses des écoles, les cantines, les soupes scolaires, les colonies de vacances, la classe en plein air, mille délicates interventions de solidarilé enfantine, de mutualité, d'assistance, de prévoyance, de protection, de relèvement, de secours appropriés aux besoins des anormaux, des arriérés, des pelits délinquants...

Est-ce fini? Jamais. Demain découvrira les lacunes d'hier. Quoi! ces enfants, à peine dotés de ces premiers rudiments d'intruction hâtive et sommaire, on Îes laisse parür de l’école si jeunes, si démunis, si mal défendus contre tant de périls! Et voilà que commence Loute la série des œuvres continuatrices et complémentaires de l'école! Après l'enfant, l'adolescent. Le petit apprenti a peut-être plus besoin encore que le petit écolier de l’aide sociale : c'est encore un enfant, el plus en danger que l'autre, parce qu'il voudra faire l'homme et qu'on l’y poussera. Non, la société n'a pas fini de payer sa dette. Il faut pour cette seconde enfance une seconde instruction obligatoire, sous une forme très différente de l’autre, mais assez régulière pour être efficace.

Et nous voilà loin de l’école élémentaire.

La petite lueur tremblolante qui jadis semblait si bien suffire pour les « enfants du peuple », a peu à peu grandi en étendue, en éclat, en durée : elle illumine maintenant tout un monde. L'école a pris une fonction sociale, elle devra former non plus seulement une nation où.il n’y ait pas d'illettrés, mais une nation où il n'y ait plus de non-valeurs. On veut que de l’école ainsi continuée jusqu'à la fin de l'adolescence, tout individu sorte à l'état d’être normal, armé pour la vie, esprit sain dans un corps sain, pouvant et voulant se suffire, connaissant ses droits et ses devoirs d'homme, de citoyen, de soldat, de travailleur, de producteur.

Vous allez me dire : C'est l'histoire de l'école en France que vous venez de retracer.

— Détrompez-vous, cher lecteur : c’est l’histoire universelle de l'école, telle que viennent de la

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mettre en lumière les pays les plus dissemblables, à l'exposition et dans les congrès.

C'est bien, comme aiment à dire les Belges, un « fait mondial » que cet extraordinaire élargissement de la définition même de l’école.

Quoi de plus significatif que cette unanimité entre les délégués d’une trentaine de pays pour demander dans trois congrès internationaux (celui de l'hygiène scolaire, ceux de l'enseignement primaire à Paris, de l'éduealion populaire à Bruxelles) l'extension de l'instruction obligatoire : 1° sous la forme d'école élémentaire, jusqu'à l’âge de quatorze ans; 2° sous la forme de cours complémentaires professionnels, jusqu'à dix-huit ans?

Ainsi éclatent sous la poussée démocratique, c'està-dire par la force même de la civilisation, les vieux cadres des sociétés inégalilaires. Ainsi partout commence à poindre l'idéal des temps nouveaux, celui d'une société qui, pour préparer la fraternité entre les hommes, travaille à la réaliser entre les enfants.

Mais si c'est là le programme nouveau et commun qui se dégage de loutes les expositions, de tous les rapports, de Lous les discours dans toutes les langues, la France n'en garde pas moins ses traits propres el caractéristiques.

D'autres pays ont devancé le nôtre sur certains points, par exemple pour l'organisation effective de instruction primaire obligatoire. En revanche, nous sommes les premiers, jusqu'ici les seuls, à avoir élabli dans nos écoles le régime de la laïeité pure.

C'est une remarque que n'auront pas manqué de faire ceux d’entre vous, chers lecteurs, qui ont pu prendre part à ces réunions internationales.

Ceux-là, en effet, en liant conversation avec des

collègues étrangers, en auront certainement reçu la première lecon qu'on emporte des congrès, à savoir qu'en matière scolaire il n'y a aucun pays. qui n'ait rien à apprendre des autres; aucun non plus qui n'ait rien à leur apprendre.

Nulle part cette élévation de l’école au rang d'institution sociale n’est plus sensible que chez nous, du fait même de la laïcité. Ailleurs l’école est encore ou tellement subordonnée ou si étroitement unie à l'Église que sa part d'action éducative est toujours mêlée d'éléments extrascolaires. L'instituteur français est le seul qui soit nettement inveshi d'un mandat autonome et complet d'éducateur moral el social.

Tentative hardie, audace {éméraire, nous a-t-on dit bien des fois. Comment la République a-t-elle pu lant exiger el Lant espérer d'un personnel enseignant déjà chargé d’une tâche lourde? Comment lui confia-t-elle par sursis le rôle si longtemps réservé aux ministres du culle, celte sorte de magistrature morale auprès de l'enfance, la plus délicate de loutes les fonctions, celle d'éveiller Ia conscience, de la former, de la conduire, de la stimuler, de lui donner, sans recours à aucune forme confessionnelle, des principes, une loi, un idéal?

Les étrangers ne nous cachent pas à ce sujet leur étonnement.

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C'est à vous de leur répondre, chers lecteurs. Ou plutôt c'est vous qui, du fond des villages et des faubourgs, vous chargez depuis vingt-cinq ans de fournir jour après jour la plus concluante des démonstrations, la preuve par le fait.

Oui, notre France est la nation qui a eu foi dans l'homme et dans l'humanité. Elle a cru pouvoir obtenir de la nalure les mêmes miracles que d’autres demandaient au surnaturel. EUelle a choisi l'instituteur laïque pour lui faire gagner sa cause devant le monde.

Pourquoi lui? Précisément: parce que c'est un simple citoyen et un citoyen libre. Parce qu'il n'est ni l'esclave ni le protégé d'aucune des puissances de conservatisme social que redoute la démocratie. Parce que, fils et filles du peuple, nos instituteurs, nos instilutrices, restent peuple, vivent au milieu de lui, le comprennent et s’en font comprendre, l'aiment et s'en font aimer. Parce qu'ils forment un personnel animé de l'esprit mème de la nation, qui n'est ni inféodé à un parti, ni constitué en corporalion égoïsle, ni soumis à aucune influence du dehors, Parce qu'enfin l'éducateur est par excellence el comme d'instinct l'homme de l'ordre par la liberté, de la paix par la justice, du progrès par la raison et la tolérance.

Laissez dire ceux qui prétendent que ce sont là de grands mots vides. La meilleure preuve qu'ils ne sonnent pas creux, c'est la peur et la défiance qu'ils inspirent aux ennemis du régime républicain. Un peu de celle défiance retombe sur l'instituteur,

ouvrier fidèle de l'œuvre nationale. Plusieurs de vous, chers lecteurs, en ont fait l'expérience, et elle ne les a pas découragés de persévérer. Au contraire.

Pien ne ramène au sang-froid comme la vue d’un homme qui l’a perdu. Rien non plus ne peut mieux vous prémunir contre les aberrations de l'esprit de parti que les excès où il se porte parfois contre vous. Les sectaires de droite vous guériraient de toute envie d’être des sectaires de gauche.

C'est ce qui fait que l'instituleur, quoi qu'en ait dit Thiers, ne peul pas être un anticuré : dans un anticuré, il y a encore du curé, et l'instituteur est “un laïque.

C'est ce qui fait aussi qu'il est, au sens vrai, l'homme de l’apaisement.

Faut-il définir ce mot à une heure où l’on essaie de le plier à tant d'équivoques?

Il y a un apaisement fait de concessions, d’hésitations et de silences qui sont autant de trahisons. Ce ne sera pas le vôtre. Le vôtre, c’est tout simplement l'imperturbable sérénité que l'homme sûr de son droit, conscient de sa force et maitre de luimême oppose implacablement aux pires exagéra- , tions et aux plus folles attaques. Les agités S'usent vite, les violents ne se font pas longtemps endurer, les fanatiques aujourd'hui lassent plus encore qu'ils n'exaspèrent. Contre eux tous, léducateur national, sans emphase el sans fracas, en appelle patiemment au bon sens public, qu'ils ne feront pas revenir à leur méthode : il a la sienne, qui le dispense également et de toute concession et de toute agression.

Et ce sera l'honneur de la République, que pour assurer cette défense de l'école laïque il suffise de

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maintenir ferme les deux principes sur lesquels elle " est fondée :

L'un, que la nalion entend faire son œuvre éducatrice dans la plénitude de sa souveraineté, sans avoir ni permission à demander à personne ni. injonclion à recevoir du dehors;

L'autre, qu'elle est sûre d'y parvenir sans rien. relrancher des ‘lois libérales el démocratiques qu'elle s'est données, sans se départir de la neutralité, cette probité de l'école et du maitre, sans’ recourir à aucune force que celle de la raison et de la liberté.

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