Journal officiel du 17 juin
nous fasse oublier ce qui suit. Après la thèse, qui s'affirme dans l'absolu, viennent les concessions, qui se meuvent dans le relatif.
Le même document nous montre le clergé dans une attitude qui est nouvelle, et qui est heureuse. Il prend acte des lois qu'il avait si longtemps combattues; il revendique avec énergie, au nom de ces lois, la neutralité; il exige l'application des lois et des circulaires de Jules Ferry.
Cela même nous indique que les champions de l'Église ont l'espoir de réaliser le programme qu'un de leurs grands orateurs, M. de Lamarzelle, exposait naguère : « C'est dans l'école laïque qu'il nous faut organiser la résistance à l’enseignement laïque ».
Pour agir ainsi sur l’école, par l’école et dans l'école, il faut bien que le clergé cesse de lPattaquer de front. Il semble vouloir s’effacer : au lieu de se mettre en bataille, il déclare se borner à user de son droit, à remplir son ministère spirituel auprès des croyants. C'est à des associations de pères de famille qu'il remet le soin d'agir, de veiller à l'application de la neutralité, au respect des croyances catholiques.
De notre côté, du côté de ceux que surprend et qu'inquiète celle tactique nouvelle, je ne m’élonne pas qu'il y ait un premier mouvement de résistance — j'allais dire de révolte — parce que, sous ces apparences changées, ils voient toujours le même fond. Ils retrouvent le même ennemi, et ils soupconnent, sans excès de malignilé, que c'est, avec un peu plus de machiavélisme, une manière nouvelle de faire la même guerre. De là chez quelques-uns de nos amis ‘un geste de colère qui est presque un mouvement réflexe.
A force de voir ceux qui ont été de tout temps les partisans de l'autoritarisme pur revendiquer aujourd'hui la liberté, crier plus haut qu'eux : Vive la liberté! Ils seraient tentés de répondre : A bas la liberté!
À entendre ainsi réclamer la neutralité, ils diraient presque : Ah non! La neutralité, il n’en faut plus! Et à force d'entendre parler des droits des pères de famille et de leurs associations, ils auraient envie de s'opposer tout net à loute reconnaissance de ces droits, à toule organisation pour les faire valoir. Premier mouvement, qui est simplement un mouvement inslinctf de défense.
A gauche. — C'est le bon.
M. FERDINAND Buisson. — Ce n'est pas le bon.
C’est un entrainement auquel nous ne devons pas céder. Messieurs, 1l n'est pas permis au parti républicain de défendre l'école laïque par d'autres moyens que par la liberté, par la justice et par l'application de tous les principes républicains.
Oui, certes, aujourd'hui comme hier, plus qu'hier peut-être, il nous faut défendre l’école laïque. Le Gouvernement a eu raison de nous le promettre, et il l'a fait sur le ton et dans la mesure que nous avions le droit d'attendre de lui,
Mais cette défense de l’école laïque peut-elle être
assurée aujourd'hui dans les mêmes conditions qu'avant la séparation de l'Église et de l'État? Évidemment non, et c'est de quoi nous devons, avant tout, nous pénétrer et pénétrer l'esprit public.
Nous avons des obligations nouvelles, nous les acceptons. La première condition pour défendre l'école républicaine, c’est de rester fidèles à la léga- Hté républicaine...
Seulement, tandis que nous délibérions ici et que nous assistions à de très belles luttes oratoires, le pauvre instituteur, dans son école, s’est trouvé en face de questions beaucoup plus poignantes. Nous ne lui donnions pas de lois nouvelles, pour se défendre; il a fallu qu'il avisat, à lui seul, qu'il fit de son mieux. Que pouvait-il faire? Céder aux menaces du clergé, céder à la sommation du chàtelain? (Exclamations au centre el à droite.)
Vous qui réclamez, si vous receviez la dixième partie des lettres que j'ai pu voir, où de pauvres inslituteurs donnent, avec les noms, le détail, point par point, des souffrances qu'on leur fail endurer, peut être seriez-vous d’un autre avis.
M. Dazimier. — C'est au nom de la liberté qu'ils agissent ainsi!
M. FerpiNanD Buisson. — Je le répète, seul en
lutte avec des adversaires redoutables, que peut faire l'instituteur?
Céder? Pourrions-nous le lui demander? De bons el vaillants républicains comme sont nos instituteurs laïques, d’un bout de la France à l'autre, pourraientils consentir à s'incliner devant des ordres impérieux donnés au nom de l'Église? Non!
Alors, résister ? Mais comment? À qui pouvaient-ils s'en prendre?
Messieurs, 1l est arrivé — je le répète, je n'adresse de reproche à personne, je me borne à exprimer un regret — il est arrivé qu'ils ont fait la seule chose qui fût en leur pouvoir :1ls s’en sont pris aux élèves. C'est le règlement scolaire qui le leur impose : ils n'ont pas d’autres moyens de faire respecter la loi et la discipline scolaire.
Et nous avons assisté à ce spectacle douloureux d'exclusions prononcées temporairement par les inslituteurs, définitivement par les inspecteurs.
Je n'insisterais pas s'il ne s'agissait que d'une suspension provisoire destinée à laisser aux parents et aux enfants le temps de la réflexion; mais l’exclusion définitive, quel contresens!
Ainsi, à l'heure actuelle, le seul moyen que nous ayons de défendre l’école laïque, c'est, hélas! d'en décimer l'effectif, c'est de frapper des enfants qui ne sont nullement coupables.
Car ces enfants ont obéi à leurs parents, et l'on ne peut raisonnablement les en punir. Aussi est-ce avec la plus grande douleur qu'instituteurs et inspecteurs ont appliqué cet arlicle du règlement.
Avant tout, Messieurs, je demande qu'il soit bien entendu que cela ne va pas durer. Non seulement il est contradictoire d'exclure de Pécole l'enfant que la loi oblige à y venir, mais il est inadmissible de mettre l'instituteur, qui est léduca- Leur moral des enfants, dans l'obligation de commettre à leur égard une vérilable injustice et de leur faire subir une pénalité qui doit leur sembler inexplicable,
Faut-il donc laisser à l'Église la satisfaction d'amour-propre d'avoir le dernier mot et de l’emporter sur l'école? Non, et je vais Lout de suite vous montrer le moyen d'avoir raison de ses prétentions. Mais, en supposant qu'il soit impossible de lui enlever la vicloire sans blesser l'âme des enfants, j'aimerais mieux cent fois laisser F Église triompher à son aise, avec un orgueil qui ne serait pas bien noble, et garder pour l'école laïque l'honneur d'avoir été, plus qu'elle, scrupuleuse, craintive et respec-
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tueuse devant cette chose sacrée et fragile qu'est la conscience de l'enfant.
Nous devrions être tous d'accord, quels que soient les incidents de la lutte, pour épargner l'enfant.
M. JAURÈS. — A-t-on dressé un tableau statistique des cas dans lesquels des exclusions ont dù être prononcées? Ces statistiques permettraient de mesurer la gravité du mal.
M. FERDINAND Buisson. — Je ne sais pas si M. le ministre de l'Instruction publique a fait établir un tableau de ce genre. Nous savons ce qui se passe dans votre propre département, monsieur Jaurès, nous le savons par les journaux catholiques, par la Croix, en particulier, qui en publient tous les jours des états circonstanciés. Nous le savons plus pertinemment encore par une assemblée qui vient de se tenir la semaine dernière à la Société générale d'éducation, réunion à laquelle notre respecté collègue, M. Groussau, a pris part. Le rapport présenté par M. Reverdy, je crois, signalait, d’après des relevés nominatifs, plus de 3000 enfants des écoles publiques, auxquels les évêques et les curés ont remis la « médaillé d'honneur des pelits exclus ».
Je ne veux pas porter cet incident au tragique, mais il nous est impossible de supporter qu'une pareille propagande se continue et surtout que nous nous chargions de lui fournir des aliments. I faut donc — et il me semble qu'à cet égard nous devrions être tous d'accord, même nos adversaires de ce côté de la Chambre — il faut qu'avant les vacances cette question soit réglée.
Une seule difficulté se présente. Le législateur de 1882 n'avail prévu comme obstacles à la régularité de
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