L'Action, 13 février
Laissons de côté cette question de forme. Déjà, Steeg en a fait justice dans un magistral article dont la déférence n'exclut pas la mordante sévérité. Essayons de suivre la pensée, carilen faut une, sous les injures.
Pour M. de Mun, la France est en proie aux barbares. Quelques milliers d'hommes, étrangers à la tradition française, juifs, protestants, francs-maçons, libres penseurs — ainsi nommés parce qu'ils délestent également la pensée et la liberté — sont maitres du pays. Trente-huit millions de catholiques subissent le joug. Ils se laissent écraser. Ils laissent livrer leurs enfants à une machine infernale qui se nomme « la laïque » (on ne l'appelle plus autrement, paraît-il, à l'Académie française) et qui est merveilleuse pour « Luer une âme » (sic).
Faut-il s'attarder à cette remarque que depuis quarante ans le pays a été bien des fois consulté, qu'au début de cette période les champions attitrés . des tradilions monarchiques, aristocraliques, catholiques détenaient le pouvoir, que s'ils Pont graduellement perdu, c'est sans doute que le pays l'a voulu ainsi. Alors, cette bande de conspirateurs et de sec- Laires, c'est donc le pays lui-même. Les coupables, ce sont les millions et les millions d'électeurs francais qui, à dix reprises, ont approuvé le nouveau régime, depuis les lois Ferry jusqu'à la séparation des Eglises et de l'Etat.
Alors! Faut-il supprimer la démocratie et le suffrage universel? Faut:l, pour rétablir le « Droit de Dieu », déchirer la charte des « Droits de l'Homme »?
ne semble pas que M. de Mun ose l'espérer. Il ne conteste pas que nos lois scolaires fonctionnent depuis tantôt trente ans avec le plein assentiment,
l’assentiment réitéré de la nation. Mais c'est, dit-il, le résultat d'une erreur. Les catholiques ont été dupes d’un mot, celui de neutralité. qui leur promellait, à l'école publique, le respect de leurs croyances. Or, ils ont aujourd'hui la preuve que la neutralité était « un mensonge ».
Voilà qui serait grave. Voyons un peu cette preuve. Où est-elle?
Elle consiste en ce que sur la longue liste de petits livres de classe faits pour l’école primaire, il s’en lrouve une douzaine que les évêques condamnent comme portant atteinte à la foi catholique, et, par conséquent, à la neutralité.
Qu'est-ce que cela prouve?
Le raisonnement vaudrait si l'État affichait la prétention d'employer et de maintenir dans ses écoles des livres blessant la conscience des catholiques ou inversement celle des non-catholiques. L'État at-il soutenu rien de pareil?
Tout au contraire. Non seulement il se reconnaît le devoir de faire à tout prix respecter la neutralité, mais il n'a cessé d'agir en ce sens. Un jour, un évêque a signalé au ministre dans un pelil livre, d’ailleurs fort bon, un passage qui pouvait être considéré comme un manquement à la neutralité. Exa:men fait, le ministre l'a aussitôt interdit, et le passage incriminé a disparu des édilions subséquentes.
Le premier et le plus hardi des auteurs de manuels mis à l'index, Paul Bert, avait donné l'exemple et supprimé spontanément lui-même, en pleine bataille, un passage sujet à critique.
Sur le principe, on en est donc d'accord.
Reste l'appréciation de fait sur chacun des livres, des chapitres ou des passages dénoncés comme
répréhensibles. Est-ce que par hasard [e gouvernement ou le Parlement les aurait déclarés intangibles? Qui empêche évêques, curés, pères de famille, simples citoyens, de porter plainte contre « le livre impie », pour parler comme M. de Mun? Les voies légales sont ouvertes à tous. Une récente décision du Conseil d'Etat a mis en pleine lumière ce droit incontesté. Demain, si on le veut, le débat peut être valablement institué sur tout ou partie de n'importe quel manuelscolaire. Ce sera. suivant les cas, le recteur, le ministre, un des conseils universitaires, ou la haute juridiction administrative ou Judiciaire qui décidera.
Où donc est le « mensonge de la neutralité » ?
C'est là que l'Église nous arrête. De quoi vous mêlez-vous, profanes, qui prétendez savoir si un livre est ou n'est pas contraire à la foi catholique et au respect qui lui est dû? Il n’y a qu'un juge en cette matière. Ce n'est pas l'État. Ce n'est pas le père de famille. Cest l'Église. Les évêques sont les jugesnés de la doctrine. Is ont dit : ce hivre est mauvais. Le père n'a qu'à le retirer des mains de l'enfant sans prétendre même y jeter les yeux. Il lui est défendu de le lire.
En d'autres termes, c’est le curé qui, du dehors, choisira les livres, surveillera les lecons, contrôlera la doctrine, gouvernera l'école laïque. St vous n’accordez pas cela aux catholiques, avouez que vousles persécutez.
Vous faites pis, dit M. de Mun : vous prétendez « remplacer la religion catholique par la religion laïque ».
Nous louchons ici au fond du débat. Voilà le grand mot lâché, el notre vrai crime dénoncé.
Oui, il y a une religion laïque que l’école de Ja République enseigne et propage. L'école apprend à des enfants dont les familles sont d'opinions et de religions différentes à vivre les uns à côté des autres sur le pied d'égalité, et comme les membres d’une même famille, la famille française. Elle leur fait prendre, dès le début de la vie, l'habitude de constater sans surprise et sans haine toutes les divergences . qui pourront les séparer. Elle les incline, par une pratique toute naturelle, à fraterniser par-dessus les barrières des confessions religieuses et des partis politiques. Elle les fait vivre dans une atmosphère de tolérance.
Et c’est là ce que M. de Mun appelle «les arracher à Dieu »!
Comme il serait plus près de la vérité, s'il prétendait que, dans cet enseignement même d’une fraternité civile et sociale, l’école laïque ne fait encore que suivre les dictées de l'Évangile et en prolonger, sans le savoir, la salutaire influence! « Vous êtes tous frères » : n'est-ce pas une parole chrétienne, avant d'être la parole laïque par excellence? Quelle page admirable il écrirait, ce grand el généreux catholique, le jour où ilaurait consenti à regarder de près les enfants du peuple à l’école laïque, des mêmes yeux dont il a su voir leurs pères el leurs mères à l'atelier et au logis! Si jamais, échappant au parti pris dogmalique, il pouvait suivre dans leur humble labeur scolaire ces milliers de braves gens, hommes et femmes issus du peuple et restés peuple, dont il fait une troupe d’athées fanatiques, avec
quelle puissance d'accent n'essaierait-1] pas de leur
faire saisir, au fond même de leurs aspirations démo-
craliques el humanitaires, un dernier écho des leçons … du Christ, un dernier souffle de son esprit et comme une traduction laïcisée de « la grande doctrine qui s'est levée dans le monde il y a vingt siècles pour enseigner aux hommes la fraternité! »
Mais quel rêve je fais la! Est-ce que jamais la politique nous permet ce luxe de chercher à comprendre l'adversaire ou à en être compris?
Renonçons-y donc. Renonçons à celte sorte de « traité de paix » que pour ma part je croyais possible, honorable pour tous, entre Français, après trente ans d'expérience de nos lois libérales de laïcité, sur la base de « l'honnête neutralité » promise par la République, et naguère, semblaital, acceptée par l'épiscopat. Maisquoi! C'est celle proposition même qui met hors des gonds un homme de trop grand cœur et de trop haute intelligence pour se barricader à jamais. pensions-nous, dans la haine et dans le mépris. Il y répond par un redoublement de mépris et de haine, qu'il souligne des plus dures railleries, et de quelle pitié pour la « candeur » de ceux qu'il n'accuse pas de pis!
Je m'en console en relisant, dans d'autres coupures récentes de journaux, l'autre de Mun, celui qui, hier encore, disait si hardiment à la elasse ouvrière pourquoi elle peut espérer, el aux classes dirigeantes « pourquoi elles vont périr, non de leur faiblesse, mais de leur égoïsme », Celui qui écrit de telles pages, 1} aura beau faire : malgré lui, nous communions avec lui dans cette religion laïque dont il auri été un grand apôtre involontaire.