‹ La foire aux artistesChapitre 13 sur 85 · HUGO NE PUIS, DUMAS NE DAIGNE, GAÏFFE JE SUIS · texte numérisé non relu

HUGO NE PUIS, DUMAS NE DAIGNE, GAÏFFE JE SUIS

M. louis énault. — Moi, je voudrais être chef de bureau.

armand baschet. — Également je cours après les honneurs. Ah! écoutez, je voudrais être honoré.

gaïffe. — Il n'y a aujourd'hui que la finance qui puisse nous donner les commodités de la vie.

m. louis énault. — Une jeune fille indigène est amoureuse d'un officier français....

armand baschet. — Qu'est-ce que c'est que ça ?

m. louis énault. — Je vous raconte La Vierge du Liban.

gaïffe — Flanquez-nous la paix. C'est déjà bien assez de l'écrire !

m. louis énault. — Il vous appartient bien de me railler, vous qui passez votre vie à ne rien faire...

gaïffe. — Holà! messieurs, vous m'irritez. Est-ce donc un métier si difficile que celui que vous faites? La méthode en est précise et simple, et je ne saurais la suivre mieux que vous. Nous allons voir si vous n'avez point ou-

blié votre leçon. Élève Baschet , quels sont les genres divers que comporte le roman?

Armand baschet. — Le roman peut être : pastoral, social, maritime, gymnastique, colonial, historique, etc ..

gaïffe. — A quel genre appartiennent Monte-Christo, Ascanio, Les Mousquetaires?

Armand baschet. — Au genre gymnastico-historique. On y rencontre des personnages qui sautent d'un troisième étage et qui retombent sur la pointe du pied. Le héros y traverse l'Océan à la nage et fait des tire-bouchons avec les piliers des réverbères à gaz.

gaïffe. — Élève Enault, virons de bord et entamons le roman maritime.

m. louis énault. — On amarre, on file des nœuds vent arrière ou vent debout, on va de bâbord à tribord. On soupire dans l'entrepont et l'on se donne des rendez-vous dans la cambuse. Le pirate est indispensable et le naufrage de rigueur.

Armand baschet. — Le naufrage est une situation qu'on ne peut guère envisager d'un œil sec.

gaïffe. — Élève Énault, passez au roman colonial.

m. louis énault. — Des boucaniers, des bananes, une panthère, plusieurs boas constrictors et une forêt vierge au moins...

gaïffe. — Faites un canevas.

m. louis énault. — Le nègre Necao a juré de manger

la chevelure du mulâtre Maradan. Il se glisse à travers les joncs qui croissent auprès du Morne-aux-Tigres et enlève à coups de hache la tête de son ennemi. De retour dans sa hutte, Necao se livre à son horrible festin, et les cheveux de Maradan ne tardent pas à l'étouffer.

gaïffe. — Combien l'almanach romantique reconnaît-il de mois à l'année?

m. louis énault. — Trois seulement : Janvier avec les chasses, les avalanches et les étangs glacés qui engloutissent les amoureux trop confiants; Août, le mois des séductions torrides et des amours adultères; puis, le fiévreux Octobre avec ses nuées de feuilles mortes et ses chœurs de phthisiques qui lèvent les yeux au ciel en buvant à plein verre de l'huile de foie de morue.

gaïffe. — Quelles sont les quatre écoles différentes dans le style descriptif en général ?

m. louis énault — Botanique, zoologique, minéralogique et minutieuse.

gaïffe. — Donnez des exemples.

m. louis énault. — Portrait d'une jolie fille. Ecole botanique : Marguerite était blanche et pure comme un lis à son premier matin ; ses yeux étaient bleus comme la campanule des champs, sa chevelure odorante comme les grappes fleuries de l'acacia, et ses lèvres plus fraîches qu'un œillet rouge où perle la rosée. Avec une tige et quelques étamines, le portrait sera complet.

gaïffe. — École zoologique?

m. louis énault. — L'école zoologique nous peindra Fauvella avec une taille de gazelle, une voix de rossignol, le regard fascinateur du serpent et la souplesse du tigre. — Argentine, dira la minéralogie, avait des dents de perles et des lèvres de corail, des yeux de jais et un cou d'albâtre. Elle brillait comme un diamant limpide dans le monde où le sort l'avait jetée, et l'on aurait oublié auprès d'elle tous les trésors de Golconde et d'Almaden.

gaïffe. — Passez à l'école minutieuse.

m. louis énault. — Le vendredi 4 3 octobre 1834, Marie-Thérèse-Angèle de Châteauneuf comptait dix-sept années, trois mois et onze jours. La blancheur de sa peau était déparée par une tache imperceptible un peu audessus de la tempe gauche. Sa chevelure était entièrement noire, à l'exception d'un cheveu de couleur rougeâtre qui n'échappait point à l'œil de l'observateur, etc., etc.

armand baschet. — C'est bien ça, ah! écoutez, c'est bien ça !

gaïffe. — Vous savez, il est vrai, votre catéchisme, mais cela ne vous sert pas à grand'chose. Vous êtes obligés d'aller courir le monde pour trouver une malheureuse idée. Vous ne savez pas voir ce qui vous entoure. Vous, Baschet, vous allez à Venise. On vous communique des documents précieux, et vous nous rapportez une petite galette de quinze pages. Quelle a été votre préoccupation? D'être présenté dans les salons. A quoi bon, si vous n'y voyez rien?

armand baschet. — Permettez; j'y ai vu des messieurs, j'y ai vu des dames. Ah! écoutez, j'y ai vu des dames.

gaïffe. — Vous en adoriez une, m'a-t-on dit. Elle était prête à répondre à votre amour...

armand baschet. — Ah! écoutez, n'entrez pas dans ma vie privée.

gaïffe. — Je resterai sur le seuil. Qu'arriva-t-il ? C'est que pouvant être aimé d'une femme charmante, vous fîtes ce petit raisonnement : une liaison est compromettante. Si on venait à s'apercevoir de quelque chose, on m'introduirait à la porte, et cela me ferait un salon de moins. Sacrifions nos sens et notre cœur!

armand baschet. — La tranquillité des parents, la sûreté des familles....

gaïffe. — Vous appartenez tous les deux, mes amis, à la grande confrérie des cravates blanches. On rencontre partout dans Paris des bonshommes qui viennent on ne sait d'où. Ils ont un habit noir, des gants paille ; ils vont partout, et un beau jour ils sont devenus quelque chose, sans que personne sache ni pourquoi ni comment.

m. louis énault. — Mais je travaille beaucoup.

gaïffe. — Vous vous répandez trop. Rien de saillant dans vos écrits. C'est fade, c'est diffus.

baschet. — Ah! si j'étais beau comme l'un de vous deux !

m. louis énault. — Baschet, finissez vos manières!

gaïffe. — Énault est trop beau pour travailler et trop travailleur pour rester beau. Une dame qui l'a vu hier, dans un salon, demandait à son voisin : Quel est donc ce monsieur qui a une si jolie tête? on dirait le dentiste de Jésus-Christ.

m. louis énault. — C'est bien. On verra plus tard qui je suis. En attendant, je vais me remettre au travail, et j'aurai du succès, je le jure sur la tête de Lahure... successeur de Crapelet.

gaïffe. — Quel heure est-il?

m. louis énault, avec intention. — Allez le voir au cadran Solar!

M. Énault va de son côté, M. Gaïffe du sien, M. Baschet remonte dans son fiacre. La lune disparaît.

armi les oisifs et les gens d'affaires qui déjeunaient ce matin au Café des dix Colonnes, tenu par le sieur Feuilleton, on remarquait trois personnages encore jeunes dont l'air et la tournure n'étaient pas ceux de tout le monde. Si quelqu'un des passants avait demandé leur nom à M. Godefroy, agent-général de la Société des Gens de Lettres, M. Godefroy lui eût répondu : — Le premier est M. Henry Murger; Le second est M. Champfleury ;

Le troisième est M. Charles Monselet.

Après avoir fait enlever la vaisselle qui encombrait leurs tables, ces messieurs ont demandé ce qu'il faut pour écrire et se sont mis à l'ouvrage.

m. champfleury, écrivant. — Jean Chouyou, Souffrances domestiques des Porteurs d'eau. — Chapitre premier. — Les personnes qui passent à huit heures du matin par la rue Grégoire de Tours, ont pu remarquer au pied d'un mur humide et lézardé qui se trouve sur la droite, un peu avant d'arriver à la rue de Buci, un amas d'ordures dont l'observation ne manque pas d'intérêt. C'est un amas pittoresque de bouts de carottes, de cosses de pois, de feuilles de salade, d'arêtes de poissons et autres rebuts. A de certaines saisons, les côtes odorantes du melon et la peau fine et rouge de la tomate viennent augmenter l'attrait du coupd'œil. Les os y sont rares. On les vend jusqu'à trois sols la livre pour fabriquer du noir animal, denrée qui sert à raffiner le sucre.

M. HENRI MURGER. — MISÈRE ET PRINTEMPS, Scènes de

Peinture et d'Amour. — Au mois de mai dernier, un jeune couple monta lestement dans l'omnibus qui conduit les voyageurs depuis la station d'Enghien jusqu'à Montmorency. Le ciel était bleu comme un Prussien. Les rayons du soleil s'allongeaient comme des cils lumineux autour de cet œil éclatant dont le regard nous échauffe et nous réjouit. Les arbres, tout couverts de bourgeons et de fleurs, agitaient leurs panaches parfumés où les oiseaux, secouant

la sonnette de leur satisfaction, semblaient donner la répétition générale de l'opéra du printemps.

m. Charles monselet , se parlant à lui-même. — Je n'aurai jamais fini ! . . Faire à la fois ma nouvelle pour La Presse et le cinquième numéro du Gourmet, journal des intérêts gastronomiques... Enfin! [Il écrit.)

la femme passionnée. — Chapitre premier. — La comtesse Berthe de Riflis venait d'atteindre sa vingt-septième année, et jusqu'à ce moment, sa conduite avait été irréprochable.

Les escargots à la bordelaise demandent à être cuits à grand feu, en prenant garde, cependant, de ne pas faire brûler les coquilles, ce qui serait infect.

Elle avait résisté aux séductions dont elle était entourée, aux hommages des jeunes gens, aux assiduités des vieillards. Le comte de Riflis, son époux, ne lui savait aucun gré de sa vertu. C'était un homme de mœurs douteuses et d'une réputation fort entamée. On l'avait surpris quelquefois volant au jeu, ce qui avait éloigné de lui quelques personnes austères.

Après avoir haché votre ail et votre persil, vous prenez une mie de pain et mêlez le tout. Il suffit d'un instant pour faire votre roux.

m. champfleury, continuant. — Un homme sale et mal mis, appartenant à la lie du peuple, s'arrêta devant les immondices.

Cet homme, c'était Jean Chouyou, notre héros.

Il les considéra avec une attention pleine d'amour ; puis, tout-à-coup, il pâlit horriblement.

— Mon Dieu, murmura-t-il sourdement, elle ne m'aime plus?

Cet homme aux larges épaules, aux cheveux roux, aux mains noires et velues, aimait éperduement une femme de journée qui faisait le ménage de M. Nourriehet, employé du Mont-de-Piété. Cette femme, nommée mademoiselle Porquin, avait coutume d'indiquer des rendez-vous à son amoureux par la disposition des morceaux de navets et par l'arrangement des cosses de pois.

C'est ce que les Orientaux appellent selam. m. henry murger. — La jeune fille portait une capote rose dont les reflets donnaient à ses joues une animation qui déguisait mal son état maladif : Berthe était poitrinaire! Théodore, son compagnon, n'avait rien mangé depuis trois jours. Il était peintre, et la misère habitait son atelier; encore la misère devait-elle trois termes!

m. Charles monselet. — Voici comment s'accomplit dans le cœur de la comtesse de Riflis le bouleversement qui devait décider de son avenir. Avant de faire cuire vos escargots, informez-vous s'ils ont jeûné le temps suffisant. Faute de cette précaution, vous auriez une nourriture malpropre. Elevée au couvent de Sainte-Conradine, la comtesse avait puisé dans l'éducation religieuse ce calme et cette sérénité qui sont comme un rempart où le bélier du libertinage ne saurait faire brèche. Faites cuire des ha-

ricots rouges avec deux ou trois oignons. Passez en purée et mouillez. Ajoutez du beurre et versez sur des croûtons frits. Femme du monde avant tout, nature délicate comme la sensitive, elle ne pouvait guère... Le saumon doit suer à la braise... Hél doucement, j'allais mettre la comtesse à la sauce aux câpres...

m. champfleury. — Mademoiselle Porquet était une femme de quarante ans. Une petite moustache brune ombrageait sa lèvre, et un énorme bouquet de poils jaillissait d'une tache foncée placée sur sa joue droite. Elle portait un bonnet tuyauté, une espèce de bonnet acariâtre et grinceux qui lui avait été donné pour sa fête par M. Nourrichet.

M. henry murger — Berthe et Théodore se rendirent chez leur nourrice, où une tranche de jambon assaisonnée d'insouciance, les attendait dans l'assiette de la cordialité.

H. charles monselet, ayant complètement perdu le fil de sa narration. — La comtesse avait pour cuisinier... c'est-à-dire... pour confident, un vieil ami de son père, qu'on disait très- friand de raie au fromage. C'est à lui qu'elle avait raconté ses désillusions et ses larmes, quand, garnie de petits oignons rissolés, et remise au four pour prendre couleur avec une petite couche de fromage râpé... Ta, ta, ta, je m'enfonce. Il est fort difficile de mener de front la cuisine et le cœur humain.

m. champfleury, interrompant son travail. — L'observation est la source éternelle de romans intéressants et

vrais. Pourquoi je ne sais quels freluquets vont-ils se creuser la tête, quand ils n'auraient qu'à regarder autour d'eux pour écrire? Tout est chef-d'œuvre pour qui sait voir : l'amour du fort de la halle, la prise de tabac du commissionnaire, le sourire du concierge, le mouchoir à carreaux du marchand de vins !

m. Charles monselet. — Moi, j'aime les roses, le rire franc, les femmes folâtres, l'Aï pétillant. Je suis du grand parti de Cupidon. Vive Cupidon!

m. henri murger. — Croyez-vous sérieusement que Cupidon puisse s'arranger de vos recettes de salmis et de lapin sauté? Prenez-y garde, ceci tuera cela.

m. champfleury. — H y a dans une cuisine, comme partout, matière à observation. Par la manière dont les casseroles sont fourbies et placées, je peux dire à coup sûr le caractère et le tempérament de la cuisinière.

m. henry murger, riant. — Avec le lieu de sa naissance et l'âge de son cousin...

m. charles monselet. — S'il faut vous l'avouer, j'ai voulu couper la queue de mon chien.

m. henry murger. — Rien de mieux quand l'attention publique est distraite ou occupée ailleurs; mais vous allez trop loin, vous éventrez votre chien.

m. champfleury. — On a de la chance ou on n'en a pas, voilà tout. L'homme qui annonce pompeusement qu'il va escalader quelque chose, trouve toujours des imbéciles pour lui tenir l'échelle et lui prêter leur dos au besoin.

H. ciiarles monselet. — J'ai fait de la satyre avec un certain éclat, j'ai fait de la critique, j'ai fait des romans comme tout le monde, eh bien! je ne trouve pas qu'on me sache assez gré du travail accompli. C'est ce qui m'a décidé à faire de la cuisine.

m. HENRI murger. — Pourqui pas de la peinture? Je ne suis pas connaisseur en tableaux, mais je suis connaisseur en peintres. Voilà des gens intéressants!

m. champfleury. — Un peu trop distingués. Les toiles d'araignée, la moisissure, le pain bis, le jambon fumé donnent à un roman je ne sais quoi de réel et de vivant que la palette, les pinceaux et le chevalet ne rendront jamais avec autant de cachet.

m. henri murger. — Un cachet de mauvaise compagnie !

m. champfleury. — Il n'y a pas de mauvaise compagnie.

m. Charles monselet. — Messieurs, la discussion ne convertirait aucun de nous à l'opinion de son voisin. Déjeunons à côté les uns des autres, mais une autre fois, que chacun aille écrire chez soi.

A Champfleury

Il faut à vos romans un vieux célibataire, Une gastrite, un asthme et parfois un ulcère ; Tout ce qui peut grouiller, puer et faire horreur,

Ou donner la nausée ou soulever le cœur... Et si vous observez, vous observez par terre. Il est des rats dans les greniers et dans l'égout. Si je devenais chat — trouvant des rats partout, Je chasserais plutôt au grenier — c'est mon goût.

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