HENRI MURGER
Je viens d'apercevoir un peintre qui chemine Le long du boulevard, mes amis, parlons bas ! Je vais le suivre. Il faut ainsi que je butine... Ce roi des ateliers ne m'échappera pas !
(Il se met à la poursuite du peintre.)
m. champfleury, croyant parler en vers.
Tout ce que vous pourrez dire m'inquiète fort peu, Et ne m'empêchera pas de continuer.
'est ce matin même que le prince Friedrick de Kiesslinbercanonbrugghe a quitté Paris. Le prince, accompagné de son précepteur, le célèbre Athanase aîné, s'est rendu à la gare du Nord dans le fiacre n° 226,379. Le fait a été consigné dans tous les journaux, et M. Paul d'Yvoi en a fait le sujet d'une palpitante causerie ; mais ce qu'on ignore, ce sont les événements intimes qui ont précédé ce départ.
Le prince Friedrick, bien que harcelé par sa famille,
ne pouvait se décider à quitter la capitale de la France. Hier au soir, le célèbre Athanase aîné trouva son élève tout en pleurs et presque évanoui sur sa caisse à chapeau. Prince, lui dit-il d'une voix émue, je ne comprends rien à votre désespoir. Que regrettez-vous à Paris? Est-ce Grassot? est-ce La Semaine financière ?
— Athanase, je regrette tout! Ma maîtresse si fidèle; ce luxe et ce goût exquis qu'on ne trouve qu'ici, les théâtres où je pleure comme un enfant, et le vicomte de Castelfondu, ce jeune gentilhomme dont j'ai fait la connaissance chez Bignon et qui est devenu mon plus fidèle ami...
Athanase aîné leva les yeux au plafond.
— Prince, s'écria- t-il, vous voyez toute chose à travers un prisme ; et bien qu'il me soit cruel de vous enlever vos illusions, la sincérité de votre douleur me décide à le faire. Je ne suis pas Allemand pour rien ; j'ai été le précepteur d'Hoffmann et j'ai quelque connaissance dans le grand art de la magie. Vous regrettez ces drames à effet qui vous faisaient vivre pendant quelques heures de la vie des personnages imaginaires. Vous avez cru à des passions, à des vertus? Votre naïveté ne s'est accrochée qu'à des semblants. Regardez et écoutez !
Le fond de l'appartement s'ouvrit. Le prince regarda et écouta :