‹ La foire aux artistesChapitre 34 sur 85 · IL EST HUIT HEURES · texte numérisé non relu

IL EST HUIT HEURES

Les dominos sont rangés en ordre de bataille.

Le baron de Gyvès a défié Busquet. Fages, l'ancien gérant de l'ancien Mousquetaire, considère les combattants avec un œil d'envie. Il brûle d'entrer à son tour dans la lice et de se mesurer avec un adversaire digne de lui.

On reçoit une dépêche de M. Félix Mornand. M. Félix Mornand, appelé à d'autres fonctions, donne sa démission de dominotier.

Encore une perte pour le Divan !

Arnould Frémy, le Labourdonnais du double blanc, prononce quelques paroles bien senties sur la déplorable ten-

dance qui restreint chaque jour davantage le nombre des dominotiers.

Busquet se jette dans les bras de Fages et verse un pleur d'attendrissement.

Fages essuie son gilet et demande si ça tache.

Le billard est tenu par le marquis de Belloy et le vidame André de Goy.

L'auteur du Tasse à Sorrente affectionne le traducteur de Dickens, à cause de la rime.

Bruit dans la coulisse. — Chaises renversées. — Blasphèmes des garçons. — Entrée d'Armand Barthet.

LE MISTRON, MESSIEURS !

A ce cri magique, vingt personnes se lèvent. Vernet franchit d'un bond M. Eugène Forcade. La foule se précipite vers le petit salon de gauche.

On prend place. Les cartes se distribuent.

Les mistroneurs, les mistroneurs, Les mistroneurs sont réunis !

L'origine du mistron se perd dans la nuit des temps.

Le mistron est une variété du trente-et-un qui contribue beaucoup à conduire les poètes à l'hôpital.

Les mistroneurs, placés sous la domination d'Armand Barthet, Ier, ont pris possession de l'aile gauche du Divan.

C'est en vain qu'Edmond Texier a tenté de remplacer le mistron constitutionnel par le whist absolu. Julien Lemer a seul répondu à son appel, et les mistroneurs sont restés triomphants.

L'aile gauche du Divan se distinguait, il y a quelques jours encore, par la variété des inscriptions dont les murailles étaient couvertes.

Dans un coin, ce sixain énigma tique :

Quand Paul Féval Est à cheval, On voit Banville Courir la ville, Et Paul Foucher Va se coucher.

Plus loin, ce fameux distique :

L'encrier, la plume et l'épée Etaient les armes de Pompée.

Puis l'épitaphe des frères Goncourt :

Edmond et Jules dort ici, Le caveau froid est sa demeure ; Tous deux est mort à la même heure, Sa plume est enterrée aussi.

Le trépas est comme une trappe Qui s'ouvre et ferme tour à tour.

Bien vite, hélas ! il nous attrape, Quand le cruel sur ses gonds court !

Des couplets, des maximes, des triolets et enfin un cou-

plet de Guichardet qui a fait pousser des cheveux blancs sur le crâne d'Expilly :

air du Menuet d'Exaudet.

Expilly A failli Vendre un livre.

Il n'a tenu qu'à Lévy, Que cet auteur inouï Ait gagné de quoi vivre !

Expilly est un homme très-droit au moral comme au physique. Il est Marseillais comme la Canebière et il a conservé de l'accent du pays tout juste ce qu'il en faut pour lui tenir lieu d'extrait de naissance. Avant de s'enrôler dans le grand bataillon littéraire, Expilly a servi dans les lanciers. Quelquefois encore on le surprend à faire l'exercice devant une glace. Dégoûté de la vie parisienne, il est allé tenter la fortune au Brésil, mais la fortune a résisté à la tentation. Expilly publie aujourd'hui des romans brésiliens qui sont fort curieux et très-goûtés.

On l'accuse d'avoir fait renouveler à ses frais la tapisserie du salon de gauche.

Le mistron compte encore parmi ses grands vassaux :

Page 1