LE BUREAU DE L'ESPRIT PUBLIC
C'est de là que sont partis, pendant une période de quinze années, tous les journalistes ministériels des départements. La plupart ont fait leur chemin. Les uns ont été nommés sous-préfets, d'autres préfets. Quelques-uns ont siégé à la Chambre des députés... Ceux qui sont assez heureux pour contracter un riche mariage dans leur ville d'adoption, renoncent, pour la plupart, aux belles-lettres. C'est bien là, du reste, le parti le plus sage qu'on puisse prendre, aujourd'hui que la littérature ne peut être considérée, par les gens dont l'ambition est sérieuse, que comme un moyen d'arriver à autre chose...
Le lendemain, j'étais attablé avec \e journaliste, et voici ce qu'il me raconta :
Mon premier journal a été L'Indépendant de M... Il faut vous dire que L'Indépendant justifiait assez peu son titre, puisqu'il avait été vendu à la préfecture. A mon arrivée dans la ville, j'allai rendre visite aux autorités qui me reçurent avec une gravité que je tâchai d'imiter de mon mieux.
J'annonçai dans mon premier-M... que L'Indépendant allait entrer dans une voie toute différente de celle qu'il avait suivie jusqu'alors. J'augmentai le format, je promis des caractères neufs et une multitude d'améliorations successives. Le journal, qui avait été rempli maladroitement jusqu'alors d'articles d'emprunt, prit bientôt une certaine tournure; et, après trois mois, il fut constaté que le nombre des abonnements avait augmenté de vingt-sept !
J'eus recours aux affiches, je multipliai le nombre des échanges, afin qu'on vît dans les départements voisins :
« Nous lisons dans L'Indépendant, de M... etc.. »
Je tâchai de convaincre les commerçants de la nécessité des annonces... Tout cela amenait bien quelque chose, mais si peu de chose !
J'imaginai alors d'intéresser le public par des faits locaux Je criais tous les jours :
« Les rues sont mal pavées ; la ville est mal éclairée ; les trottoirs sont insuffisants, etc., etc. »
Le préfet m'écrivit que la ville était endettée, et que je ferais bien de mettre un terme à des plaintes qui blessaient la municipalité.
Mais cette mine précieuse une fois épuisée, à quels faits locaux pouvais-je me livrer?
Il ne se passait rien dans cette sotte ville !
A peine si, de loin en loin, un paysan des environs jetait sa femme dans un puits! J'offris cent francs par mois à un mauvais drôle de M..., pour y commettre quelques bris de clôture, et, s'il était possible, quelques tentatives d'assassinat. Il accepta, et cela me réussit d'abord. Je donnais à ces petits événements une couleur qui en faisait autant de drames :
« La rue Saint-Dizier a été témoin d'une épouvantable tentative... »
Ou bien :
« Tout le quartier de la Rive est plongé dans la consternation... »
Les habitants n'osaient plus sortir de chez eux, mais V Indépendant était plein d'intérêt.
On finit cependant par s'apercevoir que je racontais quelquefois les événements une heure avant qu'ils ne fussent arrivés. L'autorité s'en émut, et je crus prudent de quitter la ville, qui retomba aussitôt dans la torpeur.
Je fondai alors Le Franc-Parleur de B..., journal qui paraissait de temps en temps. Mais j'avais beau multiplier les affiches et faire tambouriner dans la ville les nombreux
avantages que j'offrais à mes abonnés, la population restait fidèle à