M. LE MAIRE
nous donna à dîner. Soupe aux choux, poulet sauté, pou-
let à la broche, poulet à la sauce blanche, — et des fruits à discrétion.
On causa de la fortune de mademoiselle Machin. M. le Maire nous fit entendre, en clignant de l'œil, que le père Bourchot était un vieux malin et qu'il avait de quoi; il ajouta que M. Michelard était un homme conséquent, et M. Ducresson un homme bien capable.
Pour ces gens épais, à intelligence nulle, à petites passions, à intérêts étroits, la valeur de chaque individu se mesurait à ses arpents de terre.
Mon ami me poussa du coude, dans la grand' rue, en me désignant d'un air malin une petite dame qui passait.
— C'est, me dit-il, la femme de l'ancien médecin d'ici. On ne la reçoit nulle part... Elle a eu une mauvaise vie. Et il m'apprit que, mariée fort jeune à un homme dont l'âge ne pouvait faire oublier la laideur, elle avait eu un sentiment pour un damoiseau du voisinage.
Elle avait lutté contre son cœur et lui avait écrit. Elle lui avait écrit : « Je ne serai jamais à vous, parce que je crois en Dieu, et que je veux dormir en paix, dans notre petit cimetière, à côté de ma mère, qui a toujours été vertueuse. Je ne serai jamais à vous, et cependant je vous aime... »
En effet, elle résista. Mais le lâche montra sa lettre qui fit le tour de la ville. Et cette épouse martyre, cette héroïne fut persifflée et moquée par ce bétail humain pour
qui le sacrifice est chose fermée. Les dames de la ville se croyaient vertueuses parce qu'elles n'avaient jamais aimé, — pas même leurs maris.
Pauvre femme ! toujours seule, pâlie et dévorée par une souffrance sans confident ! je la vois encore les yeux baissés et le front penché, expiant son renoncement sublime, et personne, sur son passage, ne lui faisait l'aumône d'un salut.
Les brutes qui la coudoyaient se regardaient d'un air goguenard.
Quelques instans après, nous nous croisâmes, mon ami et moi, avec un homme, jeune encore, qui cheminait mélancoliquement, et dont la physionomie me frappa.
— Quel est ce monsieur? demandai-je.
Mon compagnon fit une moue dédaigneuse.
— Ça? c'est le journaliste.
Malheureux ! il était seul de son espèce dans toute la ville. Personne qui pût lui donner une idée en échange des siennes ! Comment et à la suite de quelles infortunes était-il venu s'échouer dans ce trou, — peuplé de douze mille âmes d'après la carte départementale, mais tout au plus de douze mille corps, d'après la plus simple raison?
Quand l'homme de lettres s'est vainement épuisé en
efforts pour arracher à l'indifférence du public quelque lambeau de célébrité, il arrive souvent qu'il se condamne à un exil volontaire, et va, pendant quelques années, rédiger le canard politique de quelque ville de province.
La première condition de succès pour un journal de petite ville, c'est de n'avoir pas pour rédacteur un écrivain du crû. Nul n'est prophète dans son pays, et c'est en province surtout que le journaliste doit être immaculé. Le café lui est interdit, et s'il a derrière lui quelque aventure galante, il est condamné au mépris du sous-préfet.
Il y avait autrefois à Paris une pépinière de journalistes qu'on appelait