L'OURS
Ce fut un toile général dans la ville. Les abonnés voulaient me tuer. Les boutiquiers sortaient sur mon passage :
— Hé! me criaient-ils avec cette familiarité impertinente des gens du Midi, que diable nous donnez-vous là?
Je dus interrompre cette publication pendant quelques jours. J'avoue, du reste, qu'il est impossible de se faire une idée de ce roman; c'était illisible. Mais — mille francs!... Un mois après, je donnai un second feuilleton.
On m'honora d'un charivari.
Toutefois, je n'en eus pas le démenti. Tous les mois, je publiais un feuilleton de L'Ours ; puis je me renfermais pendant quelques jours, jusqu'à ce que l'irritation fût calmée.
Aujourd'hui, j'ai pris mon parti des tristesses bouffonnes de cette existence. Je veux mourir rédacteur du Mémorial. La femme du médecin et moi, nous sommes les deux êtres les plus malheureux de la ville; — tous les deux incompris.
e grand parti des emprunteurs fait chaque jour de nouvelles recrues. Les boursiers euxmêmes se sont engagés comme volontaires. Il est temps d'opposer une digue à ce débordement.
Si l'on appliquait à la quadrature du cercle ou à la locomotion aérienne la somme d'intelligence et d'esprit qui se dépense chaque jour à Paris pour arriver à la possession du louis nécessaire ou des cent sous de rigueur, nul doute que les deux grands problèmes ne fussent immédiatement résolus.
Combien y a t-il de gens, sans famille et sans ressources, qui doivent :
I ° A la complaisance d'un tailleur débonnaire , la confiance de leur restaurateur;
2° A l'avantage d'être vus, chaque soir, dans un milieu riche et élégant, des relations qui leur valent un mariage ;
3° A leur mariage, une position, un titre, une sinécure?
Tel est l'engagement des choses parisiennes.
Un homme abandonné du tailleur n'a plus qu'à s'attacher une pierre au cou et à prendre son dernier bain dans la Seine.
Les rats ne quittent un vaisseau que quand il est fatalement condamné.
Industriels audacieux, les tailleurs escomptent le physique , l'habileté et jusqu'à l'entregent de la jeunesse pauvre et ambitieuse. On dirait qu'ils se plaisent à placer au hasard une partie de leur temps et de leurs étoffes.
En vous prenant mesure d'une redingote ou d'un habit, ils mesurent aussi votre avenir.
Pourquoi pas? puisqu'on peut calculer pour l'écartement de l'angle la largeur d'une rivière ou la hauteur d'une tour ?
Aussi, parlez-leur de quelque célébrité politique, financière ou artistique, ils vous diront avec un orgueil mal déguisé :
— Cet homme-là, monsieur, je l'ai habillé pendant quatre ans sans lui demander un sou. Je savais qu'il était sans ressources, mais je l'avais jugé. J'ai vu qu'il avait des moyens. J'ai deviné qu'il ferait son chemin, et je ne me suis pas trompé !
Quand il s'est trompé, par exemple, le tailleur traite facilement son homme de filou.
11 replie à jamais l'étoffe et la doublure, et sa bonté s'arrête à toute la nature.