‹ La foire aux artistesChapitre 65 sur 85 · DÉFIEZ-VOUS SURTOUT · texte numérisé non relu

DÉFIEZ-VOUS SURTOUT

du débiteur qui vous invite à dîner. Celui-là ne vous donnera pas même 5 0/0, et le moyen de réclamer deux ou trois louis à un homme qui vous a offert le pain et le sel.

Cette combinaison est d'autant plus savante, que c'est lui qui a tout le mérite d'une générosité dont vous avez fait les frais.

M. N..., qui est un homme rangé, consacre chaque soir, une heure ou deux à écumer le boulevard. Il monte sa garde entre la Chaussée-d'Antin et le faubourg Montmartre, et tirant à l'écart chaque figure de sa connaissance , il fait son petit boniment :

— Je descends du cercle , je suis rincé. Donnez-moi donc deux louis pour me refaire !

Il a eu, dit-on, des soirées de six cents francs.

Mais l'impudence ne suffit pas toujours, il faut aussi ne pas manquer de mémoire.

Ainsi, l'autre soir, M. N..., qui avait déjà accosté le baron F... au coin de la rue Taitbout, le rencontra une demi-heure plus tard sur le boulevard Montmartre et voulut recommencer sa petite histoire.

— Faites donc attention, mon brave, répondit le baron, je vous ai déjà donné tout à l'heure !

Un soir de cet hiver, on jouait chez madame de C... M... (Qu'on me pardonne toutes ces initiales, j'ai peur des procès.)

M. D..., rédacteur d'un journal influent, avait constamment perdu.

— Faites-moi passer dix louis, lui dit un de ses confrères à qui la chance n'avait pas été plus favorable.

D... s'exécuta de fort mauvaise grâce.

Le confrère perdit, joua sur parole et perdit encore.

— Je vous devrai cent cinquante francs, dit-il à son adversaire, — ou plutôt non, je préfère n'avoir qu'un seul créancier.

Il enleva deux billets, — les deux derniers, — que M. D. . avait posés devant lui, et, après avoir payé, il sortit avec cinquante francs dans sa poche, tandis que son seul créancier se trouvait dans l'impossibilité de prendre même l'omnibus.

Si La Palférine revenait au monde, il lui faudrait faire quelques études pour se remettre à la hauteur de la situation.

Un de nos modernes faisait dernièrement sa profession de foi :

— J'ai vingt-huit ans. Je suis plein de force et de santé, c'est-à-dire de désirs et de besoins. Sans énumérer les soins qui m'ont été prodigués par ma tendre mère, les sacrifices que mon père s'est imposés pour mon éducation , voici approximativement ce que j'ai coûté depuis ma naissance :

Mois de nourrice 600

Habillement 8,000

Education. —- Collège 6,000

Nourriture 15,000

Consultations. — Pharmacie . . . 4,000 Voyages. — Menus plaisirs, etc., etc.

Je représente donc, à peu près, un capital de quarante à quarante-cinq mille francs , capital employé à faire de moi un homme propre à servir la société, qui ne m'en rembourse pas les intérêts, puisqu'elle me laisse les bras croisés. Il m'est bien permis, après cela, de regarder mon tailleur, mon bottier, et mon restaurateur, comme les agents chargés par la société de lui rembourser les intérêts de ce que je vaux personnellement.

Encore un mot — pour terminer :

L'un de nos La Palférine à qui l'on offrait trois cents francs par mois pour passer quatre heures chaque jour assis devant un bureau, se récria vivement :

— Trois cents francs par mois, mais je gagne beaucoup plus que cela a emprunter !

LES PRETEURS

ous n'entendons parler ni des prêteurs sur gage, ni des magistrats romains.

En prenant pour point de départ que l'on ne prête jamais d'argent que malgré soi et par la force des circonstances, nous appelons prêteur tout individu susceptible de posséder dix francs.

Il est de toute justice, après avoir publié les principales ruses des emprunteurs, de dévoiler aussi les moyens qu'on emploie le plus ordinairement pour ne pas prêter.

Le sentiment qui nous porte à conserver, ou du moins à garder pour nous, est essentiellement comique. La difficulté est donc de déguiser notre égoïsme de manière à sauvegarder nos intérêts, sans porter atteinte à notre réputation de galant homme.

Il est bien dur de dire à une créature humaine qui demande, qui regarde et qui attend: « J'ai de l'argent, mais je ne veux pas vous en donner. »

Il est bien cruel de répondre par un refus à la confidence d'une gêne, d'une misère, ou d'un appétit à assouvir ;

. De faire acte de défiance ou de ladrerie ;

De rompre brusquement avec un homme qui vient de vous serrer la main, et cela parce qu'il vous demande vingt francs que vous pouvez si facilement lui refuser!

Cependant, ces vingt francs , qu'on tente si souvent de vous arracher, représentent quelques heures de votre travail ; c'est le prix d'une idée que vous avez eue, d'une fatigue que vous vous êtes imposée. Si vous additionnez, comme feu le marquis d'Aligre, les sommes qu'on a voulu vous emprunter dans le courant de l'année, vous trouverez un total bien supérieur au chiffre de vos revenus ou de vos appointements.

Notre ami Mario Uchard nous montrait dernièrement l'effroyable liasse de lettres qu'il a reçues le lendemain de la représentation de sa Fiammina. On lui demandait tout

simplement le double des droits d'auteur qu'il ne devait toucher qu'en cinq ou six mois.

Que faire ?

Etre bon camarade sans être dupe ;

Généreux sans être prodigue ;

Prudent sans être sournois ;

Que de difficultés !

Il est bien plus simple d'être tout bonnement égoïste.

Un jour du mois dernier, madame B... va trouver uno de ses amies de pension, épouse d'un notaire patenté.

Les femmes de notaire ne sont point prêteuses ; c'est là leur moindre défaut.

— Chère amie, lui dit madame B..., le torrent m'a emportée. J'ai voulu tenter une petite spéculation à la Bourse, et... j'ai perdu. Il faut, à tout prix, cacher cette imprudence à mon mari. Vous avez de l'argent, prêtez-moi mille écus.

— Ma belle, répond la fourmi, j'ai quelque argent, c'est vrai. Mais voici venir la fin de la saison, il me faudra renouveler ma toilette ; je vous réclamerai ces mille écus, vous ne pourrez pas me les rendre et nous nous fâcherons. J'aime autant les garder et nous fâcher tout de suite.

Page 1