TIRER UNE CAROTTE
Cette formule suffirait seule à justifier l'égoïsme.
A quoi bon mentionner ici les ruses grossières du rentier de mauvais ton qui prétexte d'un billet qu'il a payé le matin ou qu'il paiera le lendemain, d'une rentrée sur laquelle il comptait et qui ne s'est pas effectuée.
Laissons ces naïvetés aux financiers de quatre ans.
Le moyen le plus généralement employé pour ne pas prêter d'argent, c'est d'en demander le premier à l'individu qu'on voit venir.
Il suffit d'un peu d'instinct pour juger la situation.
Nous avons vu démasquer récemment un de nos camarades qui poussait en cela l'habileté jusqu'au génie.
Chacun le voyait dîner sans supplément dans une modeste gargote. Dès que l'un de nous avait le malheur de se plaindre de l'état de sa bourse , l'ami le tirait mysté-
rieusement à l'écart et lui disait avec des larmes dans la voix :
— Dis donc , tu ne pourrais pas me prêter trente-cinq sous ?
Généralement mal vêtu, s'emboîtant dans des pantalons trop courts, traînant des souliers éculés, il supportait courageusement toutes les moqueries.
De même que les peuples ont donné un surnom à Alexandre le Grand, à Richard Cœur de Lion, à Charles le Téméraire, nous l'avions surnommé le Panne!
Il se hasardait seulement, de temps en temps, à nous faire observer, comme dans les collèges , qu'on ne doit blaguer ni les parents, ni les habits.
Mais ne voilà-t-il pas qu'on apprend, un beau jour, que le Panne était propriétaire d'un château dans la Touraine ! Un vrai château avec un parc, des champs, des prairies ! Un château comme je n'en aurai jamais, à moins qu'une jeune héritière ne laisse tomber sur moi un regard bienveillant, — et qu'elle me plaise.
Quand cette nouvelle se répandit, il y eut, comme bien vous pensez, du bruit dans Landerneau.
On démasqua le coupable qui pâlit, balbutia, parla de réparations importantes qui le laissaient dans une gêne momentanée, etc., etc.
Eh bien ! on n'a jamais pu savoir ce que le Panne faisait de son argent.
Des vices secrets? Soit. Mais pas pour vingt mille francs par an.
Enfin, de guerre lasse, nous nous sommes arrêtés à une supposition qui ne manque pas de probabilité.
C'est lui qui fait des restitutions au Trésor sous le voile de l'anonyme.
Voir Le Moniteur :
« Une somme de deux cents francs a été remise par un anonyme entre les mains du receveur de ***, à titre de restitution au Trésor. »
Ou bien encore :
« Un honorable ecclésiastique a remis une somme de vingt-cinq centimes entre les mains du percepteur de Saintn'importe quoi. Cette somme a été immédiatement versée au Trésor. »
Nous connaissons un banquier de fraîche date, homme de lettres hier, millionnaire aujourd'hui, qui sait se mettre à l'abri des emprunteurs par un moyen assez original.
Cet artiste porte constamment sur lui deux portemonnaie. — L'un, — le vrai , — est bourré de papier Garât et de pièces sonnantes ; l'autre, — le porte-monnaie des amis, renferme tout juste deux francs cinquante en petites pièces et un timbre-poste pour Paris. Il n'ouvre
jamais que ce dernier à ses camarades d'autrefois, et levant les yeux au ciel, il s'écrie avec un profond soupir :
— Ah ! mon ami , que tu es heureux d'ignorer les nécessités du commerce et la cruauté des affaires !
Je sais des gens qui , après l'avoir abordé dans le but de lui emprunter deux louis, finissaient par lui offrir cent sous pour aller dîner.
X... fumait paisiblement un cigare sur le boulevard des Italiens. Survient H . . .
Quœrens quem devoret'.
— Peux-tu me prêter de quoi dîner ?
— Mon cher ami, je n'ai qu'un louis et une pièce de vingt sous. Voilà les vingt sous, parce que... tu sais... un louis monnayé, ça vous fond entre les doigts !...
H .. prend les vingt sous et continue sa route.
— Hé! dis donc, s'écrie tout à coup le prêteur, achètemoi quatre sous de tabac sur les vingt sous, afin que je ne sois pas obligé de monnayer!
Chose curieuse, le lendemain même du jour où je
publiais un article sur les emprunteurs, je recevais une lettre ainsi conçue ■
« Cher ami ,
» J'espère que, malgré votre boutade sur les emprunteurs, vous voudrez bien remettre deux ou trois louis au commissionnaire, que je vous expédie franco. Je vous rendrai ça un de ces matins, si vous voulez bien venir déjeuner avec moi »
Le moyen même que j'avais indiqué !
Et maintenant, quelle est la morale de tout ceci?
C'est que le monde est sans doute fort bien tel qu'il est, puisqu'on n'y peut rien changer.
Continuons de nous extasier devant Yordre admirable de la nature.
Prêtons quelquefois de l'argent à ceux qui en ont besoin , et empruntons-en souvent à ceux qui peuvent s'en passer.
Ainsi soit-il !
VOYAGE D'ARISTIDE VENAED
VOYAGE D'ARISTIDE VENARD