ETUDE MACARONIQUE
Une chevauchée.
ar une belle matinée de printemps, deux cavaliers chevauchaient côte à côte le long d'une rivière pure et limpide ; l'un était couvert d'un large manteau ; un feutre brun ; ombrageait ses épais sourcils. L'autre était également couvert d'un large manteau, mais il avait sur la tète un large chapeau plus blanc que la neige.
Tout était parfum et poésie autour d'eux. Les ormes qui bordaient le chemin agitaient leurs panaches verts; la prairie était émaillée de marguerites et de coquelicots; les oiseaux chantaient leur hymne au Créateur, et de petits lézards dorés s'enfuyaient de droite et de gauche, comme doivent le faire des amis de l'homme, quand ils en aperçoivent un ou deux.
Solitude des champs, grands bois remplis de voix mystérieuses, splendeur du ciel bleu, chansons des moissonneurs, crépuscule embaumé, clochettes des troupeaux, grande et imposante nature, que je plains les cœurs insensibles qui vous préfèrent le monde et ses vaines agitations !
Les deux cavaliers suivaient fidèlement les capricieux méandres de la rivière; le murmure des eaux n'aurait point empêché l'œil d'un observateur d'entendre leur conversation..
— Mon nom, disait le premier, c'est Aristide Vénard. Fils d'une mère coupable et d'un père dénaturé, qui refusa toujours de reconnaître son enfant, je vis, à sa mort, d'avides collatéraux s'emparer de tous ses biens. Ma mère ayant contracté l'habitude de s'enivrer, ne tarda pas à suivre son séducteur dans la tombe, et bientôt je fus banni de la ville d'Angoulême avec défense de porter le beau nom de Vénard !
Le cavalier s'arrêta un moment pour déguiser la pâleur qui le suffoquait, puis il continua :
Ce qui mettait le comble à mon désespoir, c'était de
me voir séparé d'Eulalie. Cette jeune fille n'était pas née sur un trône; il ne lui manquait que cela pour être princesse. Si jamais vous la rencontrez, vous la reconnaîtrez facilement à ses jambes, les plus belles jambes d'Angoulème ! Son père était chapelier. C'est à sa munificence que je dois ce coursier moins rapide que le zéphire et ce chapeau plus blanc que la neige : « Va, jeune homme, me dit ce vieillard, et si jamais tu fais fortune, viens me demander ma fille. Dépêche-toi cependant, car si tu tardais... elle a des jambes qui ne peuvent pas attendre. »
Il dit, et appuyant son pied sur mon échine, il me lança dans l'abandon.
Lassé d'une société corrompue, dégoûté du monde où le vrai mérite sera toujours méconnu, je me suis mis à la recherche de cette contrée heureuse où fleurit l'imprévu, où mûrissent les surprises , en un mot, je cherche le pays des romans.
Le second cavalier prit la parole à son tour :
— Je m'applaudis, s'écria-t-il, du hasard qui m'a fait vous rencontrer. Je suis l'Inconnu. Il est inutile de m'expliquer plus clairement; qui est-ce qui ne connaît pas l'Inconnu? Ah! jeune homme, applaudissez-vous cent fois de l'ingratitude de vos compatriotes. J'arrive de ce royaume merveilleux où vous appellent vos inspirations; j'en arrive et j'y retourne. A peine avais-je mis le pied sur le sol de la France, que des agents du pouvoir me demandèrent mon passe-port, comme si l'Inconnu pouvait avoir des papiers!
Dérision! folie! Suivez-moi, vous serez bientôt initié aux splendeurs de la vie romantique !
L'inconnu pressa les flancs poudreux de son cheval ; Aristide le suivit au galop, et tous deux disparurent dans un nuage de poussière.
Comment Aristide fut arrêté par des brigands, et ce qui en advint.
Un coup de feu se fit entendre dans l'obscurité.
— Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Aristide.
— Rassurez-vous, dit l'Inconnu, ce sont des voleurs.
— S'ils me tuent ?
— S'ils vous tuent, vous serez transporté dans quelque château des environs, où une gracieuse et lymphatique héroïne vous entourera de soins assidus. Après vingt-quatre heures, vous pousserez un soupir ; elle mettra la main sur son cœur. Le lendemain vous ouvrirez les yeux, et vous la trouverez à votre chevet, pâle et décolorée. Huit jours après, vous l'aimerez de toute la force d'un premier amour.
— Et Eulalie? interrogea Vénard?
— Attendez donc, fit l'Inconnu avec impatience, vous n'en êtes encore qu'au premier volume.
— Eh bien! passons au second.
— Au second volume, un homme de quarante ans, qui sera comte, baron , ou Brésilien, viendra vous disputer la main de la jeune personne. Vous vous battrez avec lui...
— Pas du tout, s'écria Aristide, je ne me battrai sous aucun prétexte.
L'Inconnu continua d'un ton impérieux :
— Vous vous battrez avec lui et vous serez blessé.
— Ce sera amusant, grommela Vénard.
— Au troisième volume...
L'Inconnu n'en put dire davantage. Une main formidable avait saisi son cheval par la bride. Aristide se vit entouré d'une foule de gens de mauvaise mine.
— Halte-là I cria-t-on.
L'Inconnu dégaina.
— Bon! il va me défendre, pensa Aristide.
— Voici mes armes, continua l'Inconnu; ce jeune gentilhomme va vous donner les siennes ; ne nous faites pas de mal.
Aristide demeura stupéfait.
Une demi-heure après, nos deux héros, chargés de chaînes pesantes, étaient assis au fond d'une caverne sur deux quartiers de rocher.
Une vieille femme préparait le repas des bandits.
— Un veau tout entier rôtissait devant un immense
brasier, et les cruches remplies de vin de Porto circulaient à la ronde.
— Où donc est Laura ? demanda l'un des gens de la bande.
A ces mots, on vit approcher une jeune fille qui était couchée sur de riches tapis.
Jamais une telle beauté n'avait frappé les regards d'Aristide.
Le profil grec de Laura se découpait harmonieusement sous une chevelure d'ébène relevée de chaque côté en épais bandeaux où se jouaient des perles et des sequins. Son cou, d'une pureté antique, se fondait en suaves contours sur ses magnifiques épaules. Ses bras, blancs et forts, se dégagaient avec noblesse de son corsage de velours noir.
La lueur vacillante des torches qui éclairaient la caverne entourait d'une fantastique auréole cette merveilleuse apparition.
— Que veux-tu, Lamberti? demanda la jeune fille, d'une voix saccadée. N'est-ce donc pas assez d'avoir fait mourir ma mère de douleur? n'est-ce donc pas assez d'avoir égorgé mes frères ? tu en veux encore à mon honneur?
— Eh bien! oui, je t'aime! s'écria le bandit. Je suis las de carnage et de sang. Cette nuit, la madone m'est apparue : «Lamberti, m'a-t-elle dit, il en est temps encore, retourne à ta chaumière; le bonheur n'est pas dans le crime. » Ah ! si tu voulais, Laura, si tu voulais !
— Non! monstre odieux, non, je ne t'aimerai jamais l La colombe peut-elle aimer le vautour?
Un nuage de colère passa sur le front du bandit. Il porta la main à son poignard, puis il se rassit brusquement.
— C'est bien, murmura-t-il, nous verrons qui de nous deux brisera l'autre!
Le festin commença.
Au milieu du choc des verres et parmi les rires bruyants, Aristide surprit un regard rapidement échangé entre Laura et l'Inconnu. 11 sentit l'espoir renaître dans son âme.
Les brigands, épuisés par de nombreuses libations, succombèrent bientôt à la fatigue.
Quand Laura les vit complètement endormis, elle s'approcha des deux captifs et les débarrassa promptement de leurs chaînes.
Aristide profita de sa liberté pour remettre son chapeau.
— Prends cette lampe, dit-elle à l'Inconnu; et enfoncetoi sous les profondeurs de ce souterrain. Quand la voûte trop basse ne te permettra pas de marcher, tu ramperas sur le ventre. Si tu entends du bruit, ne crains pas de t'enfuir; mais va toujours devant toi, car la route est difficile !
— Et toi, Laura, s'écria l'Inconnu avec transport, ne viens- tu pas avec nous?
202 VOYAGE D'ARISTIDE VENARD
L'œil de la jeune fille s'illumina d'un orgueil sauvage. Ses narines se dilatèrent. Elle releva fièrement la tête.
— Moi, je reste, fit-elle d'une voix sourde ; je m'appelle LA VENGEANCE!
Le souterrain.
L'Inconnu s'était emparé d'une torche. Aristide mit un jambon sous son bras et saisit l'Inconnu par le pan de son habit. Tous deux s'enfoncèrent sous les voûtes profondes.
Après deux heures de marche, l'Inconnu heurta quelque chose du pied. Il fit un faux pas et tomba, entraînant Aristide dans sa chute. La torche s'éteignit brusquement.
Rien autour d'eux que le rocher, rien qu'une horrible obscurité ! On entendait au loin l'eau qui suintait goutte à goutte et tombait avec un bruit sourd au milieu d'un morne et sinistre silence.
— Qu'est-ce qui vous a fait tomber ? demanda Aristide tout tremblant.
— Heu ! fit l'Inconnu avec indifférence, un cadavre, sans doute.
— Un cadavre ! s'écria Yénard.
— Oui, il est cousu dans un sac. . Vous pouvez tâter.
— C'est, ma foi, vrai... Mais il est humide !
— C'est du sang, dit l'Inconnu.
Aristide frémit de la tète aux pieds.
— Que faut-il en faire?
— Il faut continuer notre route et le laisser là. Ses parents viendront le réclamer.
— Continuer notre route ! Encore faudrait-il pouvoir nous orienter. . .
— Ne soyez pas en peine pour si peu de chose. N'entendez-vous pas comme un bruit lointain ?
— Oui, on dirait la respiration d'une créature.
— C'est une bête fauve qui s'est réfugiée dans ce souterrain. Nous n'avons qu'à la suivre, et nous trouverons certainement une issue.
Aristide saisit de nouveau l'Inconnu par le pan de son habit, et ils continuèrent d'avancer.
Mais tout à coup, le sol manqua sous leurs pas. Ils descendirent avec une vitesse toujours croissante , et Aristide eut bien soin, tout en serrant le jambon sous son bras , de se cramponner plus fortement au pan de l'habit.
Après quelques minutes, il aperçut comme un crépuscule lointain; l'air qu'il respirait lui sembla plus pur et plus doux. Le jour se fit peu à peu, et il se trouva enfin dans un océan d'azur...
Petite cosmographie comparée.
— Où diable nous trouvons-nous? s'écria-t-il.
— Nous sommes en pleine atmosphère, répondit l'Inconnu. Le pays des romans est au-dessous de nous.
— Mais il me semble que je tourne?
— Tout corps tombé en équilibre doit tourner. Nous sommes passés à l'état de comètes.
— Et comment descendrons-nous ?
— C'est ce que j'ignore. Commencez par lâcher le pan de mon habit !
Aristide obéit à regret. L'Inconnu était entraîné comme dans un courant rapide, et Aristide se mit à tourner autour de lui.
L'émotion qu'il éprouva fut si forte qu'il laissa échapper le jambon. Aussitôt le jambon se mit à tourner autour d'Aristide.
— Ohî oh! s'écria celui-ci, j'ai un satellite 1
— Jetez votre chapeau, dit l'Inconnu.
Aristide, subjugué par son compagnon de voyage, jeta le chapeau, plus blanc que la neige.
Le chapeau commença do décrire des cercles autour du jambon.
Ils continuèrent de s'en aller à la dérive, Aristide tournant autour de l'Inconnu, le jambon autour d'Aristide, et le chapeau autour du jambon.
Une partie de la journée s'écoula ainsi. Aristide commençait à se désespérer, quand il sentit qu'il changeait de direction.
Nos deux personnages étaient entraînés par la chute d'un aérolithe. Ils tombèrent heureusement dans les ondes transparentes d'un lac azuré.
Arrivé au fond du lac, Aristide se rappela les vers de M. Scribe :
Quand on tombe dans l'eau comme une lourde masse, Un simple coup de pied vous porte à la surface.
Il donna le coup de pied, mais d'une façon si malheureuse qu'il atteignit l'Inconnu en pleine poitrine. Celui-ci lui rendit son offense, et Aristide se sentit remonter, poussé par les coups de pied que l'Inconnu lui appliquait par derrière.
Il eut bien vite gagné le rivage et s'étendit sur le gazon, afin de donner à ses habits le temps de sécher.
Quand il eut goûté quelque repos, Aristide se mit à explorer les environs.
Conversation de Vénard avec un Turc.
Il se trouvait dans une vallée délicieuse dont l'air avait la singulière propriété de tenir lieu de nourriture à ceux qui le respiraient, de sorte que les habitants de cette contrée peuvent entreprendre le plus long voyage sans se mettre en peine de faire aucune provision.
Aristide ayant aperçu quelques entassements de rochers, eut la curiosité de s'en approcher et de les toucher de la main. Quel ne fut pas son étonnement de les trouver si tendres qu'ils cédaient à la moindre pression, comme de la laine ou du caoutchouc. Il n'aurait jamais compris ce phénomène, si on ne le lui avait expliqué par la suite. Un amant malheureux était venu gémir la veille, dans cette solitude, et les rochers n'avaient pu résister à ses accents douloureux. Les uns s'étaient fendus du haut en bas , les autres s'étaient laissé fondre comme de la cire, et les plus durs s'étaient attendris...
Il est facile de juger quelle doit être la complaisance des échos dans un pays où les rochers sont si sensibles.
Vénard s'enfonça dans un sentier qui serpentait autour d'une verte colline. Il aperçut bientôt un superbe Turc qui
fumait une interminable pipe, d'où s'échappaient mille et une bouffées de tabac.
Il ne put résister au désir de l'interroger.
— Je suis le conte oriental , lui dit le Turc, et puisque vous semblez me porter quelque intérêt, je vais satisfaire la curiosité que je lis dans vos regards.
Histoire de Chems-Eddin, fils de Muley-ben-Chameau.
Mon père était un des plus riches joailliers de Damas; il avait pour voisin un cadi barbare et cupide, nommé Moustafalem. Autant la race des cadis est vile et rampante auprès de ses supérieurs, autant elle se montre pleine de morgue et d'arrogance envers ses inférieurs. C'est ainsi qu'on fait payer à ceux qui sont au-dessous de soi les dédains et l'insolence de ceux qui sont au-dessus.
Moustafalem avait une fille plus belle que la pleine lune ; on la nommait Selmi-Kourak , ce qui signifie Fleur des pois. Ses lèvres avaient l'éclat du corail , ses dents étaient plus belles que les perles que l'on voit au fond de la mer, et sa chevelure faisait onze fois le tour de son corps. Mais avant de continuer le récit des aventures de mon père, il est bon de vous faire connaître l'histoire de Moustafalem.
Histoire de Moastafalem, cadi de Damas.
Un jour que Moustafalem était allé retirer une somme considérable de chez l'un de ses débiteurs, il rencontra un chamelier qui s'arrachait les cheveux et donnait les marques du plus violent désespoir. Il voulut en connaître la cause. Voici ce que lui raconta le chamelier.
Histoire de Zéri-Noureddin et de la mulâtresse de Bassora.
Je suis fils d'un pâtissier de Bassora, qui faisait les fournitures du palais du sultan Tiphii-Ramadin. Tiphli- Ramadin avait recueilli auprès de lui un misérable calender qui passait pour un homme d'une grande expérience.
Ce calender se nommait Mac-ben-Seïd, et la façon dont le sultan l'avait rencontré est assez singulière pour que je ne vous la cache pas.
Histoire de Mac-ben-Seïd, calender, et de Tiphii-Ramadin, sultan de Bassora.
Un jour que le sultan était à la chasse...
— Permettez, monsieur, interrompit Aristide, votre confiance m'honore, mais des affaires pressantes me forcent de continuer ma route. Seriez-vous assez bon pour m'in-
cliquer le plus court chemin pour arriver à la capitale de ce beau pays?
— Rien n'est plus simple , répondit le Turc. Vous allez trouver à droite le Royaume de la Chevalerie, puis la République des Rergers ; vous traverserez ensuite l'Anarchie des Romans traduits de l'anglais, après quoi vous serez arrivé.
— A quel hôtel me conseillez- vous de m'arrêter?
— Heu ! la chose est indifférente. Hôtel Jaccottet, hôtel Hachette, hôtel Michel Lévy, hôtel Cadot, etc. etc..
— Monsieur le Turc, j'ai l'honneur de vous saluer.
— A propos, reprit le Turc, si vous rencontrez un homme de bonne volonté, vous ferez bien de me l'envoyer. J'ai beaucoup de choses à raconter.
— Je n'y manquerai pas.
— Mille et une salutations.
Une rencontre imprévue.
Aristide passa la manche de son habit sur son chapeau plus blanc que neige, et il se mit à descendre le versant de la colline.
Une berline passa rapidement à côté de lui , et comme
il s'étonnait de la témérité du cocher, la roue accrocha un tronc d'arbre, les chevaux furent renversés, et la berline à moitié brisée, tomba dans une fondrière.
Aristide voulut courir au secours des voyageurs, mais il vit sortir par le carreau de la portière un personnage qui lui était déjà familier.
Ce ne fut pas sans une joie profonde qu'il reconnut l'Inconnu.
— Malheureux ! s'écria ce dernier en pressant Aristide entre ses bras, osais-tu bien t'aventurer dans un pays étranger sans le secours de ton seul ami?
— Mon Dieu ! s'écria Vénard touché jusqu'aux larmes, vous êtes une bien bonne nature.
— Je me suis voué à toi , dit l'Inconnu. Tu peux marcher, confiant et fort, et ta main dans la mienne. J'écarterai les broussailles de ton chemin , je déchirerai le testament mystérieux, je prouverai que le comte est un assassin et je te rendrai l'héritage de tes pères.
— Ce sera bien gentil de votre part.
L'Inconnu essuya une larme qui sillonnait son visage bronzé.
— Tu vas traverser d'abord la Vieille-Romancie, repritil en passant son bras sous celui d'Aristide, car ce pays se divise en plusieurs provinces II était fort borné autrefois. On n'y recevait que peu d'habitants, encore étaient-ils tous choisis entre les princes et les héros les plus célèbres. On se souvient du nom et des aventures de ces premiers
habitants : <f Artus et des chevaliers de la Table Ronde, Palmérin d'Olive, Primaléon de Grèce, Perceforêt, Amadis, Roland , Méîusine, et plusieurs autres dont les noms m'échappent. On les voyait se signaler par mille exploits, pêlemêle avec les génies, les fées, les enchanteurs, les géants, les endriaques, toujours combattant, jamais vaincus. Aussi leurs succès faisaient-ils de la Romancie le plus beau pays du monde.
Mais un si grand éclat ne manqua pas d'attirer beaucoup d'étrangers dans le pays, entr'autres Pharamond, Cléopâtre, Cyrus, Polixandre, etc., etc..
Les choses devaient dégénérer bien autrement par la suite. On ne craignit pas d'admettre dans la Romancie des aventuriers, des domestiques, des épiciers, des boulangers, des fripiers, des voleurs de profession, faussaires, grinches, argousins. On y vit aussi des femmes de mauvaise vie, et même des avocats ! si bien qu'on fut obligé d'établir plusieurs départements.
Ces tours d'argent, ces palais de diamant, marquent la limite du royaume de la Chevalerie. Plusieurs monstres aux langues de feu nous empêcheraient d'y pénétrer, parce que j'ai oublié mon talisman. Mais en appuyant un peu sur la gauche, nous entrons dans la Haute-Romancie.
Dictionnary pocket.
— Ah ! les jolis femmes? s'écria Vénard.
— Elles ont un teint de lys et de roses, dit l'Inconnu.
— Mais il me semble apercevoir, derrière elles, comme de petits points rouges, blancs et jaunes.
Me sera-t-il permis d'adresser la parole à cette charmante brune, qui est si décolletée?
— Sans doute ! mais en prenant bien garde de ne les choquer par aucune expression commune et vulgaire. Voici presque tous les mots qui composent leur vocabulaire : « l'Amour et la Haine, Transports, Désirs, Alarmes, Espoirs, Plaisirs, Beauté, Cruauté, Perfidie, Jalousie , Je languis, Je meurs, Cœur, Sentiments, Espoir, Jouissance, Gazon, Charmes, Attraits, Appas, Enchantements, Félicité, Disgrâce , Verdure , Vœux , Serments , Tendresse , Formes , Satin, Brûlant, etc. »
Avec ce petit vocabulaire, on n'a pas besoin de penser, et encore moins d'avoir de l'esprit.
— Courons ! s'écria Vénard , je brûle de me rapprocher de l'objet de mes désirs.
— Bravo! s'écria l'inconnu.
— Elle efface tout ce que la nature a fait de plus beau ; c'est le chef-d'œuvre des Dieux , la mère des Grâces, elle enchaîne tous les cœurs ; on diraitVénus même, et l'Amour s'y méprend !
Aristide rencontre Manon l'Escot
La belle vint au-devant d'Aristide et il lui tendit la main.
— Vous semblez étonné, lui dit-elle, de la liberté de mes façons. Je me nomme Manon l'Escot (et non pas Lescaut comme on l'a prétendu depuis plusieurs années).
— Ah! madame, vous jouissez d'une bien mauvaise réputation...
— C'est là le moindre de mes soucis. Croyez bien que si on publiait l'histoire de vos contemporaines, comme ce polisson de Prévost s'est permis de publier la mienne, peu de vertus résisteraient à cette épreuve. La femme la plus chaste serait au désespoir de n'avoir possédé qu'un seul homme. Bien mieux, il lui serait impossible de l'aimer, si la comparaison lui était interdite. La femme a les mêmes
passions et les mêmes vices que l'homme, avec beaucoup moins d'énergie que lui pour y résister.
— Permettez-moi, madame, j'ai connu à Angoulême des personnes très-vertueuses. Ainsi, nous avons madame Simon...
— Vous n'étiez ni leur complice, ni leur confident, voilà tout. La femme la plus sincère en amour est toujours flattée des hommages qu'elle reçoit, même des indifférents. Elle aime à entretenir une passion, lors même qu'elle ne croit pas à son dénouement. C'est la conséquence du sentiment qui nous porte à mettre cinquante écus dans notre poche et cent écus dans notre tiroir quand le ciel nous en a envoyé cent cinquante.
— Le petit corps de réserve! Ah! mademoiselle Manon, vous n'avez pas volé votre réputation.
— C'est ce qui vous trompe, jeune homme. J'ai été très calomniée par les auteurs dramatiques.
Ces messieurs m'ont mise à toutes les sauces, et Dieu sait comme ils m'ont arrangée, les gredins! Desgrieux, c'était mon sentiment fixe, mais on n'a jamais vécu de ses appointements!
Aristide fit une moue significative.
— Madame, s'écria- t-il, vos paroles font rougir mon chapeau. Vous n'êtes qu'une dame aux camélias.
Et comme mademoiselle l'Escot s'apprêtait à lui arracher les yeux, l'Inconnu attira vivement Vénard d'un autre côté.
Quelques industries à la mode.
— Voici, mon cher ami, lui dit-il, le quartier des manufacturiers, tailleurs, arrangeurs et fripiers du pays. Les manufacturiers sont rares, mais les arrangeurs abondent. Ils sont classés par catégories.
Les souffleurs s'emparent d'un petit rien, d'un détail négligé par l'ouvrier et savent si bien l'enfler, en le soufflant, qu'ils en fabriquent un volumineux ouvrage.
Les ravaudeurs sont moins ingénieux. Tout leur art consiste à donner un air de nouveauté aux choses les plus vieilles et les plus usées. C'est le procédé qu'emploiera un jour l'écrivain qui doit publier notre voyage.
Les ravaudeurs ont pour auxiliaires quelques teinturiers qu'on appelle collaborateurs.
Les vrais peintres sont en très-petit nombre. Mais on trouve en revanche des enlumineurs étonnants. Toutefois, il ne faut rien leur demander de ressemblant ; ce n'est pas là leur métier. Ils exagèrent si bien ce qu'ils ont vu, qu'il est impossible de se représenter un objet quelconque d'après la description qu'ils en savent faire.
Ces derniers venus, qui se sont installés dans des bou-
tiques neuves, nous donnent le dernier mot de l'artifice moderne. Poussés par cette soif de publicité qui prive de leurs commis tant de boutiquiers de province, n'ayant d'ailleurs ni l'imagination, ni la fécondité nécessaires, ces industriels s'emparent de l'œuvre d'un autre.
Ils changent les hommes en femmes — et réciproquement. Il est très-difficile de reconnaître un roman arrangé de la sorte. Je recommanderai ce procédé aux jeunes fruits secs de la littérature.
— Tous ces personnages me portent sur les nerfs, interrompit Aristide. Mêlons-nous plutôt à ces groupes de promeneurs.