‹ La foire aux artistesChapitre 8 sur 85 · A FALAISE · texte numérisé non relu

A FALAISE

(Calvados.)

« Mon cher père,

» Me voici lancé. Mes relations s'élargissent de jour en jour. Roger de Beauvoir me présentera demain à plusieurs directeurs de théâtre. Tu comprends qu'avec cette recommandation toutes les portes me seront ouvertes. Il paraît qu'on a beaucoup parlé de moi chez le prince Filassopofï et chez la comtesse du Potin. M. Henri Delaage a eu la bonté de lui prêter mes feuilletons. La comtesse en a été charmée, et elle a trois filles. Tu te moquais de moi quand je te disais que j'étouffais à Falaise. Il me fallait un théâtre plus vaste. C'est la vocation qui m'emportait.

» Le Triomphe de la Tenue, la pièce que nous allons faire avec l'auteur de Paris -Crinoline, passera aussitôt après Le Retour du Mari, de M. Mario Uchard. Aie la bonté d'en informer toutes nos connaissances et de faire insérer cette bonne nouvelle dans le journal de Falaise, auquel je permets (comme faveur exceptionnelle) de reproduire ma nouvelle de La Casquette de Loutre. Maman m'a écrit de me défier des actrices et de ne jamais accepter de souper chez

elles. Tu peux la rassurer. Je n'en vois jamais, vu que je n'ai pas de billets de théâtre. Or, comme elles ne me connaissent pas, elles ne peuvent m'inviter à leurs soirées. Du reste, la plupart des actrices de Paris sont mariées et très-sages. Je pourrais en citer un grand nombre, mais je ne le fais pas à cause des autres.

» Tu te plains toujours que je te coûte trop d'argent ; tu ne sais donc pas ce que c'est que la gloire ! Ce n'est pas que je rougisse de toi , parce que tu es greffier, mais tu devrais être fier d'employer tes appointements à me maintenir sur un certain pied. Je veux qu'on parle de moi, je veux que tout Falaise me rende justice un jour ! L'avoué Dussaignant prétend que je fais des fautes de français, mais c'est la jalousie qui le fait parler. Sait-il si ce qui est français à Paris peut l'être également à Falaise ? N'écoute pas ces critiques envenimées, et continue d'avoir toute confiance en celui

» Qui se dit ton fils,

» Jules Trousseminard.

» P. S. — Aie la bonté de rnenvoyer soixante-quinze francs de supplément pour ce mois-ci. Pages (du Tarn) recevra cet hiver et j'ai besoin d'être bien vêtu. »

Chers lecteurs ! ce serait par trop manquer d'usage Que terminer ainsi cette joyeuseté, Et je veux maintenant, à l'exemple du sage, Tirer de mon récit une moralité.

Rien n'est plus gracieux que de s'entendre faire Des compliments dorés combinés avec art, Mais ce n'est trop souvent qu'un moyen de nous plaire, Et n'y croyons jamais, comme Trousseminard. Le grand poète à qui l'on envoie un volume, Et qui répond : « C'est beau ! c'est noble ! et plein de cœur ! Vous valez mieux que moi ; c'est à briser ma plume... » Il faut s'en défier, ce n'est qu'un enjôleur. Tous ces hommes charmants se font des créatures. Quand de nous avoir vus ils se disent heureux, C'est qu'ils comptent tout bas — aimables conjectures — Combien de gens naïfs vont dire du bien d'eux. Défiez-vous aussi des auteurs dramatiques : Ceux-là vous promettront des résultats magiques... Mais qu'en sort-il toujours !

Des ours.

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Un appartement chez M. Delacour. — Ameublement somptueux. — Pipes sur la cheminée. — Au-dessus de la console, une miniature de Ravel. — A droite une étagère surchargée de cartons. — Une table e t ce qu'il faut pour faire des vaudevilles. — Portes au premier et au deuxième plan.

portante...

ï elacour, seul, époussetanl les meubles. — Midi 'et demi !... et Siraudin n'est pas encore arrivé... Que les gens sérieux deviennent rares !... Voici l'époque du bénéfice de Gras- "sot; nous allons manquer une affaire im-

Air : De l'Apothicaire.

Siraudin me fera damner Par sa folâtre insouciance.

Quand il s'agit de griffonner, Il sait briller par son absence.

Toujours aux eaux, au turf, au bal, Dans chaque wagon il s'emballe.

(Pointe.)

Par ce moyen original,

Sa bourse restera sans balle !

Mais j'entends sonner... c'est lui sans doute .. Non... c'est Lambert...

lambert thiboust. — Comment vas-tu , ma vieille ! Je suis bien content de te voir. J'ai rencontré Carpier... il t'aime beaucoup. Il va reprendre Paris qui dort... à Bordeaux.

delacour, avec bonne humeur. — Alors, c'est Bordeaux qui dormira.

lambert , dominé par l' amour-propre. — Parce que la pièce sera jouée sans ensemble.

delacour. — Est-ce que tu as quelque chose à me dire?

lambert. — Non. Je viens travailler... Où est Siraudin?

delacour. — Je l'attends. Travailler à quoi?

lambert. — A la petite machine pour Grassot. Nous en avons causé ensemble, je suis de la pièce.

delacoub. — Tiens ! moi, qui ai rencontré Montjoie, je

lui ai raconté le sujet, ce qui fait qu'il est aussi de la pièce.

lambert. — Eh bien ! nous serons quatre, voilà tout. On ne te nommera pas.

delacour, froidement. — Par exemple! c'est ce que nous verrons. Pourvu que Siraudin n'ait rencontré personne...

lambert. — Le titre est-il bon?

delacour. — Il a de la gaieté :

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