‹ La folie a ParisChapitre 2 sur 68 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

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PRÉFACE

Si vous êtes de ceux qui s'inspirent d'un étroit optimisme, assez voisin de l'indifférence, n'ouvrezpas ce livre, car il vous réserverait de cruelles surprises.

Mais si, loin de fermer volontairement les yeux à l'aspect d'un mal trop certain, vous consentez à l'approcher, à le toucher du doigt et à en chercher sincèrement le remède, lisez le volume du D'" Paul Garnier : la Folie à Paris; et j'ose affirmer que vous tirerez quelque fruit de cette lecture.

La compétence réelle me manque pour bien parler de cet ouvrage. Cependant tout ce qui touche à l'aliénation mentale a pour nioi un véritable intérêt.

Depuis plus de vingt ans, élu par les suffrages de mes collègues de la Commission de surveillance des Asiles publics de la Seine, j'ai l'honneur de présider les travaux de cette Commission. J'ai vu de près les misères humaines dont la synthèse est éloquemment présentée par l'honorable directeur de V Infirmerie spéciale établie auprès de la Préfec-

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ture de police, et peut-être ai-je le droit d'apprécier l'étude statistique, clinique et médico-légale qu'il livre aujourd'hui au public.

Il m'a demandé de placer quelques lignes en tèic de son livre. Je le fais d'autant plus volontiers que c'est une occasion pour moi de condenser des réflexions qui se sont présentées à mon esprit depuis longtemps, à la vue de l'accroissement successif des maladies mentales, sous leurs formes diverses, phénomène moral et social de nature à préoccuper tous les esprits sérieux.

Cet accroissement est indéniable, quelques chiffres le montreront tout à l'heure. Comment arrêter cette sinistre marée qui monte toujours? Comment préserver l'avenir des effets que semble lui présager l'effrayante catégorie des dégénérés ?

Le livre de M. le docteur Paul Garnier comprend trois parties distinctes : une étude statistique — une étude clinique — enfin une étude médicolégale de l'aliénation.

C'est surtout cette troisième division de l'ouvrage qui a fixé mon attention, car elle touche à des faits dont l'observation a occupé une partie de ma vie. Elle est consacrée, je viens de le dire, à l'étude médico-légale; et son titre. Crime et folie^ indique assez, dans sa formule énergique, quels graves problèmes sociaux aborde l'auteur.

Il rappelle d'abord cette erreur de l'opinion publique, si facilement disposée à croire que les médecins aliénistes « voient la folie un peu partout ». Quant à lui, il se garde bien de tomber dans cet excès. Il limite exactement l'immunité tirée de la situation mentale au cas si nettenient défini par la

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loi : « il n'y a ni crime ni délit, lorsque l'agent (le prévenu) était en état de démence au moment de l'action. » Toutes les conséquences de cette stricte limitation sont logiquement déduites. Ainsi, s'il est vrai de dire que le délire alcoolique est exclusif de la criminalité, il en est tout autrement de la simple ivresse, de l'accès d'ébriété dont l'agent n'a pas su se préserver, ou dans lequel il a cherché peut-être une excitation à l'acte criminel.

Mais, quant au délire alcoolique, quelle source de crimes, et quel péril pour la sécurité sociale I Il n'est que trop vrai de dire : l'alcoolisme, voilà l'ennemi! Il pervertit les races présentes; il empoisonne les générations futures; il menace l'humanité de la plus honteuse déchéance, en multipliant le nombre des dégénérés.

Et ce ne sont pas là de simples hypothèses, ce sont par malheur de tristes réalités. Les chiffres sont d'une lamentable éloquence. Rendons-nous compte du développement à Paris de l'aliénation mentale. Prenons, pour une période de 17 ans, de 1872 à 1888 inclus, la statistique générale de la Préfecture de police, comprenant à la fois les placements d'office et les placements volontaires. Nous y voyons que la première de ces 17 années, 1872, donne un total de 3 532 aliénés ( i 695 hommes, I 837 femmes) et que le total de la dernière du tableau, i888, est de 4449 aliénés, soit 2 549 hommes et I 900 femmes. L'accroissement a presque toujours été progressif, d'année en année, sauf de très légères variations; et le résultat final est celuici : dans cette période de 17 ans, le nombre des aliénés s'est augmenté de plus d'un tiers. Voilà

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pour Paris. Et sur la population entière de la France un mouvement analogue d'accroissement s'est manifesté.

Or la folie alcoolique et la paralysie générale apportent au total des aliénations mentales un effroyable contingent. Les* médecins ont constaté des analogies saisissantes dans la marche comparative de ces deux formes morbides. Elles se solidiirisent en quelque sorte dans leur action délétère. Ici, je cite textuellement : « L'usure nerveuse intensive^ liée au surmenage^ et l'intoxication alcoolique, deux conditions causales portées à leur plus haute puissance dans les grands centres urbains, telles paraissent être les deux influences pathogéniques essentielles de la paralysie générale.... cette maladie qu'on a pu appeler avec quelque raison la maladie du siècle. »

Voilà le mal. Il est considérable. Est-ce à dire qu'on doit désespérer d'en arrêter les progrès? Non, certes. Il faut chercher à en tarir la source; et, pour les efforts à faire dans cette direction, ce ne sera pas trop de l'énergique intervention des pouvoirs publics. Caveant consulesl Diminuer les causes de l'aliénation mentale; atténuer, autant que possible, les périls très sérieux que ses résultats font courir à la sécurité publique, tel est le problème à résoudre.

Pour le premier but à atteindre, la diminution des causes du mal, il faut s'attaquer directement à l'ennemi, à l'alcool. Il faut chercher et trouver un ensemble de mesures législatives propres à rendre plus rare l'usage de cette dangereuse substance et à en surveiller la production, puisqu'il est certain

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que le produit actuel a trop souvent un effet direct d'empoisonnement. A mon sens, l'alcool ne sera jamais trop chargé d'impôt.

Mais c'est là seulement le côté matériel de la. question. Au point de vue moral, que de choses à faire ! Que d'essais déjà tentés et qu'il faudrait largement encourager! De nobles cœurs ont songé à améliorer les conditions d'habitation pour les classes malaisées. Attacher les humbles à leur foyer, ce sera faire grand tort au cabaret; et, l'exemple partant d'en bas, qui sait si, plus haut, les cercles ne deviendront pas moins nombreux? Qu'on ne s'y trompe pas, c'est à ce prix qu'est le salut. Réformons nos mœurs, si nous voulons arrêter le fléau de la dégénérescence.

En dépit des lois, en dépit des mœurs. Je ne le sais que trop, l'aliénation mentale persistera à faire des victimes. Mais si nous avons enrayé la marche du mal, nous aurons déjà fait quelque chose d'utile. Ce n'est pas tout. Il faut compter avec les résultats de l'aliénation. Certes, les soins sont prodigués aux malheureux malades par des médecins qui rivalisent de savoir et de zèle charitable. Mais ce n'est pas seulement aux malades qu'il y a lieu de penser.

Ne l'oublions pas, trop souvent crime et folie marchent ensemble, et ici la sécurité publique revendique ses droits. Quand la science a reconnu, a proclamé l'irresponsabilité de l'agent, le magistrat s'incline : la loi ne peut punir là où il n'y a pas dé coupable. Mais, à défaut d'un coupable, il y a un être essentiellement dangereux. Or qu'arrive-t-il le plus souvent? Le prévenu d'un crime, par exemple d'un attentat contre les personnes, vient d'être

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renvoyé de la prévention ou acquitté de l'accusation, à raison de son inconscience légale. On le séquestre, on le place dans un asile. Là, sous l'influence d'un traitement rationnel, son état s'améliore, le malade semble guéri. Mais c'est un malade d'une nature particulière. N'importe, le devoir du médecin, en présence des dispositions de la loi, c'est de lui ouvrir les portes de l'asile. Voilà donc rendu à la société un être qui a été itn fou criminel. Or, j'ose dire que la récidive est à présumer. De tristes et nombreux exemples ne l'ont que trop démontré. Un meurtrier instinctif redevenu libre ! Est-ce qu'il n'y a pas là de quoi épouvanter toutes les consciences? Il est irresponsable, avez-vous dit; mais n'allez-vous pas assumer une large part de responsabilité dans les nouveaux crimes que vous lui donnez la facilité de commettre? La raison crie bien haut : au-dessus du respect de la liberté individuelle, de la liberté d'un être reconnu dangereux, il y a le principe de la sécurité sociale.

Le livre de M. le docteur Paul Garnier démontre clairement la vérité de ce que Je disais, il y a douze ans, au Congrès de 1878 : l'Asile de sûreté s'impose! Pour ces individus « louvoyant sur les fronce tières du crime et de la folie », si leur place n'est pas dans la prison, elle Test moins encore dans l'asile proprement dit, ce séjour de paix et de réfection morale, où leur présence pourrait être une cause d'épouvante pour les malades, et serait certainement une cause d'affliction, de honte même pour les familles. Là ne doivent pas être traitées les infirmités morales nocives., pour emprunter, dans son euphémisme, le langage de la science. Un

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établissement spécial doit être réserve aux aliénés criminels.

J'ai visité autrefois Gaillon, et j'y ai vu installé un quartier spécial pour ce genre de malades si dangereux. Ce n'est pas encore là le desideratum des hommes qui se sont occupés de ces graves matières. Un quartier de prison, spécialement affecté à ces tous dangereux, n'est pas une création suffisante. Une séquestration particulière pour cette catégorie d'aliénés dangereux, un régime spécial sont nécessaires. Celui qui a été l'instrument d'un attentat à la vie humaine ne peut pas être facilement rendu à la liberté ; il ne doit l'être, après de très longues et très sérieuses épreuves, que par une décision de la justice, éclairée par les rapports ad hoc d'une commission médicale.

C'est là une des conclusions du livre de M. P. Gnrnier, et j'y souscris absolument. Je répète, en i8(jo comme en 1878 : L'établissement de l'asile de sûreté s'impose.

J.-C. Barbier,

l^iemier Président honoraire de la Cour do Cassation, Président de la Coinmission de surveillance 'les Asiles publics d'aliénés de la Seine.

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