‹ La folie a ParisChapitre 24 sur 68 · DEUXIÈME PARTIE ÉTUDE CLINIQUE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE ÉTUDE CLINIQUE

A l'infirmerie spéciale.

§ I. Dans les pages qui précèdent, nous avons produit des chiffres qui permettent de se représenter le mouvement de l'aliénation mentale à Paris; nous avons, en même temps, indiqué la part numérique de chaque sexe et de chaque groupe nosologique dans le total général, en nous attachant, plus spécialement, a montrer la progression simultanée et extraordinairement rapide de l'alcoolisme et de la parah'sie générale.

Après avoir ainsi mentionné Timportance de chaque contingent morbide, il y a lieu, pensons-nous, d'en détacher quelques unités cliniques, plus particulièrement intéressantes, soit par leurs traits vraiment caractéristiques, soit par l'intervention de circonstances plus

OU moins bizarres, saillantes ou exceptionnelles.

Le cadre de cet ouvrage ne saurait donner place à une description de'taillée des différentes formes d'aliénation mentale. Mais, sans prétendre au vaste programme d'un Traité clinique des maladies mentales, il peut y avoir utilité à prêter quelque vie aux chiffres cités plus haut, en individualisant, en quelque sorte, par la relation de quelques faits, les espèces pathologiques qui hgurent dans un tableau statistique.

2. La clinique des maladies cérébrales a l'Infirmerie du Dépôt a un caractère qui est bien a elle, caractère qu'elle emprunte aux circonstances spéciales dans lesquelles les malades se présentent à l'observation du médecin.

L'aliéné qu'on y amène aux fins d'examen est généralement au plein d'une phase agissante et démonstrative de sa folie. Ou bien, le désordre mental vient de se traduire ostensiblement, après une incubation plus ou moins longue, après des prodromes plus ou moins bien saisis par l'entourage, ou bien encore, l'affection cérébrale, renfermée jusque-là dans une sorte de platonisme délirant qui ne heurte ni les convenances sociales ni les lois, s'exa-

cerbe tout à coup, franchit cette période de rumination mentale si l'on peut ainsi dire, sort de sa passivité et, de l'idée maladive, tend à passer à l'action.

C'est, le plus souvent, dans toute la vivacité de ses manifestations délirantes que le malade va nous apparaître. Il apporte là comme le reflet de son milieu social et tout en lui révèle qu'hier encore, il se trouvait mêlé au mouvement de la vie ordinaire. Il a une originalité d'allures qu'il tendra progressivement à perdre, en même temps que la franchise de ses réactions, lorsqu'il aura été quelque temps confondu avec des centaines de malheureux comme lui. S'assouplissant plus ou moins au régime de l'asile, à sa discipline spéciale, il s'y dépouille, en grande partie, de la spontanéité qui lui était propre. Son individualité morbide, comme noyée dans une collectivité d'infortunes, va s'effaçant de plus en plus dans cette uniformité d'existences. Généralement moins surpris et irrité de la soudaine entrave apportée à sa liberté, qu'impatient de soumettre, celui-ci ses craintes, ses réclamations, ses griefs; celuilà, ses projets, ses combinaisons, son programme de réformes politiques et sociales..., il étale largement son tnoi maladif, heureux de trouver quelqu'un qui lui prête attention. C'est,

Paul Garnier. 5

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selon l'expression commune à plusieurs, le moment de s'expliquer une bonne fois, et on peut croire qu'il en profite. Il y a là comme une sorte d'épanouissement du délire, qui rend ce premier examen spécialement intéressant et instructif.

Mais tous les malheureux dont la raison est troublée ne se montrent pas aussi expansifs ; tous ne se déterminent aussi aisément à admettre le médecin dans l'intimité de leur personnalité morale, à le prendre pour confident de leurs craintes ou de leurs espérances.

Bon nombre se tiennent sur la réserve, ne répondent que par monosyllabes, ou par phrases énigmatiques et évasives. L'attitude, la physionomie, le regard trahissent bien des préoccupations, des obsessions maladives, mais ce n'est Ui qu'une impression qui ne peut suffire pour formuler un diagnostic et des conclusions; l'examen s'est souvent prolongé fort au delà des limites ordinaires, sans résultat bien appréciable, lorsque, à l'occasion d'une observation faite à dessein, sur un ton indifférent et détaché, le réticent renonce, tout à coup, à se contenir davantage, réplique en des termes significatifs et livre enfin \^ formule de son délire. La douceur, la patience sont ici plus indispensables que jamais. L'aliéné dé-

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fiant, soupçonneux se replie d'autant plus sur lui-même qu'on le presse plus vivement et qu'on le heurte plus directement de front.

§ 3. Il est presque banal de dire que, au fur et a mesure des conquêtes réalisées en pathologie mentale, la science du diagnostic des maladies cérébrales s'est faite parallèlement plus exacte et plus rigoureuse.

D'après les idées philosophiques qui prési* daient, à une époque non encore fort éloignée de nous, à la détermination de l'état mental d'un individu, l'aliéniste agissait, alors, au moins autant en logicien qu'en médecin, car son appréciation, manquant d'une autre base précise, s'établissait sur la déviation qui pouvait exister entre les idées du sujet et l'axe du sens commun. Les éléments de son jugement étaient surtout empruntés aux lois de la psychologie. Il plaçait l'individu en regard de ces lois et notait les infractions constatées, leur étendue et leur gravité. Aussi vit-on contester inaintes fois l'utilité de son intervention, sous le prétexte que le moraliste, le philosophe ou, simplement, l'homme de bon sens, devaient suffire, là où il était besoin, avant tout, de raisonnement. On oubliait déjà trop, cependant, que, en fait de maladie, puisqu'on ne peut

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contester que la folie en soit une, le juge le plus compétent est encore le médecin.

Mais les procédés de diagnose, en psychiatrie, se sont modifiés et transformés, en même temps que les progrès accomplis modifiaient et transformaient les données de la pathologie mentale elle-même et tendaient, de jour en jour, à la faire admettre dans le cadre nosologique général. Au diagnostic vague et brut qui consistait à déclarer qu'un individu était atteint d'aliénation mentale, sorte d'indécise entité psycho-pathologique aux contours fort peu nets, s'est substitué le diagnostic de l'espèce morbide d'où dérive cet état d'aliénation mentale. En effet, sans prétendre à une absolue précision dans la délimitation et la catégorisation des formes de folie, il est certain que nous sommes en possession de faits indiscutables qui nous permettent de reconnaître, dans les désordres de la raison, un certain nombre de types pathologiques, d'entités cliniques, ayant une s3aTiptomatologie et une évolution qui leur sont propres. Et dès lors, tel cas étant donné, il ne s'agit plus de doser l'intensité physiologique ou extra-physiologique des mouvements passionnels, de supputer ce qui a pu subsister de libre arbitre devant telle ou telle réaction, de déterminer

le point précis où finit la raison et où commence la folie, mais bien de noter, comme en pathologie ordinaire, les symptômes à la fois d'ordre psychique et d'ordre somatique et, d'après leur re'union ou leur groupement, conclure à l'existence de la variété d'affection cérébrale que l'ensemble de ces signes dénonce. Sur un tel terrain le médecin a certainement une tâche délicate et difficile, exigeant la connaissance exacte de la séméiologie si complexe des maladies du cerveau; mais il possède au moins une base solide; il y est inattaquable, et ce n'est certes pas aujourd'hui qu'on pourrait soutenir sérieusement que ce rôle, pour ardu et pénible qu'il soit, en bien des cas, pourrait être dévolu à une personne étrangère à la médecine.

§ 4. Malgré les nécessités de la situation qui iniposent, à l'Infirmerie spéciale, un diagnostic rapide, puisqu'il s'agit de statuer sur l'état mental de personnes se renouvelant incessamment et dont le nombre, comme on l'a vu plus haut, est environ de dix par jour, il est presque toujours possible de donner à ce diagnostic plus qu'une formule symptomatologique et d'étiqueter chaque individu nosologiquement. Ce n'est que dans des cas assez rares que

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l'avis reste en suspens au sujet de la nature précise des troubles intellectuels constatés.

Dans son récent et remarquable ouvrage (i), M. le juge d'instruction Guillot signale, avec raison, l'insuffisance du nombre des cellules de l'Infirmerie spéciale, en même temps que leur installation défectueuse au point de vue de l'hygiène. Ses critiques s'adressent à une situation depuis longtemps connue et qui préoccupe vivement l'administration : elles ne sont donc malheureusement que trop fondées.

L'exiguïté du local dévolu à ce service si important, déjà constatée il y a de nombreuses années, devient tous les jours de plus en plus manifeste avec l'accroissement si rapide de la clientèle de l'infirmerie spéciale, accroissement, je le rappelle, qui a été de 3o p. loo dans ces quinze dernières années seulement. Des projets, des plans ont été présentés et examinés à l'effet de remédier à cet état de choses.

Des considérations d'ordre budgétaire sont toujours intervenues au dernier moment et ont, jusqu'à ce jour, fait ajourner une transformation pourtant bien urgente à tous les points de vue. Pour ne pas créer, à l'Infirmerie, un encombrement d'autant plus préjudiciable que

(i) A. (îuillot, P.iris qui souffre; Les prisons de Pjris.

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les conditions d'hygiène laissent. plus à désirer, les médecins se trouvent contraints de statuer plus hâtivement qu'ils ne le voudraient, parfois, soit dans le sens de l'internement, soit pour la mise en liberté.

En ce qui concerne les prévenus ou les condamnés, et principalement ceux qu'on suspecte de simulation, ce défaut de temps peut être un obstacle sérieux à la détermination du véritable état mental de ces individus.

S'il est vrai qu'on doive, pour ces motifs, appeler de tous ses vœux la prompte transformation ou l'agrandissement de l'Infirmerie spéciale, )e n'aperçois cependant pas, pour ma part, la possibilité de la transporter bien loin du Dépôt. Car il ne faut pas oublier qu'elle reçoit de là le tiers de sa population. Appendue, en quelque sorte, aux flancs de cette immense geôle, elle ne paraît pas pouvoir en être détachée, tellement sont incessants les échanges entre les deux services, tellement sont étroits les lieQs qui les unissent.

Par ses relations si fréquentes avec le Dépôt et le Palais de justice l'Infirmerie spéciale figure auprès d'eux comme une annexe médicolégale indispensable pour l'expédition, obligatoirement prompte, d'un grand nombre de petites affaires, dans lesquelles un avis médical

est immédiatement demandé. C'est ce que définit si bien M. Guillot quand il ajoute : « La prison du Dépôt et l'Infirmerie des aliénés sont côte à côte et communiquent par un couloir intérieur. La folie est la plus proche voisine du crime... En plaçant la maison des fous au seuil même de la maison des criminels, il semble qu'on ait voulu rappeler au magistrat que son premier soin doit être de rechercher si ceux qu'il est chargé de juger sont responsables et s'ils ont agi dans la plénitude de leur liberté morale. »

Dans une clinique aussi vaste, que l'est celle de l'Infirmerie spéciale, on peut s'attendre à rencontrer, non seulement, toutes les variétés possibles de perturbation mentale, mais aussi à voir se produire toutes les formes, à des temps différents de leur évolution, à tous les degrés d'acuité et de complexité; et, enfin, à noter, parfois, ces cas bizarres, étranges, difficiles à classer, qui arrêtent longuement l'attention et constituent la part de cet imprévu pour lequel, dans les sciences d'observation, un chapitre reste toujours ouvert.

Les manifestations de la folie sont évidemment partout les mêmes, ou à peu près. Tel délirant cht^onique doit ressembler à tout autre délirant chronique, quelle que soit la diffé-

rence des milieux, des races ou des latitudes. Les manigraphes ont reconnu dans les divers modes de délirer des types que l'on retrouve partout identiques à eux-mêmes. Si la race et le milieu, si le degré de culture intellectuelle et de civilisation y apportent quelques modifications, celles-ci sont purement extérieures; le type reste le même; car, dans le fond, le délire du paysan et du lettré, de l'aliéné de nos jours et de l'aliéné du xv° siècle, procède de la même origine; son vêtement seul, c'est-àdire sa forme extérieure, a changé avec les idées, les mœurs, les coutumes.

En parlant de la Folie à Paris, on ne saurait donc avoir la prétention de décrire une forme à part d'aliénation mentale : les paralytiques généraux, les persécutés, les déprimés, les agités, les convulsifs, etc., etc., sont ici ce qu'ils sont ailleurs.

Il faut cependant reconnaître que Paris n'attire pas seulement dans son sein ce qui représente l'activité cérébrale normale la plus haute; la capitale est aussi le centre vers lequel convergent, sous l'incitation de motifs divers, tant de dévoyés de toute catégorie, de rêveurs, d'incompris, de déséquilibrés, de brouillons vaniteux, en gestation de mille projets et destinés, après des vicissitudes plus ou

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moins longues et la dure lutte avec la froide realité, à échouer à l'Inlirmerie spéciale.

Les faits qui vont être relatés plus loin, sans autre plan que celui de grouper, sous différentes étiquettes, quelques documents cliniques, doivent d'avoir été l'objet d'une sélection parmi tant d'autres, au relief de quelques particularités symptomatologiques intéressantes.

Nous y verrons successivemeni les alcoolisés réagissant à leur manière sous l'incitation de leurs troubles sensoriels et nous fournissant, pour une part, la démonstration des propositions émises dans les commentaires dont nous avons accompagné la partie statistique de cet ouvrage.

La dégénérescence mentale, aux diverses étapes de la déviation morbide engendrée par l'hérédité, nous apportera les exemples de ces bizarres obsessions, de ces impulsions conscientes et irrésistibles, de ces anomalies, de ces perversions et inversions du sens génital, qu'on ne trouve guère que là ; elle mettra également en scène les Inventeurs ^ les Réformateurs, les Solutionnistes, les libérateurs, les messagers de la Divinité, investis de missions diverses venus souvent du fond de leur province à Pans, pour parler au chef de l'Etat, soit pour l'avertir qu'il ait à se démettre de

ses fonctions en leur faveur, soit pour l'informer de ce qui doit s'accomplir pour le bonheur de la France; \(fs> persécutés-persécuteurs protestataires, décide's à un coup d'éclat et et arrêtés au palais de rEl3^sée, ou à la Chambre des députés, à la suite d'une démonstration plus ou moins tapageuse, parfois après un grave attentat. Presque tous ceux-là, en effet, se réclament de la dégénérescence mentale héréditaire. A côté d'eux, mais dans une classe bien différente, viendront figurer les malades atteints de délire chronique des persécutions ou de psychose systématique progressive avec le déroulement lent, méthodique et magistral des quatre stades classiques et où la logique implacable du délire donne, en quelque sorte, la mesure des forces intellectuelles mises au service de ce délire.

Le paralytique généi^al y apparaîtra surtout à la première période, où, actif encore, mais inconscient déjà, il se mêle au mouvement des affaires humaines pour y révéler sa souveraine imprévoyance. Je n'ai pu donner place, dans cette partie clinique, à toutes les variétés névrops3Thopathiques. Il m'eut fallu en étendre le cadre bien au-delà des limites dàns lesquelles elle doit se renfermer.

Fin ce qui concerne l'épilepsie, volontaire-

yC KTUDE CLINIQUE.

ment omise ici, je me propose d'en faire plus spécialement l'étude dans un très prochain ouvrage comme suite à un mémoire que l'Académie de médecine a bien voulu honorer de l'une de ses plus hautes récompenses (i).

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