‹ La folie a ParisChapitre 28 sur 68 · IVRESSE DÉLIRANTE · texte numérisé non relu

IVRESSE DÉLIRANTE

de la même manière que cet autre dont le cerveau est en état presque permanent d'éréthisme ps3^chique et eti charge d'idées, si l'on peut ainsi dire.

En dehors même de ces dilierences qui sont grossières, en quelque sorte, ne sait-on pas que dans un groupe d'hommes appartenant au même milieu social, les uns se distinguent, en toutes circonstances, par la mise en œuvre des fonctions motrices dont la prépondérance s'afhrme de mille façons, tandis que les autres ont comme la répulsion du mouvement et n'entretiennent guère que l'activité intellectuelle. Ces derniers sont des imaginatifs, des psychiques, les premiers sont des moteurs. Qu'il survienne une cause perturbatrice susceptible d'irriter profondément ces substrata de mouvement et de pensées, il est à prévoir qu'on aura, ici, un désordre moteur, là, un trouble psychique proprement dit.

L'observation qui va suivre est un curieux exemple de cette ivresse délirante ou psychique. Comme on pourra le voir, l'individu qui en fait le sujet rentre tout à fait dons la catégorie de nos imaginatifs.

Ferdinand X..., âgé de quarante et un ans, à antécédents héréditaires névropathiques, ancien directeur d'une compagnie d'assurances, réduit

depuis deux ou trois ans, à la suite de mauvaises affaires et d'écarts de conduite où il avait dorrné la preuve d'une complète déséquilibration mentale, à une existence presque misérable, se présente, le 24 août 1886, à un poste de police et là, déclare, d'un air effaré, que le hasard lui a permis de découvrir un complot contre la sûreté de l'Etat. Il raconte qu'il vient d'entendre les conspirateurs se concerter, non loin d'un banc où il était assis.... Le plan est de renverser le gouvernement et de s'emparer de la personne du Président de la République. On doit procéder à l'instar de ce qui s'est passé en Bulgarie, etc., etc.... Son ton est empreint d'une grande conviction : il demande qu'on prenne immédiatement des mesures énergiques, pour faire avorter le complot... il espère qu'il en est temps encore... mais il faut qu'on se presse. Ses allures, ses propos étranges font tout de suite penser qu'on se trouve en présence d'un malheureux insensé. On lui apprend que sa déclaration doit être entendue par le préfet de police, et, sous ce prétexte, on le fait diriger sur l'Infirmerie spéciale. A peine y est-il arrivé qu'il s'endort profondément pour ne se réveiller que le lendemain matin. Au moment de la visite, il a repris la direction de ses idées ; il se rappelle confusément sa démarche et le langage

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qu'il a tenu, il est confus et humilié et sollicite, en termes pressants, sa mise en liberté. Il raconte que des amis se sont trouvés, la veille, sur son chemin.... On lui a fait féte et on l'a entraîné à boire plus que de raison.... Ses idées se sont obscurcies à ce moment. Il se rappelle être allé s'asseoir sur un banc, place de la République... puis, la nuit se fait dans ses souvenirs. Ce n'est qu'à l'Infirmerie spéciale qu'il est revenu à la conscience de sa personnalité et de la réalité extérieure.

Les traits alourdis, l'haleine alcoolique, la langue pâteuse restent comme vestiges de l'ivresse récente, mais il n'existe aucun signe d'alcoolisme aigu, de folie alcoolique proprement dite. Les extrémités ne sont agitées d'aucun tremblement.

Le lendemain, X... après avoir montré un calme complet et une entière lucidité d'esprit, pouvait être mis en liberté sans inconvénient; sur les termes de notre rapport concluant à une ivresse délirante, il fut aussitôt reconduit à son domicile.

Deux ans plus tard, Ferdinand X... est surpris, de nouveau, par l'ivresse (ivresse absinthique) et aussitôt son cerveau surexcité enfante tout un dramatique roman. X... se rend au commissariat de police et, là, déclare sur le ton

d'un criminel repentant décidé à une éclatante expiation, qu'il est V assassin de Marrie Agiiétant.

« Je viens, dit-il, me constituer prisonnier.... Harcelé par le remords, je ne' puis plus y tenir.... Je ne peux plus vivre ainsi. (Les journaux relataient longuement, depuis deux ou trois jours, les débats de la Cour d'assises où Prado se défendait avec une habileté et une audace qui en imposaient à plusieurs). »

En homme qui ne se déconcerte pas devant les objections, X... auquel on fait remarquer qu'on juge précisément, à cette heure, le meurtrier de la fille Aguétant, répond avec une complète assurance : « Mais je sais bien qu'on le juge et c'est pour cela que je viens me constituer prisonnier. Cet homme est innocent de ce crime, puisque c'est moi, moi seul, l'assassin de Marie Aguétant.... Qu'on se hâte donc de prévenir le président de la Cour d'assises, s'il en est temps encore. »

On demande à cet étrange assassin de faire connaître à la police son nom et son domicile. Il s'y refuse catégoriquement : « Je veux bien expier mon crime, déclare-t-il, afin surtout de ne pas permettre qu'on condamne un innocent à ma place; mais, je suis décidé à ne pas dire qui je suis; il est inutile que le dés-

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honneur s'attache à toute une famille. » Malgré les plus vives insistances on ne put parvenir à obtenir de lui la moindre indication sur son étatt civil et lorsqu'on le fouilla, il fit observer qu'il avait eu soin de se débarrasser des papiers ou objets qui auraient révélé son identité. C'est dans ces conditions qu'il fut conduit au Dépôt.

X... est un homme de taille au-dessous de la moyenne, d'aspect assez vigoureux, d'embonpoint modéré; sa mise est assez soignée. De physionomie vive, intelligente, l'expression de ses traits semble indiquer une vive préoccupation. On ne remarque aucune anomalie de conformation dans la structure crànio-faciale. Il est depuis quelques heures dans le service et s'}' tient fort paisiblement. Au moment où il se présente à la visite, rien ne dénonce, au premier abord, le désordre de l'intelligence. Il s'assied tranquillement et répète les raisons qui l'ont déterminé à s'avouer coupable d'un ctime qu'on attribue à un innocent. Ses explications, suffisamment coordonnées entre elles, sont émises posément : un peu de cette émotion qui fait trembler la voix de celui qui s'accuse d'un épouvantable forfait, se décèle dans son ton, dans le jeu de sa physionomie. Il y a un accord complet entre l'accusation qu'il porte contre lui-même et son attitude, a la fois

craintive et humiliée. Fréquemment, il dirige son regard sur sa main droite, et fait mine, avec l'autre main, d'essuyer une tache qui la souillerait.

Sur ma demande, X... écrit, d'une main ferme, ce qu'il appelle sa confession. Il y raconte son crime en ces termes :

« ... Ne voulant pas qu'un innocent pa}'e de sa vie le crime abominable que j'ai commis, je fais la déclaration suivante. Sous la pression du remords et ne pouvant plus vivre, en ayant devant moi, constamment, le cadavre d'une malheureuse que' j'ai assassinée par jalousie, le jour où je me suis aperçu qu'elle me trompait, je me déclare prêt à expier ce mo^istrueux forfait que je dois, je le sais, payer de ma tête. Je veux encore espérer que la franchise et la spontanéité de ma démarche, me seront comptées et que je pourrai peut-être encore embrasser mes enfants bien-aimés. C'est cette pensée toujours et sans cesse renaissante que je ne les reverrai peut-être jamais plus qui me désespère. Si, du moins, j'avais la certitude de me retrouver, après ma mort, auprès du pauvre petit garçon que j'ai perdu, je me consolerais : Qui sait? Quoique je sois un bien grand misérable aux yeux de la société et aux miens propres, j'ai tant souffert, depuis deux ans, qu'ils me

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