TOTAL
Dans le tableau I donnant le dénombrement des individus conduits à l'Infirmerie spéciale, aux fins d'examen, pendant la période triennale 1 886- 1 888, on a pu remarquer que, sur un total de 8,889 personnes soumises à la visite médicale, 750 — soit 224 en 1886, 267 en 1887
249 en 1 888 — n'avaient pas été dirigées sur un asile d'aliénés, une observation attentive ayant démontré que leur état mental ne nécessitait pas leur internement. Toutefois, il y a lieu de noter que sur ces 760 personnes il s'en trouvait quelques-unes dont la raison était réellement fort troublée. Mais leurs dehors calmes, inoffensifs, autorisaient à les laisser aux mains de leurs parents désireux de les conserver et de leur faire donner des soins à domicile.
La plupart des malades auxquels je fais allusion en ce moment sont des affaiblis, des déments séniles, trouvés égarés sur la voie publique et réclamés par leur famille, que l'administration s'occupe de prévenir avec le plus de célérité possible.
Il faudrait entrer dans une description fort détaillée pour faire connaître la grande diversité des cas soumis à l'appréciation du médecin de l'Infirmerie spéciale, appelé à noter les manifestations de la déchéance cérébrale à tous ses degrés et à étudier les plus attristantes déviations du sens moral. Il ne peut être question de tenter ici une énumération de toutes les questions proposées à son examen. On conçoit qu'il y ait là une clinique psycho-movale d'une exceptionnelle richesse.
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lO ÉTUDE STATISTIQUE.
La clientèle de l'Infirmerie spéciale a des origines multiples : les personnes qui sont conduites dans ce service-annexe du Dépôt, ne sont pas seulement celles qui sont recueillies sur la voie publique, ou celles que leurs parents y amènent, aux fins d'examen et de placement dans un asile d'aliénés. Près d'un quart du contingent annuel des individus examinés sont des prévenus ou des condamnés et, pour le dire en passant, il y a de ce fait un mouvement très actif entre le Dépôt même et l'Infirmerie spéciale qui s'y trouve annexée. Ces échanges incessants rendent forcément leurs rapports très étroits et imposent, en quelque sorte, la nécessité de la juxtaposition des deux services telle qu'elle existe actuellement.
C'est, on peut déjà le penser, parmi ces prévenus et ces condamnés que se rencontrent la plupart des simulateurs. Le nombre de ces fraudeurs s'est accru, en ces dernières années, dans une proportion assez sensible, ainsi que je l'ai fait remarquer dans un précédent mémoire (ij. Ils forment, en tous les cas, un appoint assez considérable dans notre chiffre de ySo individus non reconnus aliénés.
Une autre catégorie de simulateurs — ceux-
(i) Paul Garnier, La simulation de la folie et la loi sur la relégation (Ann. d'hyg. et de médecine lég., 1888).
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là beaucoup plus timides et faciles à ébranler, car ils manquent d'un mobile suffisamment puissant pour engendrer une forte ténacité — est formée de ces individus qui, après avoir séjourné une première fois dans un asile d'aliénés, ont pris goût au régime hospitalier et tentent de se faire réintégrer, dès que leur existence au dehors devient pénible, précaire, ou bien quand ils se sont laissé gagner par des habitudes de paresse. Ils viennent alors raconter qu'ils sont repris, comme disent la plupart,... quils craignent de faire nu mauvais coup,.,, que la tranquillité de la rue ne sera pas assurée tant qu'ils resteront en liberté, etc., etc. Leur défaut de sincérité est bien vite manifeste, et il est généralement aisé de les amener à confesser que les prétendus troubles intellectuels allégués n'étaient qu'un prétexte et que leur vrai mobile était d'échapper, par un internement dont ils s'accommodaient fort bien, soit aux étreintes de la misère, soit aux ennuis d'un métier pénible.
Leur venue coïncide principalement avec les premières rigueurs de l'hiver.
L'Infirmerie spéciale donne encore momentanément asile à un certain nombre de malheureux, dont la raison a paru céder sous le choc d'une perturbation émotionnelle pro-
fonde, sous la poussée d'un désespoir violent. Les uns, en proie à une exaltation passionnelle qui prend les proportions d'une crise cérébrale, se livrent à des manifestations plus ou moins extravagantes, à des actes désordonnés ; les autres courent au suicide : l'insuccès d'une première tentative ne les a pas rattachés au désir de vivre; devant leur affirmation réitérée de l'intention suicide, des doutes s'élèvent sur l'intégrité de leur intelligence, en même temps qu'une surveillance spéciale apparaît nécessaire. Les exaltés, les passionnels, les désespérés dont il est question ici, sont appelés à s'amender rapidement, ii moins d'une disposition très grande à verser dans la folie. Le médecin, familiarisé avec la clinique mentale, les différencie assez aisément des aliénés dont ils n'adoptent qu'une partie des dehors. En leur présence, il a le devoir de surseoir à toute mesure, en attente d'un lendemain qui peut modifier bien des dispositions.
Enfin, aux causes susceptibles d'engendrer des désordres intellectuels éphémères pouvant faire croire à la folie, il faut ajouter l'ivresse, qui vaut à l'Infirmerie un certain nombre d'hôtes de passage.
11 semble bien que, de nos jours, grâce à la
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toxicité beaucoup plus grande des boissons alcooliques en usage, l'ivresse est à la fois plus prompte à se produire et surtout s'accompagne de troubles mentaux plus profonds et plus durables qu'autrefois. L'individu qui, après quelques manifestations bru3^antes dues à de copieuses libations, allait coucher au violon et se re'veillait, le lendemain, dégrisé et confus de son aventure, tend, de plus en plus, à céder la place à un ébrieux autrement plus violent et infiniment plus troublé. La s3miptomatologie et l'évolution de l'ivresse ont changé avec la nature des boissons enivrantes. Celle que nous voyons maintenant est aussi lente à se dissiper qu'elle est prompte à se produire : l'obnubilation psychique, les divagations se poursuivent souvent pendant quarante-huit heures et plus; l'intelligence ne se dégage qu'avec peine des nuages qui l'enveloppent. Entre de tels dehors et ceux de l'aliénation mentale, les analogies ont paru assez grandes pour motiver un examen à l'Infirmerie spéciale. Ce n'est, parfois, qu'après trois ou quatre jours que la mise en liberté peut être ordonnée; tandis que, s'il eût fallu statuer immédiatement, ou dans les premières vingt-quatre heures, la seule mesure possible était l'envoi dans un asile d'aliénés.
14 i^TUDE STATISTIQUE,
Il est inutile d'insister sur l'utilité grande d'un service qui, entre autres avantages, a celui d'épargner, grâce à une observation attentive, à bon nombre d'individus surpris par un délire momentané ou dominés par une exaltation transitoire, le préjudice moral d'un internement dans un établissement d'aliénés.
K Ce n'est pas, a dit une voix autorisée, un des moindres mérites de l'Infirmerie spéciale que d'éviter à ces pauvres victimes d'une erreur de conduite ou d'un accès de désespoir de franchir le seuil de ce qu'on appelle une maison de fous. Aussi ne saurait-on dire combien grande est la délicatesse des fonctions du médecin en chef de l'Infirmerie spéciale et combien sont lourdes les responsabilités qu'elles portent avec elles. Dans une administration où toutes les attributions sont délicates, il n'en est pas de plus délicate, en effet, que l'application de la loi sur les aliénés, etc. (i). »
(1) Discours prononcé par M. Gragnon, préfet de police, le 8 mai i886, aux obsèques du D"" Legrand du Saulle (Annales méd.-psychol., i886l.