‹ La folie a ParisChapitre 51 sur 68 · LE DELIRE CHEZ LES DÉGÉNÉRÉS · texte numérisé non relu

LE DELIRE CHEZ LES DÉGÉNÉRÉS

elle était arrivée la veille, elle nous fit cette réponse : « D'abord, pour faire constater mon double sexe par les grands médecins de la capitale. Une fois mon hermaphrodisme reconnu, ce qui ne peut faire de doute, je réclame mes droits d'électeur, car la femme qui est en moi ne neutralise pas l'homme que s'y trouve aussi, je veux être autorisée à porter des vêtements masculins.

« Pour prouver que mon organisme est double et que je m'accouple avec moi-même, il me suffit de presser sur un certain point de mon ventre. Aussitôt le spasme voluptueux se produit avec écoulement du sperme fécondant. Je sens, à ce moment, remuer le membre viril que je possède, caché près de la matrice. »

Jeanne P... a vécu douze ans avec son mari, et en a eu trois enfants : le premier, mort-né, les deux autres, une fille de quatorze ans et un garçon de dix ans, paraissent se développer normalement. Sa grand'mère maternelle est morte dans le gâtisme à soixante-quinze ans. Sa mère était aussi tombée en démence, elle n'avait plus ni mémoire ni volonté. Le père était bizarre et peu intelligent.

Jeanne P. .. a toujours été faible d'esprit. Les tourments que lui causa son mari, ivrogne et brutal, achevèrent de troubler son cerveau.

Paul Garnier. 14

Dans ses divagations, la première place revient assurément au délire d'orgueil. C'est ainsi qu'elle se pose en auteur dramatique ayant déjà porté trois pièces au Théâtre-Français. Elle vante son éloquence, égale à celle de Mirabeau, ses poésies plus élevées que celle de Victor Hugo, ses découvertes astronomiques; elle se proclame Grand maître de la franc-maçonnerie et son gosier, dédoublé en partie riâle et femelley comme tous ses organes, donne, à volonté, la voix de Capoul et celle de la Patti, etc. Par la multiplicité de ses conceptions ambitieuses et leur caractère d'incohérence et d'absurdité, Jeanne P... reproduisait assez bien la physionomie d'un malade atteint de paralysie générale. Toutefois, on ne constatait point chez elle cet affaiblissement en masse de toutes les facultés qui caractérise l'état démentiel propre à l'encéphalite interstitielle diffuse; Jeanne P..., au milieu de ce délire si touffu, avait parfois de ces remarques, de ces saillies, indiquant que l'intelligence, malgré son trouble profond, se maintenait encore à un niveau incompatible avec l'existence d'une paralysie générale. D'ailleurs, on cherchait en vain les signes physiques de cette affection : les pupilles étaient égales, la parole était nettement articulée.

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Jeanne P... n'était pas, au surplus, seulement atteinte d'idées de grandeur, elle avait aussi des idées de persécution, celles-ci aussi incoordonnées que celles-là.

Elle se plaint que, depuis cinq ou six ans, on lui donne des soporijîqites, on Vliypotise [sic). On introduit dans ses aliments une substance qui lui donne la fièvre. On l'a mise en contact avec des gens atteints d'eczéma et depuis, elle s'attend à constater les effets de la contagion... On met dans son sel un poison qui lui fait tomber les dents... On lui donne le scorbut... On a. fait le même mal à son frère qui en est mort. Toutes les persécutions dont elle souffre ont été organisées par une internationale... Elle s'en est plainte au procureur de la République... Il y en a sept ou huit qui lui ont volé sa musique... On lui cause par V acoustique, etc., etc. Invitée à chanter devant nous avec sa double voix, Jeanne P... attaque un air d'opéra, et, essayant de mettre son organe au service de son délire, elle se livre aux transpositions de voix les plus étranges; elle pousse des cris bizarres, se contorsionne, s'excite. Pendant cet exercice, où elle apporte au moins une grande conviction, la face se congestionne, les yeux s'injectent et l'exaltation prend de telles proportions qu'il faut l'interrompre; mais ce

n'est qu'à regret qu'elle consent à cesser sa gymnastique vocale.

Jeanne P... dont le délire n'a jamais obéi à aucune évolution, dont toutes les conceptions imaginaires ont apparu sans lien, sans ordre, sans progression logique, et sans avoir pour phénomène prédominant l'hallucination auditive., ne saurait être considérée comme une malade atteinte du délire chronique des persécutions ou de psychose systématique progressive. Par la débilité de son esprit, la nature et la marche de la vésanie, elle a sa place bien nettement marquée parmi les représentants de la dégénérescence mentale.

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