‹ La folie a ParisChapitre 53 sur 68 · LE DÉLIRE AMBITIEUX · texte numérisé non relu

LE DÉLIRE AMBITIEUX

projets les plus saugrenus. Manquant de ce discernement qui fait saisir les rapports des choses, ayant d'eux-mêmes une opinion très avantageuse, ils sont, par les défectuosités mêmes de leur organisation morale, portés à poursuivre l'utopie sous ses formes les plus extravagantes, car ils n'ont ni conscience des obstacles, ni de leur insuffisance personnelle aies vaincre. Atteints d'une sorte de cécité du jugement, ils n'aperçoivent pas les lacunes profondes de leurs élucubrations et la puérilité des moyens employés pour faire passer leur rêve à l'état de fait. Le cerveau échauffé par le martelage incessant de ridée fixe, enthousiasmés, ils n'admettent pas les « mais » et les « peut-être ». Ils haussent les épaules quand on émet des réserves k propos de la réalisation des chimères sur lesquelles chevauche leur esprit malade. En présence d'un accueil si manifestement au-dessous du diapason de leurs convictions, ils s'exaspèrent, en arrivent à se persuader que cette attitude cache de perfides desseins et que d'autres veulent s'attribuer le mérite d'une invention, d'une réforme politique ou sociale qui est leur bien propre. Une fois sur cette voie ils parviennent rapidement à une exaltation plus ou moins dangereuse dont les manifestations nécessiteront des mesures de précaution.

Chez ces malades, les idées énoncées ne sont pas^ comme chez les paral\^tiques généraux, l'effet d'une fantaisie d'un moment, la poussée soudaine d'un reve ambitieux éclos aujourd'hui et destiné à disparaître demain pour faire place à un autre. Non, c'est l'idée longuement caressée, plus absorbante peut-être à de certaines époques et moins tenace à d'autres, mais toujours présente et s'imposant parfois à l'existence tout entière. Celui-ci a découvert le mouvement perpétuel, celui-là a inventé une machine merveilleuse destinée à remplacer tout ce qui s'est fait jusque-là; l'un a son idée géniale sur la direction des ballons... cet autre possède un moyen infaillible de donner à la France la suprématie sur toutes les autres nations. H en est, enfin, un bon nombre qui s'attribuent, dans un but d'utilité publique ou de large philanthropie, des missions diverses.

M. Edouard C..., rentier, dont la mère est faible d'esprit, m3'stique et presque délirante, s'est toujours signalé par la bizarrerie de ses idées et de ses tendances. Il n'a jamais été doué d'un grand discernement et il a compromis par son imprévoyance une fortune assez considérable. Son enfance a été mala-

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dive ; ii dix ans, il fut atteint d'une fièvre typhoïde grave, et depuis lors, il a été fréquemment éprouvé par des maux de tête extrêmement violents, accompagnés parfois de vertiges, qui rendirent ses études fort difficiles et incomplètes. M. C... est un homme de haute stature mais aux apparences médiocrement robustes. On note dans la confirmation crànio-faciale plusieurs anomalies importantes : le crâne est fortement dolichocéphale, l'implantation des pavillons auriculaires se fait presque perpendiculairement. La voûte palatine est en ogive. Par une sorte de tic, la tête oscille de droite et de gauche, d'une façon bizarre. Le 8 février 1887, M. G... était arrêté dans le bois de Boulogne; à deux reprises, il avait fait feu, d'un taillis où il était embusqué, sur un ouvrier et un enfant de quinze ans, qui se rendaient à leur travail. Conduit au commissariat de police, M. C... 3^ tint des discours incohérents et fut dirigé sur l'Infirmerie spéciale. M. C... nous explique qu'il avait constaté, depuis plusieurs mois, au bois de Boulogne, la présence de rôdeurs, d'individus suspects. L'idée lui vint d'en purger le bois : il s'était improvisé alors : « le garde général » de cette promenade. Il faisait sa ronde, armé de revolvers et de poignards, se glissait dans les fourrés, s'y postait

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de longues heures en observation, comme un chasseur à l'affût,

M. C... en nous donnant ces explications, confirmées d'ailleurs par les résultats de l'enquête, paraît extrêmement satisfait de sa personne. Il croit avoir rendu un signalé service à la population parisienne. Depuis longtemps, le commissaire de police chargé de la surveillance du bois recevait des rapports qui semblaient émaner d'un insensé. C'était M. C... qui, se prenant tout à fait au sérieux, et s'intitulant d'ailleurs : inspecteur divisionnaire délégué au bois de Boulogne, rédigeait chaque jour son rapport, et l'adressait au commissaire de police en signalant les réformes qu'il jugeait nécessaires. M. C... dont l'esprit était très troublé, au moment de notre examen, s'étonnait beaucoup qu'on l'eût arrêté pour les coups de feu tirés sur de prétendus rôdeurs : // pensait n'avoir fait que son devoir. Nous dûmes demander son placement dans une maison de santé.

C..., âgé de quarante-huit ans, journalier, est un dégénéré héréditaire que de nombreux accès délirants ont amené à plusieurs reprises dans les asiles d'aliénés. Presque toujours, il se fait arrêter à la Chambre des députés. Il

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