LE DÉLIRE MYSTIQUE
drôme dans divers états psychopathiques, dont chacun lui communique son cachet particulier.
Il n'est pas téméraire de dire que le plus fort contigent des mystiques est encore fourni par les dégénérés héréditaires, que leur fécondité délirante fait largement représenter dans toutes les aventures psychopathiques.
Ils apportent là ce qu'ils apportent dans toutes leurs productions : l'irrégularité, le défaut de toute systématisation. Il est habituel que le délire mystique, — qu'il apparaisse sous la forme dépressive ou sous la forme ambi- • tieuse, — éclate tout à coup, sans s'attarder dans une incubation ou une invasion lente et insidieuse. Le plus souvent aussi, il n'a qu'une durée éphémère. Enfin, il coexiste fréquemment avec des conceptions maladives d'un autre ordre, pour former ce mélange contradictoire, illogique, diffus qui porte avec lui sa marque d'origine.
Le i3 juin 1888, nous faisions diriger, du Dépôt sur l'asile Sainte-Anne, le sieur S..., âgé de cinquante-trois ans, gainier, avec le certificat suivant :
(c S.... est atteint de dégénérescence mentale avec anomalies et bizarreries morales de-
Paul Garnier. 1 5
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puis l'enfance. Il a été longtemps tourmente par des obsessions, des préoccupations religieuses, des impulsions homicides. Halluciné de l'ouïe, il entend la voix de Dieu qui lui commande de se souiller d'un crime pour le punir de l'avoir mal servi.... Il reçoit d'en haut l'ordre formel d'assassiner quelqu'un sur le pont d'Austerlitz, ce qui lui vaudra le bagne, au sortir duquel, obéissant toujours aux décrets de la vengeance divine, il devra tuer un évêque. Ce malade a déjii été poussé à immoler, sous l'incitation de son délire, sa femme et sa fille.... Hérédité morbide accumulée..., etc. »
En entrant un peu dans le détail de cette observation, nous voyons que S... est le type du dégénéré héréditaire. Son grand-père, atteint de h'pémanie, interné a Bicètre, s'y est suicidé. Son père, atteint d'épilepsie, a eu deux enfants :
1° Noire malade, dégénéré délirant mystique;
2" Une fille, frappée également d'épilepsie.
S... eut, à l'âge de huit ans, une fièvre t3'phoïde très grave qui sembla retentir fortement sur son développement intellectuel. Il a appris, néanmoins, à lire et à écrire, mais il fut toujours un très médiocre élève. Il ne paraît s'être livré aucunement a des excès
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alcooliques ou vénériens; il n'a jamais eu la syphilis; sa santé physique, depuis son enfance, n'a pas été très sérieusement troublée.
Néanmoins, il était toujours inquiet à ce sujet. Dès l'âge de quinze ans, la peur de la mort le tourmente et l'obsède. Il avait des scrupules et des appréhensions étranges, craignait le contact de certains objets. Il se disait à lui-même : Si lu touches cela, tu vas mourir. 11 redoutait également d'être enterré vivant. C'était une idée fixe chez lui ; elle l'opprimait constamment. Rencontrait-il un enterrement... c'était l'occasion d'un émoi indicible. Il rentrait chez lui, en toute hâte, comme afïblé; il s'imaginait que la personne dont il venait de voir le convoi était vivante dans sa bière.
Par une singulière opposition, apparente du moins, avec ses craintes de mort imminente et d'ensevelissement prématuré, il se sentait attiré vers les cimetières et ne pouvait s'empêcher d'\^ pénétrer, de circuler au milieu des tombes. Etait-ce pour y écouter les appels désespérés des personnes récemment enfouies et... vivantes peut-être? Il ne sait trop dire. Mais il semble bien que c'était là le mobile de ses tournées funèbres.
Ces appréhensions, ces obsessions avaient en grande partie disparu depuis plusieurs
annccs, lorsque, un mois avant son envoi à l'Infirmerie spéciale, S... eut, tout à coup, des allures bizarres et témoigna un zèle religieux excessif.
Profondément attristé et découragé, livré aux idées le plus sombres, il se frappait la tete contre les murs, s'appelant un grand misérable, un parjure dont Dieu allait se venger. Chaque jour, il achète trois chapelets nouveaux... C'est un ordre de Dieu.... 11 les embrasse sans cesse, les couvrant de ses larmes. Un matin, il tire chez lui deux coups de revolver, conwie pour s'essayer; cela fait, il va se faire raser... En enlevant sa barbe, il obéissait à cette idée; il devait n'être pas reconnu, au moment où il tuerait sa femme, puisqu'il était écrit qu'il devait l'assassiner.
Une voix vengeresse le poursuivait sans cesse, lui criait :
(( Tu as offensé Dieu, tu as dit que tu ne i'aimais pas, tu en seras puni, tu es condamné à l'enfer, etc. «
L'avant-veille de son arrivée à l'Infirmerie, la voix lui avait précisé ce qu'il avait à faire. Il devait, chaque fois qu'il sortirait, se rendre a l'Eglise, et prévoyant le cas où il ne bougerait pas de chez lui. Dieu lui commandait de chanter, avec une croix à la main, six fois le
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Credo, une fois plusieurs cantiques et de répéter cinq cents fois : « Mon Dieu ! pardonnezmoi. » Cette obligation devait durer huit jours.
Il craint de ne s'y être pas très exactement conformé, de n'avoir pas embrassé la croix avec autant de ferveur qu'il eût fallu. Aussi le châtiment devient-il de plus en plus terrible. Dès ce moment, la voix' divine, courroucée et impérieuse, lui intime l'ordre d'aller prendre un bain, et, le corps une fois purifié par les ablutions, d'attendre quelqu'un sur le pont d'Austerlitz, à deux heures du matin. Il devra tuer cette personne sans hésitation, puis la précipiter ensuite dans le fleuve.... Qu'il s'attende à être condamné au bagne!... lien sortira, mais il sera alors contraint d'assassiner unévêque.... Ainsi l'ordonne Dieu dont la voix le gouverne, s'impose à tous ses actes, le transforme eu pantin, lui criant : « Non, ne monte pas sur le trottoir, va sur la chaussée; quitte la chaussée, va sur le trottoir, etc. » Ce qui l'étonné, c'est que Dieu, pour lui parler, prenne la voix de tout le monde. C'est, dit-il, nue voix ordinaire qui semble sortir de sa tète. Affolé, au parox3^sme de l'anxiété et dans une sorte de vertige s'accompagnant d'une semi-inconscience, S... s'est tiré un coup de revolver; on put le
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saisir au moment où il se visait; la balle ne
l'atteignit pas,