‹ La folie a ParisChapitre 59 sur 68 · C. — DÉLIRE HYPOCHONDRIAQUE · texte numérisé non relu

C. — DÉLIRE HYPOCHONDRIAQUE

Ce que nous venons de dire du délire mystique s'applique avec non moins d'exactitude aux conceptions délirantes qui prennent leui" source dans les altérations de la sensibilité générale. Si l'on fait abstraction des idées h3^pochondriaques du paralytique général, idées de peu de tenue ou de durée, et démenliellemenl exprimées, de celles encore plus fugaces et éphémères de l'alcoolique aigu, c'est en grande partie à la folie des dégénérés qu'il faut s'adresser pour faire l'histoire du délire hypochondriaque, simple syndrome, lui aussi, comme le délire ambitieux et le délire m} stique.

L'homme qui est un analyste de ses sensations intimes, qui les étudie au grossissement de ses appréhensions et denses craintes, s'écoute vivre et promène tristement son liyperesthésie psycho-sensorielle à travers tous les menus incidents de sa vie, (et l'existence d'un tel être, on le conçoit, est tissée de tourments et d'angoisses) celui-là est le déséquilibré, l'héréditaire entre tous. Bien fréquemment, on le trouve mal formé au physique comme au mo-

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ral, et il est ordinaire, aussi, que des troubles fonctionnels — plutôt par défaut que par excès — se montrent, en pareil cas, du côté de la sphère génitale.

Il est aisé de comprendre que les appréhensions relatives à la santé soient un vaste champ à exploiter pour le dégénéré héréditaire, et qu'il }• ait là des germes féconds pour les productions si nombreuses et si faciles de son émotivité morbide, de la perversion de sa sensibilité morale et affective.

Il n'est pas téméraire de dire que le préoccupé, Vobsédé l\ orientation hypochondriaque, est un déséquibré originel. Le persécuté, délirant chronique, qui se croit soumis, de la part de ses ennemis, à des tentatives d'empoisonnement et s'imagine ressentir les effets d'une substance toxique, n'est pas absolument un hypochondriaque du même ordre : sa préoccupation vient avant tout du dehors, alors que le véritable hypochondriaque, mélancolique plutôt que persécuté, puise surtout au dedans de lui-même ses motifs d'appréhension, mais non pas uniquement toutefois. Aussi bien, est-ce ce malade imaginaire — mais imaginaire seulement dans l'interprétation, — qui obsède les médecins, énumère les prétendus désordres organiques dans des entretiens prolongés, dans

d'interminables écrits où il étale les manifestation de son hj'peralgésie 7?îorale, depuis la simple appréhension que rien ne motive jusqu'au délire le plus caractérisé.

M. G..., âgé de vingt-trois ans, employé, vint, il y a quatre ans, me consulter au sujet « d'un cas unique, dont il avait, disait-il, à me donner une description qui serait peut-être difficile à saisir ». Il ajouta que pour mieux se faire comprendre, il l'avait représenté graphiquement sur le papier. Il tenait, en effet, ce papier à la main, mais avant de me le remettre il voulut me fournir quelques explications préliminaires.

M. G... expose alors que, six semaines auparavant environ, au cours d'une discussion violente avec son patron, il avait eu la sensation d'une rupture qui se serait faite dans son cerveau. Il comparait cela à l'éclat d'une corde de violon, se rompant par excès de tension. Depuis ce moment, il est persuadé que la carotide interne s'est bruquement détachée, et que, de cette façon, une partie de sa cervelle s'est isolée de la masse et est allée se percher à vingt centimètres environ au-dessus de son crâne, où elleforme un « amas globuleux en suspension ».

Toute relation n'était cependant pas détruite

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entre la partie « ectopiée » et le reste du cerveau. Une atmosphh^e nerreitse, impondérable, continuait à les relier, mais d'une façon très lâche. A l'appui de sa démonstration, M. G... nous soumet le dessin qu'il tient à la main. Il s'est appliqué à représenter sa tête, et plus haut, à vingt centimètres, /t? partie de cervelle «qui a été délogée du crâne par le détachement de l'artère carotide interne ». Des lignes géométriques, A. A'. B. B'. G. G' sont tirées entre les deux parties; enfin, Y atmosphère 7ierveuse intercalaire est représentée par un pointillé.

Fait étrange, M. G... accuse des sensations douloureuses dans cette partie ectopiée; il perçoit comme un tiraillement de retour, en ce point qu'il place ii vingt centimètres au-dessus de sa tete.

« Depuis mon accident, ajoute-t-il, ma vue est obscurcie, mes idées n'ont plus de coordination. Groyez-vous que le chiasma des nerfs optiques ait été déplacé? Il semble qu'il faille le penser poui' avoir l'explication de mes troubles visuels. Je viens vous demander un remède. Les uns m'ont conseillé le mariage, mais peut-être est-ce pour me ridiculiser? En tous les cas, c'est à écarter momentanément. Quanta moi, je crois que si vous parveniez à faire retomber, « suivant une ligne perpendi-

culaire », la partie détachée, je recouvrirais l'usage de mes facultés et surtout de la vue. Croiriez-vous que mon patron, auquel j'ai parlé de cet accident, veut me faire passer pour fou ! »

Nous n'avons pu rien apprendre de précis sur les antécédents héréditaires de M. G..., mais, outre la nature de son délire, tout dénonce en lui le dégénéré. Le crâne est mal conformé, la face est asymétrique. D'après les quelques anamnestiques que nous avons pu noter, le malade a toujours été un être bizarre, un irrégulier de l'esprit. Un an auparavant, il avait fait un vo3'age en Amérique pour y retrouver son père qui avait disparu depuis de longues années. Après de longues et pénibles recherches, d'interminables courses dans les endroits les plus divers, il croit toucher au but. Epuisé, misérable, il est aux portes de la petite ville où demeure son père. Là, il hésite, il a peur d'être mal reçu, « de déranger quelqu'un » et il repart, parvient à rentrer en France en acceptant du travail à bord d'un paquebot.

Cette observation nous a paru des plus curieuses il [noter, comme exemple d'une sensation à prolongement extérieur donnant au malade l'illusion de quelque chose de lui projeté

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au dehors et relié à so)i organisme par une continuité sensorielle.

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