‹ La folie a ParisChapitre 62 sur 68 · ET MÊME DES ANIMAUX · texte numérisé non relu

ET MÊME DES ANIMAUX

ÉTUDK MÉDICO-LIÎGALK.

Vers l'âge de trente ans, il sent s'éveiller en lui d'étranges sensations, à la vue des parties sexuelles d'un cheval, d'une jument, d'un taureau, d'une vache. Il les contemple en éprouvant dans tout son être un frisson voluptueux ; il cherche l'occasion favorable qui lui permet d'y porter la main ; il ne craint pas de s'exposer à un certain danger pour caresser les testicules d'un cheval; il rôde auprès des stations d'omnibus, afin de repaître sa vue de ce qui l'y attire irrésistiblement. — Tantôt c'est un troupeau de taureaux et de génisses qu'i7 accompagne jusqu'à l'abatloir, ne pouvant se détacher d'un spectacle qui le séduit par-dessus tout ; tantôt, c'est une forme masculine ou féminine, réalisée par la peinture ou la sculpture, qui le captive et le cloue sur place, en proie à un trouble indicible. Il n'abandonne qu'avec peine son poste d'observation, se promettant d'y revenir au premier loisir.

Un jour, il erre à travers champs... une vache attire ses regards... un secret désir le pousse à s'en approcher. Il considère la vulve de l'animal avec délices, et emporté par une frénésie bestiale, il y porte le doigt et l'introduit à plusieurs reprises dans le vagin.

La représentation mentale des organes génitaux a toujours été pour lui pleine de charmes. Mais, bientôt il lui fallut d'autres satisfactions. Tourmenté par le besoin d'en rendre l'image plus précise, il se mit à écrire des descriptions d'accouplement sexuel, insistant sur les détails de l'acte, sur les diverses phases de son accomplissement, recherchant les termes empruntés à l'argot le plus cyniquement trivial. Puis il s'essaya à crayonner des nudités, exagérant dans son appétit de lubricité les dimensions des parties génitales. Sa femme le surprit bien souvent au milieu de cette occupation; il en éprouvait une sorte de honte; car, particularité bien remarquable, il se gardait dans la conversation, dans sa manière d'être, dans ses attitudes, de toute obscénité.

Aux reproches qui lui étaient adressés, il répondait par la promesse de ne plus songer à tout cela, mais n'en revenait pas moins, presque aussitôt, à ses dessins

obscènes. 11 était heureux de les porter sur lui, comme pour en entretenir son imagination pervertie. Celle-ci l'entraîna bientôt vers un étrange raffinement de lubricité : la production de ses grossières esquisses aux yeux de petits garçons ou de petites filles. Il en enfermait habituellement dans des paquets de gâteaux qu'il remettait à des enfants, dans la rue ; c'est dans ces conditions qu'il attira l'attention sur lui et se fit arrêter. On trouva sur lui, outre un livre obscène intitulé « Les amours des dieux païens, » une quantité de lettres qu'il s'était plu à composer pour fournir un aliment à sa constante préoccupation érotique.

Toute cette fantaisiste correspondance roule sur l'acte sexuel. T. .. y donne la parole à d'imaginaires personnages et leur fait énumérer complaisamment les charmes de l'amour physique. Ici, c'est une jeune fille écrivant à une amie de pension pour lui raconter, par le menu, ses sensations à la première approche de l'homme; là, c'est un collégien s'enthousiasmant au récit de son initiation au coït. A chacun, il prête un langage érotique spécial, pour vanter les délices du rapprochement sexuel. Ces lettres étaient mélangées aux dessins obscènes qu'il portait constamment sur lui.

C..., depuis son arrestation, a l'aspect d'un homme consterné par la révélation de ce qu'il appelle lui-même sa folle passion. Dans une note qu'il nous a remise, il dépeint cette tendance de son esprit, en des termes qui permettent bien d'apprécier la tyrannie de l'obsession qu'il subit.

« Ces idées lubriques ne me quittent jamais; elles me suivent partout, au milieu des occupations les plus sérieuses. Je ne néglige rien pour donner satisfaction à ma manie. C'est une idée fixe. J'ai parlé tout à l'heure de l'émotion que j'éprouve à contempler les parties sexuelles de certains animaux que je vais jusqu'à suivre pour jouir plus longtemps de ce spectacle; mais si je viens à apercevoir les parties sexuelles des petites filles qui jouent dans les rues, j'en ressens comme une commotion, j'ai comme un vertige... le sang affiue au cœur,

les tempes battent, je suis agité par un tremblement, ma langue se sèche au point de m'interdire la parole. Dans ces moments-là, je ne suis plus un homme; c'est l'animal qui domine....

« Pourtant, soit honte ou reste de pudeur, il me semble qu'il me serait impossible de faire des attouchements à ces enfants, quoique j'en aie le désir. Je rentre pourtant, quelquefois, en moi-même; c'est à peine si j'ose m'examiner; je me trouve avili à mes propres yeux et j'envie ceux qui sont exempts de pareilles maladies. Mais ma raison et ma volonté n'ont pu jusqu'à présent avoir raison de cette malheureuse manie. Dans tous ces cas, il y a rarement chez moi érection de la verge; néanmoins le sperme s'écoule parfois et je suis anéanti aussitôt, obligé de prendre un appui pour ne pas tomber. J'éprouve d'ailleurs une sorte d'étourdissement constant qui fait que je suis exposé dans la rue à des accidents. Par exemple, quand je suis dehors, il se produit en moi un phénomène que je ne puis m'expliquer: je ne puis rester sur le côté gauche de la rue; une force irrésistible m'attire vers la droite et j'en arrive à abandonner le trottoir pour marcher sur le bord de la chaussée. Aussi, je me hâte de passer sur le côté droit; ou bien, je longe instinctivement les maisons. Le vertige se produit souvent aussi à mon réveil; de mon lit, je vois les objets tourner : la chambre entière tourne de bas en haut et de gauche à droite; il m'est impossible de demeurer les yeux ouverts tant que je ne me suis pas porté sur le côté droit. Souvent j'ai été obligé de m'arrêter lorsque je me rendais à mon bureau ; je chancelais, j'étais obligé de m'asseoir.

Au' moindre excès d'alcool, ma tète est encore bien plus malade, ma passion érotique plus pressante. Je dois dire que j'ai une horreur profonde pour la pédérastie. Je ne comprends pas ce vice. Enfin, j'affirme qu'il ne m'échappe jamais des expressions libres ni en société ni dans l'intimité. Je n'aime pas non plus à en entendre, si grand que soit mon désir de me représenter à l'esprit les choses ayant rapport à la réunion des sexes. »

Quand il déplore son asservissement à ses idées lubriques, T... a une sincérité d'accent sur laquelle il n'est guère possible de se méprendre. Sa douleur morale est manifeste; sa physionomie exprime une inquiétude angoissante, son corps est agité d'un tremblement nerveux. Il a d'ailleurs un tic consistant en un mouvement spasmodique du bras droit avec rotation de dehors en dedans.

L'énergie musculaire est notablement affaiblie. T... marche en traînant un peu les pieds, mais sans incoordination motrice. La sensibilité est intacte. Le sommeil est mauvais, traversé par des cauchemars ; au réveil, la tête est lourde, congestionnée et, à ce moment, il existe presque toujours un état vertigineux très pénible. Les organes génitaux sont normalement conformés.

T..., sans être un aliéné délirant, n'en a pas moins sa place marquée dans une classe d'individus que la pathologie mentale réclame ; car, en dépit d'une lucidité d'esprit incontestable, ils représentent un type dont les variétés de déviations relèvent de la transmission héréditaire. Les anomalies et les perversions du sens génital sont loin d'être rares chez les dégénérés héréditaires; elles font aujourd'hui l'objet d'un chapitre étendu dans les traités spéciaux. On ne saurait confondre avec des tendances simplement vicieuses des impulsions qui prennent leur origine dans une altération pathologique des facultés morales. Chez T... l'obsession morbide s'affirme avec tous les caractères que la clinique a su préciser. Un homme ainsi dominé par une appétition étrange depuis près de vingt ans, un névropathe dont l'esprit est sans cesse hanté par une préoccupation érotique et qui accomplit les actes les plus singuliers sous l'influence d'une impulsion irrésistible n'a rien du vicieux et du débauché vulgaire; c'est un dégénéré.

En conclusion, nous croyons qu'on doit voir en lui un malade et qu'une déviation morale aussi accusée peut couvrir d'une irresponsabilité complète les actes pour lesquels il est poursuivi.

Paul Garnier. 24

KTUDE MÉDICO-LÉGALE.

VIII. Vol. — Dégénérence mentale. — Impulsions kleptomaniaques. — Anomalies du sens ^énésique. — Orgasme vénérien provoqué, pour la première fois, à 1 âge de six ans, par la vue d'un bonnet de servante. — Spermathorrée diurne. — Eréthisme psycho-névropathique. — Irresponsabilité. — Non-lieu, (Rapport médico-légal. — (Résumé.) Com°" rog''" de M. Puget, Juge d'instruction. — 22 septembre 1887.)

M. B..., âgé de quarante ans, médecin, a été arrêté en flagrant délit de vol de livres, à l'étalage d'un libraire. Aussitôt il avoua qu'on trouverait, dans la chambre de l'hôtel où il était descendu, un certain nombre d'juvrages de sciences, de littérature ou de droit, ouvrages dérobés par lui les jours précédents. Ce n'est pas la première fois que M. B... est appelé à fournir des explications sur des faits de cette nature. En 1881 il était surpris de môme sous les galeries de l'Odéon faisant main basse sur des volumes d'assez minime importance. L'acte parut tellement bizarre qu'une expertive médicolégale fut ordonnée ; sur les conclusions d'un rapport de M. le docteur Blanche une ordonnonce de non-lieu fut rendue en sa faveur.

Lorsque l'on se trouve en présence de semblables singularités, il ne suffit pas de les faire ressortir : il est un devoir qui s'impose à l'expert; c'est de remonter dans la vie de l'inculpé, de le suivre pour ainsi dire pas à pas et d'enregistrer soigneusement tous les indices susceptibles de le renseigner exactement sur sa personnalité morale et de lui permettre, enfin, de rattacher à un même fond morbide tout un ensemble de phénomènes qui restent inintelligibles, sans la connaissance de ce lien commun, sans les éléments d'appréciation fournis par une minitieuse analyse; en pareil cas la minutie des détails est une énéluctable nécessité.

M. B... appartient à une honorable famille qui pourvut, libéralement, aux soins de son instruction. De bonne heure, il témoigne de dispositions fort étranges

ainsi qu'il nous Ta exposé dons une note rédigée sur notre demande, dispositions où la transmission héréditaire semble bien jouer un rôle prépondérant : deux tantes maternelles, en effet, sont aliénées. Un frère est d'un caractère exalté; déçu dans ses projets de mariage, il s'est fait bénédictin,

La première enfance de M. B... n'a été signalée par aucune maladie grave; son développement physique et intellectuel parut s'effectuer normalement; mais, comme nous le disions plus haut, dès ses plus jeunes années, se traduisirent chez lui des tendances névropathiques et impulsives sur la nature desquelles nous devons insister.

Vers l'âge de six ans, un appétit sexuel fort étrange s'éveilla fortuitement en lui. Un jour, il entre dans la chambre d'une bonne au service de ses parents : pris d'une fantaisie d'enfant, il s'empare du bonnet de la domestique et îe place sur sa tête. Aussitôt, il se fit en lui une réaction sexuelle violente ; comme enivré par l'odeur qui se dégageait de cette pièce de linge, il eut le premier frisson voluptueux qu'il eût encore ressenti, le premier éveil d'une sensation génésique. Aujourd'hui encore, il a le souvenir bien net de cette impression qui secoua tout son être et provoqua d'emblée une érection. Dès lors, sans devenir un masturbateur, il rechercha toutes les occasions de se procurer cet enivrement voluptueux; se glisser dans la chambre de la servante, se coiffer de ce bonnet, afin de goûter le plaisir de l'orgasme génital, était sa préoccupation dominante. Plus le bonnet était malpropre, plus l'usage l'avait souillé' et imprégné d'une odeur sut generis, plus la stimulation était vive, plus l'érection était rapide.

Sur les bancs du collège, il se fait connaître comme un écolier mobile, fantasque, mais doué de réelles aptitudes. Vers l'âge de douze ans, il aurait été entraîné déjà, nous assure-t-il, à dérober des livres. Voici comment il rend compte de cette impulsion : « Un soir, en sortant du lycée, je m'arrêtai en compagnie de mon frère, qui me ramenait à la maison, devant l'étalage d'un bouquiniste. Tout à coup, à la vue d'un livre

ÉTUDE MKDICO-LÉGALE.

dont le titre m'échappe maintenant, une émotion singulière s'empara de moi, si vive que la vision se troubla, que j'eus le vertige et que tout mon corps frissonna. Sans plus m'occuper de mon frère qui me questionnait sur la cause de mon émoi, je saisis rapidement le livre et voulus m'éloigner, lorsque le marchand m'interpella, me reprit le volume et le remit en place. Alors, seulement, j'eus conscience de ce que je venais de faire; le sang afflua à la tète, puis ma gorge contractée se desserra ; une détente bizarre se fit dans tout mon individu. Je me sentais comme brisé de fatigue. Je venais, en quelque sorte, de m'éveiller d'un rêve. »

Vers l'âge de quinze ans, sa personnalité morale se prononça davantage dans le sens d'une mobilité excessive et déjà presque maladive qui devint l'origine de modifications brusques et profondes dans ses dispositions et ses penchants. Tout à l'heure, c'était l'élève le plus studieux de sa classe dont il prend aisément la tête : puis, au moment où il semble emporté par une extraordinaire émulation, il s'arrête sans cause connue, en plein effort, pris d'une lassitude subite et inexprimable. Au zèle ardent d'hier a succédé aujourd'hui une apathie profonde, une indiff'érence dont les remontrances, les punitions ne réussissent point à le faire sortir. Puis, tout change encore de face au moment de la préparation de son baccalauréat.

Tel était alors son enfièvrement que souvent il passait des nuits entières au travail en s'aidant, au dortoir, d'une lanterne sourde. Le résultat de ce surmenage intellectuel fut de le jeter, une fois l'examen subi avec succès, dans une sorte de prostration doublée d'éréthisme nerveux. Il était devenu d'une maigreur inquiétante et dut s'aliter pendant quelque temps. Il était plongé dans une lassitude profonde, incapable d'un eff'ort quelconque, épuisé au moral comme au physique. Certains désordres qui apparurent, vers cette époque, du côté de l'appareil génito-urinaire, ne firent qu'accentuer encore ces phénomènes de dépression. D'abord, ce furent des pollutions nocturnes involon-

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taires ; puis, en pleine veille, il lui arriva d'éjaculer, à la vue d'une femme ayant une certaine attitude ou de certains plis dans sa robe. Un objet de la toilette féminine suffisait même à provoquer l'orgasme génital. « La vue d'une jupe accrochée au porte-manteau, écrit-il, me remuait jusqu'aux moelles. Je ne pouvais regarder les chemises de femme étendues dans les lavoirs, sans passer aussitôt par toutes les sensations de l'orgasme vénérien et l'accomplissement des faits qui l'accompagnent. »

En regard de ces perversions de la sensibilité génitale, se montraient, dans la sphère morale, des altérations que l'on retrouve fréquemment chez les spermatorrhéiques. Aux aspirations ambitieuses qui l'aiguillonnaient autrefois avaient succédé une apathie, une indifférence s'alliant à un profond ennui, au dégoût de la vie. Il avait, à un haut degré, ce sentiment d'impuissance, de dépréciation de soi-même qui est il la base de tous les états mélancoliques. La coordination des idées lui était un effort pénible et en quelque sorte douloureux. La conscience à peu près complète où il était de sa situation maladive était encore faite pour ajouter à sa tristesse ; car il se crut irrémédiablement atteint. Arrivé au moment décisif du choix d'une carrière, il se sentait inapte à tout. Pressé par son entourage, il opta pour la médecine, étude qui l'attirait un peu parce qu'elle répondait à ses préoccupations de malade, à son hypochondrie morale. Pendant les premiers mois de son existence d'étudiant, les pertes séminales s'accentuèrent encore, rendant tout travail impossible, amenant des bourdonnements d'oreille, une titubation presque continuelle, des vertiges extrêmement pénibles.

L'éréthisme génital était devenu tel que le seul contact des draps ou des couvertures provoquait une émission spermatique avec ou sans érection préalable. M. B..., pour se soustraire à cette excitation, en fut réduit à passer la plupart de ses nuits sur une chaise. Dans ces conditions, le délabrement de sa santé fit de rapides progrès; il touchait au marasme physique et

moral. Il pensa au suicide, désespéré d'assister à sa déchéance progressive.

Pour tenter une réaction, il essaya d'une maîtresse et incapable de toute mesure, de toute modération, il abusa avec frénésie des plaisirs vénériens, ce qui surexcita son système nerveux et aggrava son état. Une circonstance dans la coniidence de laquelle M. B... nous a mis, donnera une idée de l'acuité de sa spermatorrhée et de l'ébranlement de l'axe cérébrospinal. En passant son examen de fin d'année il eut une éjaculation, à l'instant même où il eut à répondre à la première question qui lui était posée. Après avoir consulté plusieurs médecins, il eut recours à un chirurgien éminent, son maître, dont les soins lui furent très utiles. On lui conseilla un long séjour à la campagne. Les pertes séminales devinrent beaucoup plus rares, en même temps que disparaissait cette hyperésthésie génitale, grâce à laquelle une idée, une impression, une représentation mentale suffisaient à provoquer une émission spermatique. Cette amélioration lui permit de se remettre au travail et de reprendre un peu confiance dans l'avenir.

En passant devant les étalages des bouquinistes, les boutiques des libraires, M. B... avait toujours éprouvé une sensation bizarre, un trouble vague, où il y avait à la fois de l'attraction et une crainte confuse, phénomènes qui étaient d'autant plus marqués que sa position physique et morale, à ce moment, était plus critique et sa spermatorrhée plus débilitante. Enfin, un jour vint où l'impulsion fut assez forte pour se résoudre en un acte ou plutôt en une série de vols sur lesquels l'inculpé nous a fourni les détails qui suivent : « Un soir, me trouvant sous les galeries de rOdéon, devant l'étalage du libraire Marpon, je ressentis, tout à coup, l'invasion de ce trouble bizarre dont j'ai parlé. Mais, cette fois, avec une telle intensité que j'en perdis la notion du réel. Je me souviens qu'un tremblement nerveux me secoua de la tête aux pieds; une sueur froide glaça mes tempes, ma vue s'obscurcit; puis, comme fasciné par le volume sur lequel mes

ABERRATIONS DU SENS GÉNÉSIQUE. SyÔ

regards s'étaient fixés, je m'en emparai et je disparus gonflé par une félicité indicible.

« La possession instantanée d'une fortune ne m'aurait pas donné des joies intimes plus vives que ne m'en procurait ce livre de 3 fr. 5o. Alors, ce fut chez moi comme une frénésie, un entraînement irrésistible à soustraire des livres, et seulement des livres. Quatre jours durant, je courus Paris comme un insensé, ne ressentant plus rien de la fatigue qui m'accablait à cette époque, marchant d'un tel pas que je bousculais souvent les passants sans y prendre garde, impatient de me retrouver devant un étalage de libraire et d'y dérober un volume. Une joie secrète, puissante, décuplait mes forces. Lorsqu'on m'arrêta, il me sembla sortir d'un rêve; toute mon excitation fébrile tomba et fit place à une grande prostration. »

Le 20 septembre 1888, M. B... se promenait dans les rues de Paris ; il s'arrête à la devanture d'une librairie où sont exposés des ouvrages de droit. Un réveil de l'impulsion kleptomaniaque se produisit brusquement. Gomme à sa première crise, il éprouva une sorte d'ciura; en même temps qu'il subissait une étrange fascination, son corps était agité d'un tremblement nerveux, une sueur froide baignait son front, sa vue se troublait ; comme dans un vertige, il se saisit de l'ouvrage et s'enfuit, pénétré du bonheur profond que donne la possession d'un objet ardemment désiré! « Toute la journée, raconte-t-il, une obsession irrésistible et qui ne laissait place ni au raisonnement, ni même à la simple idée que je volais, me poussa à dérober des livres, de ci, de là, des livres de droit surtout. La nuit suivante, chose singulière et qui ne m'était pas arrivée depuis longtemps, je dormis d'un profond sommeil. A huit heures du matin, j'étais debout contemplant sur ma table les huit ou dix volumes provenant de mes soustractions de la veille, les couvant des yeux comme un avare enfermé avec son trésor. Il me semblait que ces quelques bouquins fussent une fortune, plus qu'une fortune, car ils jouaient, dans mes idées de possession, un bien autre rôle que les billets de banque que

j'avais sur moi et auxquels je ne pensais même pas ! »

Lorsque nous voyons pour la première fois M. B..., à Mazas, il est très ému et très attristé de sa position ; d'assez haute stature, il a les dehors de la santé, bien que ses traits expriment la fatigue et une vague inquiétude. C'est avec une entière lucidité qu'il s'explique sur les circonstances de son arrestation et sur toutes les particularités de son existence ; sa sincérité ne nous paraît pas devoir être mise en doute.

Découragé, perplexe, presque anxieux par moments, il s'interroge sans cesse, nous dit-il, sur ses défaillances morales, sur ses étranges obsessions, sur la bizarrerie de sa conduite : il en redoute les conséquences et se déclare décidé à en finir avec la vie, par tous les moyens, si une condamnation doit l'atteindre. En s'analysant, en réfléchissant à ses impulsions qui, tantôt assoupies, tantôt avivées et tyranniques, l'exposent pour la seconde fois à. une condamnation, il aboutit à cette conclusion, à savoir que ses actes délictueux ne peuvent qu'être la conséquence d'un désordre de la sphère morale. M. B..., qui est un homme doué d'une réelle intelligence et surtout d'une imagination ardente, se rend donc parfaitement compte de sa situation. Si on ne recherchait chez lui que la manifestation d'un délire ou de l'inconscience caractérisée, on ne le considérerait point comme un malade de l'esprit. Et cependant, nous n'hésitons pas à affirmer que, par bien des côtés, il se distingue de l'individu normalement organisé. M. B... est à classer parmi les représentants de la dégénérescence mentale héréditaire qui nous fournit tant d'exemples de bizarreries morales. Ce n'est pas seulement par la connaissance des faits d'aliénation mentale dans sa famille que nous sommes conduit à le juger comme un héréditaire, c'est surtout par la constatation de certains phénomènes psychiques qui interviennent là comme de véritables stigmates moraux de l'état de dégénérescence. M. B... est dominé par des obsessions, des impulsions qui constituent une variété de vertige mental.

Il est exceptionnel, dans les cas de cet ordre, que l'attraction appétitive soit isolée de tout autre syndrome

plus ou moins analogue. Ici comme ailleurs nous voyons que Taltération de la sensibilité morale a eu des occasions de se manifester d'une façon très diverse. A six ans, c'est l'orgasme génital s'éveillant à la vue du bonnet d'une domestique ; c'est, depuis lors, la recherche passionnée de cette sensation génésique dans laquelle l'odorat semble avoir un rôle important. Plus tard, ce sera la contemplation des chemises de femme qui suffira à déterminer une éjaculation, ce sera encore cette singulière perversion du sens génésique qui le fera passer, presque indifférent, à côté d'une femme de son monde, mais le rendra muet, anhélant, impatient de l'assouvissement sexuel, auprès d'une servante ou d'une ménagère en costume de travail. Enfin B... nous a avoué avoir éprouvé un autre genre d'impulsion. Au cours d'un voyage en mer ayant aperçu un jeune mousse incliné sur le bastingage du navire, il lui vint une si violente tentation de le précipiter par- dessus bord qu'il dut aller dans sa cabine pour se soustraire à cette impérieuse envie.

Chez les héréditaires, la désharmonie des facultés intellectuelles est la règle; Tintelligence peut être active et brillante, mais c'est le plus souvent dans l'ordre des facultés morales qu'on rencontre des lacunes nombreuses, des altérations profondes. C'est chez eux que l'on trouve, à tout instant, cette instabilité de caractère, des sentiments et des penchants, ces alternatives de dépression et de surexitation fonctionnelle, ces enthousiasmes rapides et ces découragements non moins prompts, cette hyperacuité sensorielle à la faveur de laquelle leurs réactions sont sans proportion avec les impressions reçues.

Quand on connaît les déviations maladives, les troubles névropathiques, les bizarreries morales, les obsessions étranges de l'inculpé, lorsqu'on considère, d'autre part, qu'il s'agit d'un homme qui s'expose à une condamnation, à la perte de sa position, et cela pour la possession de quelques volumes ; quand on note, enfin, la répétition des mêmes faits et, en quelque sorte, le caractère de fatalité de semblables impulsions, on en

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arrive à conclure qu'on a bien affaire à un état morbide de l'esprit. On se trouve, là, en présence d'actes impulsifs qui échappent au contrôle d'une volonté saine.

Conclusion. — i° M. B... est atteint de dégénérescence mentale héréditaire caractérisée par des obsessions, des perversions du sens génésique et par des vertiges impulsifs.

2° On est autorisé à prétendre que c'est sous l'empire d'une impulsion kleptomaniaque irrésistible, analogue à celle qui avait déjà motivé son arrestation, il y a huit ans, qu'il s'est livré aux actes qui lui sont reprochés.

3" Dans ces conditions, il ne semble pas possible de le considérer comme responsable de sa conduite.

De l'aberration génésique signalée chez le malade qui fait l'objet du précédent rapport, variété d'onanisme impulsif, je pourrais rapprocher le cas d'un sieur C... que la justice m'avait également chargé d'examiner.

Cet individu — dont j'ai entretenu, à l'époque, la Société de médecine légale (i) et que MM. Blanche et Magnan ont également étudié — dégénéré à antécédents héréditaires assez chargés, ressentait à la vue d'un tablier blanc ce que M. B... éprouvait en présence d'un bonnet de domestique. Cédant à une impulsion irrésistible, il s'était fait, à plusieurs reprises, voleur de tabliers blancs. En ajuster un à sa taille, lui procure un enivrement sensuel extraordinaire; à ce moment, au comble de la volupté et en plein orgasme vénérien, il éjacule dans le tablier, le plus précieux des butins pour lui. Il le cache, l'enfouit dans la terre, et dès qu'il est libre, il court à sa cachette, le déterre avec une sorte de frénésie, s'en affuble aussitôt pour l'enterrer à nouveau, après l'avoir maculé de sperme.

{i) Bulletin de la Société de médecine légale de France,

Il suit les servantes, non pour elles, mais pour le tablier blanc attaché à leur taille et l'attraction est d'autant plus vive que la blancheur du linge apparaît plus immaculée... C... a subi plusieurs condamnations pour s'être ainsi emparé de tabliers blancs. Une nuit, par exemple, il pénètre, à l'aide d'effraction, dans une boutique de pâtissier, où il avait aperçu, de jour, une pile de tabliers blancs. Surpris, mis en état d'arrestation, il encourt un an de prison. Son existence tout entière a été dominée par la tvrannie de cette obsession.

Lorsque j'eus à le visiter, il venait d'être appréhendé dans des circonstances particulièrement étranges... Il longeait, un soir, l'avenue du Maine, lorsqu'il aperçoit, à l'étalage extérieur d'un marchand de nouveautés, un mannequin revêtu d'une longue matinée blanche. A cette vue, il reçoit une commotion; dans la demi-obscurité, il distingue mal la nature du vêtement... Il croit voir le tablier de ses rêves... îl subit une irrésistible impulsion et, sans plus hésiter, au plein du vertige de la fascination, il s'élance, se saisit du mannequin, l'enlace dans ses bras et s'enfuit... Le marchand court après lui et l'arrête. Je n'eus pas de peine à démontrer à l'honorable magistrat instructeur qui m'avait commis que G... est un malade obéissant à des impulsions irrésistibles. Le malheureux obsédé, qui fut pris d'un accès de dépression mélancolique, à la suite du vol du mannequin, bénéficia d'une ordonnance de non-lieu.

§ I. Dans la partie clinique de cet ouvrage, j'ai relaté la curieuse observation de cet homme de lettres, atteint féminisme moraly indifférent à l'égard de la femme elle-même, mais amoureux passionné des dessous féminins, qui se faisait habiller avec un corset, des jupons, etc., entrait en érection à la vue des vêtements intimes d'une femme élégante, et

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en achetait pour les toucher et s'en revêtir, à domicile et en secret.

J'ai eu à examiner, de même, de malheureux obsédés qui avaient été arrêtés, celui-ci par exemple pour avoir volé dans un champ une chemise de femme, celui-là pour avoir soustrait des mouchoirs dans les poches de dames qui se pressaient aux abords d'une station d'omnibus. L'impulsion se double presque toujours, en pareil cas, de l'appétition onanistique et c'est l'objet ainsi conquis qui en représente l'occasion provocatrice et sera le stimulant du spasme voluptueux.

Si pour un certain nombre de ces déviés, c'est tel ou tel objet de la toilette féminine vers lequel se concentre et se spécialise l'attraction maladive; pour d'autres, le désir, sans plus ressembler au besoin naturel du rapprochement, va cependant viser plus personnellemenl les attributs féminins. Tel est le cas de ces coupeurs de cheveux flottants ou coupeurs de nattes, dont il m'a été donné d'examiner récemment deux types fort intéressants à quelques semaines d'intervalle, à Tlnfirmerie spéciale : tous deux étaient l'objet de poursuites judiciaires.

Le premier, un sieur P..., dégénéré héréditaire, dont M. Motet a lu la très curieuse observation à la Société de médecine lé-

gale (i), avait été arrêté à la station d'omnibus du Trocadéro, au moment où, armé de ciseaux et serrant de près, dans la foule, une jeune fille, il coupait les cheveux que celle-ci portait nattés et tombants. On trouva au domicile de P..., dont toute l'existence n'a guère été qu'un tissu de bizarreries, une grande quantité de nattes recueillies de la même façon; il avoua, par la suite, aux médecins chargés de le visiter, qu'il sortait, tous les soirs, de la commode où il les cachait soigneusement, environ soixante-dix bouts de nattes, tout son butin, appliquait ces cheveux sur ses organes génitaux et, ivre de bonheur, obtenait le spasme voluptueux.

Le second, un sieur M. Eugène, âgé de vingtsix ans, employé, faible d'intelligence, frère d'épileptique, a été arrêté le 14 mars dernier, jour de la Mi-Carême, sur le boulevard des Italiens où se pressait une foule compacte. Il fut surpris coupant, à l'aide de ciseaux, les cheveux d'une fillette que celle-ci portait flottants et épars sur les épaules. Lorsqu'on le fouilla, on trouva sur lui trois petits papiers repliés en sachet, et renfermant chacun des mèches de cheveux; il avoua qu'il venait de les couper un

(i) Motet. Etat mental de P., poursuivi pour avoir coupé les nattes de plusieurs jeunes filles [Annales d'hygiène 1890, t. XXTI, p. 33 1).

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instant auparavant dans la foule où il s'était mêlé, à celte intention. Neuf autres papiers, présentant la même disposition, mais vides, étaient destinés à recevoir le même contenu. M..., que le Petit Parquet déféra à mon examen, nous raconta que « l'envie des cheveux le travaillait depuis longtemps ». A l'âge de dixsept ans, il avait été arrêté aux Tuileries : des agents en observation l'avaient vu se presser contre une fillette, absorbée dans la contemplation du Théâtre Guignol, et rouler entre ses doigts les cheveux flottants de l'enfant. A un moment donné, les gardiens s'avancent et l'un d'eux, saisissant à pleine main, à travers le pantalon, la verge de M..., en complète érection, l'appréhende en lui disant : « Enfin, on vous tient... depuis le temps qu'on vous surveille! » Poursuivi pour outrage public à la pudeur, il fut condamné à trois mois de prison. M... est un débile, déprimé et fort peu intelligent; c'est un malade dont j'ai cru devoir demander le placement à Sainte-Anne, où il se trouve actuellement.

§ 2. Parmi les manifestations des perversions sexuelles dont la médecine légale a fréquemment à s'occuper, il conviendrait aussi de mentionner ces faits si nombreux d'outrage public

à la pudeur, consistant en une exhibition des organes génitaux. Ceux que mon éminent et regretté maître Lasègue (i) a appelés des exhibitionnistes, voulant désigner d'un mot, non une espèce nosologique, mais plutôt une espèce délictueuse, si l'on peut ainsi dire, se recrutent à peu près dans tous les groupes morbides; on y trouve des affaiblis, des déments séniles, des paralytiques généraux, des vertigineux épileptiques, des alcooliques et aussi des dégénérés. C'est à ce dernier groupe qu'appartient, d'ailleurs, le type impulsif et conscient. J'ai eu à m'occuper judiciairement et administrativement de plusieurs faits de cet ordre. Je me bornerai à faire une simple allusion au cas d'un sieur M..., déféré à mon examen par M. Merle, juge d'instruction, le 29 juillet 1886.

Il s'agissait d'un jeune homme de vingt-six ans, emplo3'é d'administration, appartenant à une famille honorable et ayant reçu une excellente instruction. Fils d'un ingénieur des plus distingués, emporté rapidement par des accidents cérébraux et d'une mère faible d'esprit, M. M... fournit la preuve d'une grande instabi-

(i) Lasègue. Les exhibitionnistes [Études médicales, 1S84). (Voir sur le même sujet le très intéressant article que M. Magnan vient de publier : Les exhibitionnistes. Bull. méd. i5 mai 1890).

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lité mentale, d'une mobilité extrême dans les goûts et les penchants; on nota des fugues bizarres, des phases d'automatisme ambulatoire, des impulsions étranges, caractéristiques de l'état de dégénérescence mentale et témoignant d'une singulière aberration du sens génital. Cédant à un désir morbide irrésistible, il ouvrait la porte des boutiques de gantières, de lingères, de modistes, etc., où il avisait de nombreuses jeunes filles. Il n'allait pas plus loin; mais, se campant sur le seuil du magasin, rapidement et sans mot dire, il déboutonnait son pantalon et exhibait ses organes génitaux, et cela fait, s'esquivait à la hâte. Du reste, pas d'orgasme génital, pas d'appétit lubrique cherchant une plus ample satisfaction. En ce court étalage de ses organes sexuels se résumait l'impulsion qui s'}^ épuisait sur-le-champ : « Il fallait, me disait-il, qu'on me vît... C'était là le seul besoin que j'avais à satisfaire; mais c'était plus fort que moi! »

3. Lorsque l'expert est appelé à se prononcer sur des faits relatifs aux aberrations du sens génital, il a parfois besoin de se défendre contre une instinctive répulsion qui tendrait à lui faire porter très rapidement un jugement sévère sur les actes des pervertis ou anomaux sexuels soumis à son examen, actes qui em

pruntent souvent les dehors du vice le plus dégradant, sans être cependant moins du ressort de la maladie.

Ce sentiment parle surtout très haut quand il s'agit des manœuvres honteuses de pédérastie. Et pourtant, parmi les êtres livrés à ces pratiques répugnantes, il en est un certain nombre que la pathologie mentale réclame (i). A titre d'exemple, je pense devoir citer le rapport suivant mettant en lumière les caractères morbides de l'inversion sexuelle apparaissant dès l'âge de dix ans, en même temps q^u'il cons^ titue un document intéressant pour le chapitre qu'on pourrait intituler :/a jalousie du pédéraste,

IX. Tentative de meurtre. — Inversion dU sèiis génital. — Habitudes avouées de pédérastie. — Jalousie morbide. — Epilepsie et débilité mentale. — Irresponsabilité, — Non-lieu. (Rapport me'dico-k-gal. — Com"" rog''^ de M. Boursy. Jugé d'instruction. ' — 8 juillet 1886.)

Gustave L... (arrêté pour avoir tenté d'assassitîer uil sieur X... son copédéraste, qu'il accusait d'infidélité), âgé de trente-deux ans, domestiquêj de stature moyenne, d'un développemént physique normal, a reçu avec Itt vie les plus fâcheuses dispositions. Sort père est mort dans un asile d'aliénés. Il avait un frère qui a disparu pendant la guerre franco-allemande; on assure qu'il

(i) Gharcot et Magnan. Loc. cit. — Rèuss. Les aberrations du sens génésique che:^ l'homme {Ann. d'hyg, et de méd. lég., 1886).

Paul Garnier. 25

ÉTUDE MKDICO-LKGALE.

était atteint d'épilepsie ; enfin, un cousin germain a étc frappé d'aliénation mentale.

L'enfance de L... aurait été exempte de maladie grave, mais son tempérament était nerveux, son caractère impressionnable et instable. En 1878, il fut atteint d'une première attaque d'épilepsie. Il faisait à cette époque son service militaire; sa névrose bien constatée lui valut la mise à la réforme. Est-ce bien, en réalité, à cette époque qu'il convient de faire remonter les premières manifestations du mal comitial? Nous penserions plutôt que l'épilepsie est apparue à une date bien antérieure. En effet, L... urinait fréquemment au lit pendant son adolescence et c'est, sans doute, à des crises nocturnes qu'il faut attribuer ces mictions involontaires et inconscientes. Quoi qu'il en soit, ce qu'il importe de noter, c'est que l'inculpé a éprouvé, dès le plus jeune âge, d'étranges propensions sur lesquelles nous devons maintenant insister.

A dix ans, L... s'aperçut, pour la première fois, que le contact, sur sa joue, de la barbe d'un hi)mme qui l'embrasse lui fait ressentir une impression singulière. Il est tout troublé, envahi par une émotion voluptueuse. « Je me souviens, dit-il, que cela me piquait le plus agréablement du monde et je recherchai, dès lors, les occasions de renouveler cette jouissance. Bientôt ce fut la vue d'un individu occupé à uriner qui me passionna. Je faisais tout ce que je pouvais pour apercevoir ses organes génitaux et quand j"v parvenais, j'étais en proie à une grande surexcitation qui me poussait à la masturbation ».

L'impulsion ne va pas tarder à se préciser. A treize ans, son regard s'attache avec insistance sur certains hommes qui lui plaisent ; ce sont des ouvriers aux allures mâles et revêtus de leur costume de travail : « Une blouse bien portée, remarque L..., a toujours été mon caprice », Par la simple représentation mentale d'un individu qu'il pare des attributs qui le charment, il éprouve l'orgasme génital. Pendant le temps qu'il est resté sous les drapeaux, il a pu constater que l'unilorme le laissait indifférent. C'est la blouse de l'ouvrier

ABERRATIONS DU SENS GKNÉSIQUE. . SSy

qui l'émeut et l'attire. Nous insistons à dessein^ sur la spécialisation de l'appétition qui a, en pareille occurrence, une valeur de premier ordre. On retrouve là, en effet, le caractère de fixité de l'impulsion maladive avec sa tyrannie inexorable.

De même que dans la plupart des cas analogues, la cohabitation avec la femme est plus que reléguée au second plan. L... n'éprouve aucun désir pour les relations sexuelles normales. Sans aller jusqu'à la répulsion véritable, il est à peu près indifférent. Il a bien eu des maîtresses de passage, mais c'était, il le reconnaît, pour en tirer vanité auprès de ses camarades et pour faire comme eux.

Afin de mieux permettre de juger jusqu'à quelles étranges aberrations génésiques L... en est arrivé, il nous faut reproduire quelques extraits des notes qu'il nous a remises. Le cvnisme en serait révoltant si l'on perdait de vue la perversion maladive pour ne s'attacher qu'à la constatatton d'un vice honteux et dégradant. Parlant de la maîtresse qu'il a eue, il écrit ceci : « Cette femme avait des bontés pour moi et je lui en étais reconnaissant; mais, à vrai dire, ce n'était pas pour elle que je la voyais et que j'entretenais des relations avec elle, c'était pour Vamant qu'elle a eu : Combien j'aurais payé cher pour être aimé de celui qu'elle n'aimait plus et que, moi, j'adorais de toutes les forces de mon être, sans qu'il s'en soit jamais douté. J'étais heureux de passer sur ses brisées. Je prenais satisfaction, moi jeune homme de vingt-trois ans, avec cette femme de quarante-six ans, en pensant à cet homme. Dans mes rapports intimes, c'était toujours lui que j'avais devant les yeux; c'est avec lui que je m'imaginais être et c'est seulement avec l'idée que j'avais de lui, à ce moment, que je parvenais à me satisfaire ».

Bientôt néanmoins, il laissera cette femme, pour se remettre à la recherche des beaux ouvriers, suivant son expression. Dans toutes les maisons où il se place comme domestique, on remarque ses sorties fréquentes et on le renvoie au bout de peu de temps. Un soir, aux (Jlhamps-Elysées, L,.. en quête de rhoiiune, rencontre

ÉTUDE MHDICO-LKGALE.

celui auquel il va tout de suite vouer une passion ardente. Il raconte, en des termes enthousiastes, les pratiques d'onanisme mutuel et de pédérastie exécutées avec cet individu.

A dater de ce jour, il n'a plus qu'un désir, plus qu'une préoccupation : se retrouver, à chaque instant, avec l'homme dont il ne peut plus se passe?' : « Je fus, nous dit-il, depuis ce moment, en proie à une véritable exaltation. Je sentais que j'en étais amoureux fou et que je ne pouvais plus vivre sans lui : Je devins extrêmement jaloux. M'étant aperçu qu'il allait avec des femmes, j'eus le cœur serré comme dans un étau. J'aurais voulu tuer la femme qui me l'enlevait et s'emparait ainsi de ma vie. Mes tourments furent si violents que j'eus la jaunisse et que je tombai malade. »

Après nous avoir fait le récit de ses reproches à l'adresse de l'être inconstant, de ses querelles de jalousie, des alternatives de rupture et de réconciliation avec « son amant », il s'écrie emphatiquement : « Ah ! chers et tristes souvenirs! comme j'embrassais ce beau corps, cette jolie figure où ne paraît pas une ride, cette bouche si fraîche faite pour les baisers, ces beaux yeux que j'adorais, ces joues si mignonnes, ce menton fait à ravir. Comme tout cela crie vengeance! Gomme je devrais maudire cette amitié ardente qui a brisé ma vie! Et cependant, je l'aime toujours. — Terribles souvenirs! éloignez-vous de ma pensée; que j'en boive l'oubli à pleine coupe. Ton indifférence me fait souffrir le martyre. Moi qui ai tout oublié pour toi, négligé mon avenir! Enfin, c'est peine perdue. J'ai assez prêché dans le désert... J'aurais voulu te défigurer. Je n'ai pas réussi... Tant mieux pour toi... J'en suis heureux. Profite de la vie. Quant à moi, je n'ai plus d'avenir; mon point d'arrêt est fixé... Dieu seul me justifiera de mon insupportable existence. Ah! visage adoré, puisses-tu retrouver autant d'affection... mais jamais... Je te dis adieu, cher, bien cher adoré Louis, à toi le seul être de ma pensée et pour qui je voulais vivre. Ton souvenir est gravé dans mon cœur et arrosé de mes larmes. » Depuis quelques semaines L..., absolument dominé

ABERRATIONS DU SENS GÉNÉSIQUE. SSq

par son étrange et maladive passion et en proie à tous les tourments d'une intolérable jalousie, subissait, ainsi que le démontrent tous les documents de l'enquête, une sorte de crise de détresse morale. Il ne dormait plus, s'exaltait sitôt qu'il se trouvait en présence de « son Louis », le suppliant de lui rendre son affection et l'avertissant qu'il ne sera plus maître de lui, s'il se voit délaissé... Il arrive un jour chez X...; il est bouleversé, effaré... il le menace d'un revolver chargé dont il s'est muni. « J'étais au désespoir, dit-il; j'aurais préféré à son indifférence un coup de poignard... C'était fini, je le voyais bien... Il ne voulait plus de moi. Je lui écrivis des lettres où je lui disais que j'allais mourir et j'eus, en effet, bien des fois, l'idée de me pendre. Je lui ai fait des menaces de vengeance. Enfin, je pris une décision énergique. Je résolus d'abîmer cette jolie figure que j'ai tant aimée et qui se livre à d'autres. Le jour où je l'ai poursuivi avec un rasoir dans le but de lui taillader le visage, de le défigurer plutôt que de le tuer, j'avais pris deux verres d'absinthe pour m'exciter et me donner le courage nécessaire... »

L... est un pédéraste; loin de nier, d'ailleurs, ses habitudes honteuses, il les confesse avec une complaisante lubricité de langage. Mais nous croyons pouvoir dire de lui que c'est un pédéraste d'un genre à part. Si les révoltantes pratiques auxquelles il se livre sont, d'une manière générale, le produit de dégradantes passions, il est juste de remarquer, néanmoins, que certaines aberrations du sens génital sont véritablement du domaine de la pathologie... Plus on s'applique à étudier de près les individus qui nous offrent ces exemples de perversions et inversions sexuelles, à reconstituer leur entière biographie, sans négliger de pousser la recherche jusque dans les antécédents héréditaires, plus on s'assure que, dans bien des cas, ces anomalies morales se relient étroitement à une tare, à l'état de dégénérescence mentale. C'était là ce que Tardieu faisait pressentir quand il écrivait en parlant des pédérastes : « Il y aurait une attention plus sérieuse à donner à l'état mental de certains individus convain-

3 go

lÎTUDK MKDICO-LKC.ALE.

eus de pédérastie et chez lesquels la perversion morale pourrait aller jusqu'à la folie. » Au surplus, l'inversion du sens génital est un syndrome épisodique, aujourd'hui décrit parmi les irrégularités fonctionnelles qui distinguent les dégénérés héréditaires, ainsi que l'établissent les beaux travaux de MM. (^harcot, Magnan, Brouardel, Lombroso, Krafft-Ebing, Tarnowsky, etc.

Un enfant de huit à neuf ans, qui éprouve une voluptueuse curiosité pour les nudités masculines, ressent une satisfaction singulière lorsque des poils de barbe effleurent sa joue; qui est poursuivi, un peu plus tard, par l'idée captivante, obsédante d'un homme jeune vêtu d'une blouse, est autre qu'un enfant vicieux; on est eu droit de dire que c'est un être prédisposé héréditairement aux déviations morales. De tels penchants surgissant à un âge où ils ne peuvent être le produit de la contamination du vice, relèvent d'une impulsion pathologique.

L... avec son exaltation étrange, sa jalousie angoissante et morbide, ses crises de désespoir, apparaît comme un individu dévoyé, subissant le joug d'obsessions irrésistibles. — Véritable débile de l'intelligence par sa manière de juger les choses, il est de plus atteint d'une névrose grave et, à ce propos, il n'est pas inutile de noter, en passant, que la pédérastie est fréquente chez les comitiaux : on a même signalé la variété épileptique de ce penchant contre nature.

A Mazas, L... garde une attitude quelque peu déprimée et découragée; il est calme, lucide, mais sa conversation révèle une sorte d'anesthésie morale. 11 ne semble pas se rendre compte de ce qu'il y a de méprisable, avilissant et condamnable dans la nature des relations qu'il entretenait avec X... Il enparlecomme d'unechosetoute naturelle etnon comme d'un vice révoltant. Il s'inquiète peu de savoir quel est le sort qu'on lui réserve et il ne songe pas à s'informer du but de nos visites. I^'examen de ses organes génitaux ne fait découvrir aucune anomalie de développement : il est peu démonstratif au point de vue des habitudes de pédérastie active et passive : il en est de même de l'exploration de

ABERRATIONS DU SK\S (^KNKSIQUK. ^Ql

la région anale. Son aspect général est celui d'un homme fatigué, amaigri, neurasthénique. Il se plaint de céphalalgies opiniâtres, de douleurs à la nuque, de bourdonnements d'oreille, d'éblouissements, de vertiges, etc. \.... qui avait été frappé d'une attaque d'épilepsie lors de l'un des interrogatoires qu'il eut à subir dans le cabinet du juge d'instruction, n'a pas eu de nouvel accès.

En conclusions, i° L..., Gustave, que des antécédents héréditaires prédisposent à la folie, atteint d'épilepsie depuis dix ans environ, est un dégénéré, présentant les manifestations pathologiques d'une inversion du sens génésique ;

2° C'est sous l'empire d'une jalousie étrange, produit direct de son aberration sexuelle, qu'il a conçu son projet criminel et c'est au plein d'une crise d'exaltation intellectuelle qu'il a tenté de l'exécuter;

3° Il n'offre pas actuellement de symptômes proprement dits d'aliénation mentale, mais son état de trouble moral n'en est pas moins manifeste : il n'a que très imparfaitement conscience de sa situation;

4° Dans ces conditions, nous estimons qu'il est à peu près irresponsable de l'acte pour lequel il est poursuivi.

X. Vol. — Erotomanie. — Amour psychique d'une jeune fille pour deux jeunes gens au profit desquels elle vole, afin de les entretenir et de parer leurs maîtresses. — Dégénérescence mentale. — • Hystérie. — Irresponsabilité. — Non-lieu. (Rapport médico-légal. — Com. rog. de M. Frémont, juge d'instruction. 3o mai 1889.)

Mademoiselle X... âgée de trente-quatre ans, sans profession, appartient à une famille des plus honorables qui a, depuis longtemps, eu fort à souffrir de la singularité de ses tendances, de l'excentricité de ses allures. De quatre enfants, mademoiselle X..., paraît être seule à manifester des instincts anormaux. On ne cite pas de cas de folie dans la famille, mais sa mère est d'un tempérament nerveux très accusé et d'une impressionnabilité excessive.

392 liTUDE .mi';dico-ij';gale.

Mademoiselle X... est petite, brune, de physionomie douce et intelligente; ses traits sont réguliers; on ne remarque aucune malformation dans la structure crânio-faciale. Née avec des disposions névropathiques très accentuées, mademoiselle D... a eu une enfance délicate. Nature douce et aimante, elle est en même temps fantasque et mobile, prompte aux enthousiasmes irréfléchis, bientôt suivis d'un revirement total. A l'époque de l'évolution de la puberté, à quinze ans, sa constitution névropathique se dessine davantage; des attaques nerveuses se déclarent. A vingt ans, elle manifeste un grand zèle religieux; et, dominée par une véritable exaltation mystique, elle sollicite pour entrer dans un couvent. On fut sans doute frappé de tout ce qu'il y avait de dispositions maladives dans cette prétendue vocation religieuse, car on évita de faire droit à ses demandes réitérées.

Quelques années plus tard, des accidents nerveux de nature hystérique la tinrent alitée pendant plusieurs mois, elle eut une contracture rebelle de la hanche gauche simulant une coxalgie. On lui fit suivre un traitement hydrothérapique prolongé grâce auquel les accidents nerveux s'amendèrent progressivement. Mais mademoiselle D... restait, au moral, une personne d'allures insolites, sujette à des bizarreries nombreuses, à des impulsions étranges et irrésistibles. Quoi qu'il en soit, l'anomalie de ses penchants devait s'affirmer bientôt par le plus singulier des entraînements, par toute une série d'actes qui dénoncent le désordre de l'esprit et se rapportent à un type morbide bien connu en pathologie mentale.

En i885, mademoiselle X..., que ses idées mystiques avaient éloignée du mariage, se sentit tout à coup irrésistiblement attirée vers un jeune Levantin de dix-neuf ans. Elle s'intéresse à cet étranger dont la famille est au loin et semble, selon elle, le délaisser. Elle est séduite par cet air de nonchalance et de vague mélancolie qu'elle trouve dans ce fils de l'Orient. » Tout la charme : l'isolement dans lequel il est, sa paresse native, son attitude rêveuse et alanguie, ses dehors de molle insou-

ciance... Elle fait naître les occasions d'entrevues; elle sollicite les confidences du jeune homme et, à son tour, lui livre le secret de son cœur. Elle lui avoue son aflfection « où il y a, lui dit-elle, la tendresse d'une sœur exceptionnellement aimante. Elle lui assure qu'elle sera sa protectrice, elle remplacera une famille qui l'oublie, ou le traite avec trop de se'vérité, ne comprenant pas son vrai caractère et ne sachant pas pardonner aux faiblesses bien excusables d'un jeune homme de vingt ans »

Les parents de mademoiselle X... s'étaient aperçus des assiduités de leur tille auprès du jeune X... ; ils lui firent des remontrances bien naturelles, mais se heurtèrent à une résistance que rien ne put faire fléchir. Ce ne fut pour elle que prétexte à multiplier ses preuves de tendresse. Les relations continuent entre la jeune fille et X... relations où, sans l'intervention d'aucun lien physique, l'une se donne tout entière, prodiguant les manifestations du plus ardent dévouement, tandis que l'autre reste froid et indifférent, se bornant à tirer parti d'une situation qui n'était pas dépourvue, pour lui, d'avantages matériels.

Mademoiselle X... commença à prélever sur ses économies, pour fournir de l'argent de poche à « son adoré » qui trouve tout naturel d'accepter les largesses de cette jeune fille affolée de lui. Bientôt cet argent fut épuisé. Cependant, elle est prête à tout pour que celui qu'elle aime ne manque de rien et ait de quoi se livrer à ses plaisirs, entretenir des maîtresses dont elle n'est nullement jalouse. Dans son amour dégagé de toute appétition charnelle, elle va même jusqu'à lui choisir ses maîtresses et lui propose, un jour, de prendre à ce titre sa femme de chambre qu'elle catéchise à cet effet. A bout de ressources, mademoiselle X... fait appel à la ruse, au mensonge, au vol, afin de se procurer l'argent dont X... a besoin, argent qu'il s'est promptement habitué, d'ailleurs, à réclamer impérativement.

La jeune fille met au pillage la maison de ses parents; elle emporte le vin, les liqueurs, le linge, etc., et remet le tout au jeune homme. Elle parcourt les magasins, y

l-TUDE MKOirO-LKGALF.

î'aii des commandes exagérées et quand ces marchandises sont au domicile de ses parents, son premier soin est de les revendre afin d'en donner l'argent à X.,.

Grâce à ces subsides, celui-ci mène joyeuse vie et se refuse à retoui-ncr dans sa ville natale, où le rappelle sa famille. A la longue, on parvint, cependant, à lui faire quitter Paris et les parents de mademoiselle X... purent croire que tout était fini. Il n'en fut rien. Une correspondance assidue s'établit entre la jeune fille et le jeune X... qui ne cesse d'écrire qu'il est malheureux, qu'il manque de tout; il réclame des effets, insiste sur la coupe du pardessus qu'il désire, décrit minutieusement les objets dont il demande l'envoi, gourmande sa correspondante de ne pas exécuter tous ses ordres avec l'empressement qu'il souhaiterait. En réalité, celle-ci fait tout ce qu'elle peut et expédie des ballots.

Mais, elle finit par se trouver à court; elle invente mille expédients pour se procurer de l'argent. Dans son égarement, mademoiselle X... n'a pas un instant l'idée qu'on l'exploite indignement. Elle voudrait pouvoir faire plus, voilà tout! Et quand il lui écrit sur un ton de méchante humeur : « Je n'ai pas encore reçu les 3oo francs que je t'ai demandés, qu'attends-tu pour me les envoyer? » sans accompagner sa réclamation, non seulement de termes affectueux, mais, pas même d'une formule polie, elle ne songe qu'à l'impatience de celui qu'elle idolâtre, et aux moyens de lui donner satisfaction.

Ees choses en étaient là, lorsqu'un jeune frère de X... fut à son tour envoyé à Paris pour y faire ses études de médecine. Il est mis au courant de la situation par son aîné, qui rêve de se faire donner une forte somme par celle qui est l'esclave de ses désirs. Il est chargé de s'entendre avec elle pour mener les choses le plus rapidement possible. Mademoiselle X... voit ce messager ei s'éprend aussitôt de lui comme elle s'était éprise du frère dcmt elle trouve qu'il est la véritable image. C'est un adolescent de i8 ans, qu'elle va combler de ses prévenances. Elle reporte sur lui toute la vivacité de son platonique et ardent amour. Il lui paraît malheureux et

ABERRATIONS DU SENS GÉNÉSIQUK. '}>q?

intéressant ; elle lui promet de faire en sa faveur ce qu'elle a déjà fait pour son aîné; elle écoute moins les appels, de plus en plus pressants, cependant, qui lui arrivent de son premier i7>7K7»/ et se dévoue dès lors au nouveau venu. C'est à lui, désormais, qu'elle distribue argent, provisions, vêtements, et c'est pour lui qu'elle se dépouille de ses bijoux. Elle sait que ceux-ci doivent servir à parer la maîtresse avec laquelle X... habite... (^ette considération n'est pas pour arrêter l'amante mystique dont le seul et unique souci est de procurer une satisfaction à celui dont elle est chastement éprise.

Un jour arrive où, à bout de ressources, ayant épuisé tous les expédients pour se procurer de l'argent, désolée à l'idée que le jeune X... peut être malheureux, elle n'aperçoit plus que le vol comme moyen de lui venir en aide. Alors, commence dans les magasins de nouveautés, cette série de larcins qui devaient amener, à la longue, son arrestation. Le 2 3 mai dernier, mademoiselle X... était surprise au Bon-Marché, en flagrant délit de vol : elle venait de dérober un pantalon au rayon des vêtements pour hommes, et essayait de le disimuler sous son chàle. Conduite au commissariat de police, elle avoue que depuis longtemps elle a pris l'habitude de voler dans les magasins pour entretenir un jeune homme, qu'elle aime tendrement mais purement. On fit une perquisition chez X...; elle fit découvrir un grand nombre d'objets apportés par la jeune fille ; bijoux, effets d'homme, vêtements de femme, etc. Parmi ces derniers était un corsage dérobé la veille par mademoiselle X... et que la fille Mathilde M..., maîtresse du jeune homme, avait déjà démonté pour l'ajuster à sa taille.

Dans les jours qui suivirent son arrestation, mademoiselle X... montra le plus grand désarroi intellectuel et moral. Elle ne se rend pas compte de la situation : elle se plaint, avant tout, de sa famille; elle écrit à des amis pour qu'on vienne la délivrer, se prétendant victime de la cruauté de ses parents. « Je ne suis enfermée, écrit-elle, qu'à cause des injustices criantes et répétées de toute ma famille du diable qui marche à pieds

joints sur tous les sentiments du cœur pour arriver à vous exaspérer et à vous faire commettre des choses que la loi condamne. » Puis elle essaye de renseigner « son adoré » sur ce qui est arrivé, lui disant que son mariage avec lui peut seul désormais aplanir toutes les difficultés; elle le prie de ne pas se tourmenter en lui faisant remarquer que le mariage la mettra en possession de 5oooo francs, montant de sa dot.

Lorsque nous la voyons pour la première fois, son exaltation s'est un peu calmée, mais son trouble émotionnel est encore très accentué.

Ce qui apparaît tout de suite dans la conversation de mademoiselle X..., c'est le caractère puéril des idées. Cette personne de trente-quatre ans, instruite, entourée des meilleurs exemples, élevée dans d'excellents principes de morale et pourvue d'une éducation relativement supérieure, offre les plus singulières anomalies de la sensibilité morale et affective. Elle a, avec cela, le discernement d'un enfant et non celui d'une femme de son âge et de son instruction. Son esprit brillant par certains côtés, mais to.ut en lacunes par d'autres, ne parvient pas à saisir ce qu'il y a d'étrange dans les relations qui ont existé entre elle et les deux frères X... Son aveuglement ne s'est pas dissipé; et elle n'a que des paroles douces et tendres à leur adresse.

C'est avec un visible plaisir et en termes enthousiastes qu'elle nous dépeint les qualités physiques et morales des deux jeunes gens. Elle paraît] ne pas comprendre lorsqu'on s'exprime avec une juste sévérité sur leur conduite. « Ils étaient, réplic[ue-t-elle, si intéressants, si bien faits pour attirer la sympathie, avec leur nature indolente de l'Orient; leur tempérament flegmatique es disposait à la paresse; leur jeunesse leur a fait commettre des étourderies ; ils se sont laissé entraîner par les passions de leur âge. Tout cela est bien pardonnable. Je les aimais bien et j'ai été pour eux, dans leur isolement, une sœur très dévouée, une mère. Mon affection est toujours restée pure. Je ne voulais que leur bonheur. Malheureusement l'argent m'a fait défaut. Mes parents, très durs pour moi en cette circonstance, ne voulaient

plus rien m'accorder; cette détresse me bouleversa au point de me faire perdre toute conscience du droit des gens. Je me disais, dans mon exaspération, que ce que les gens riches ne voulaient pas faire^, d'autres le feraient sans le savoir; et voilà pourquoi, je commençai cette série de vols dans le riche magasin Boucicault; ce qui, aujourd'hui que je suis revenue à la saine raison, me parait irréparable. O dureté de l'existence ! O tristesse de la vie, où conduis-tu? tu troubles la lumière morale des esprits les mieux disposés à bien faire et des hauteurs du cœur les plus élevées, tu jettes dans les abîmes de l'obscurité de la conscience des gens homnis de la société. Voila comment, avec les aspirations les plus honnêtes d'un cœur aimant de femme, je suis tombée à ruiner, d'un coup, et mon honneur et ma réputation sociale. »

Dans tous les entretiens que nous avons eus avec mademoiselle X... elle nous a constamment affirmé que ses relations avec les frères X... étaient toujours restées pures et tout semble attester, en effet, que cette déclaration formelle, émise avec un grand accent de sincérité, n'est pas contraire à la vérité. D'après les renseignements recueillis par l'enquête, mademoiselle X... était connue comme une personne aux allures quelque peu mystérieuses et excentriques, venant, déposer presque chaque jour, dans la loge de la concierge de la maison habitée par X..., des plis, des paquets à l'adresse de ce dernier. On n'a jamais surpris entre eux une cohabitation suspecte. D'ailleurs le jeune X... avait sa maîtresse et les largesses de mademoiselle X... semblaient destinées au couple, puisqu'elle apportait aussi des vêtements de femme, des bijoux, etc., dont se parait la fille Mathildc M...

Au sujet de ce point particulier, l'examen de sa correspondance est fort démonstratif. L'instruction a fait saisir au domicile de X... des lettres comme celleci : « Petit frère tant aimé, tu ne viens pas! Quel chagrin pour moi. Je te baise, je te presse sur mon cœur et je te pardonne tes froideurs, afin que tu n'aies pas peur de revenir à moi. Laisse-moi donc un mot d'amour

KTUDE MÉDICO-LÉGALE.

filial et fraternel. Va au i68 chercher un paquet pour toi. Maintenant si tu veux les vêtements de femme, prends-les aussi. Ta sœur aimante et passionnée, etc.. » Dans une autre lettre, elle lui dit : « Mon cher petit, reviens sans peur, car mon cœur est ouvert pour toi, de manière à ne jamais t'effrayer, même si tu as des torts, parce que je t'aime infiniment et que je sais, par expérience, comme c'est difficile de lutter contre les passions mauvaises. .le te presse sur mon sein maternel, enfant prodigue, et je te bénis! Ta petite mère... etc. » Elle Tappelle ailleurs son bébé giité, le compare à un enfant qui repose dans son berceau entouré de fleurs et de rubans bleus dont une mère joyeuse épie tous les mouvements et elle termine ainsi : « laisse-moi chéri, chéri, jouir auprès de toi de tous les plaisirs du cœur légitimement conquis par l'amour laborieux d'une sœur-mère. Ta petite, etc.. »

Ce langage étrange, mélange de déclarations d'une amante passionnée, de protestations dévouées d'une sœur, de tendresses d'une mère, elle l'avait déjà tenu au frère aîné; le second ne s'en montrait pas plus touché que le premier. Nous avons eu sous les yeux de nombreuses lettres que celui-ci lui adressait. Toutes, ou à peu près, ont pour but d'obtenir soit de l'argent, soit des effets. Il ne s'attarde pas en compliments, ne parle jamais qu'affaires ou ne s'occupe que d'avoir des l'cnseicnements sur telle ou telle de ses anciennes maîtresses. Lorsqu'il est de mauvaise humeur, c'est-àdire lorsqu'il n'a pas reçu tout ce qu'il a demandé, il gourmande mademoiselle X... comme une servante et répond à ses protestations de tendresse : « Oui, oui. c'est entendu, tu m'aimes! mais en voilà assez! Écoute donc plutôt ce que je te dis !... .Te n'ai pas encore reçu le tricot rouge et le tricot rayé... .T'en suis très mécontent. Tu te moques de mes commissions maintenant! »

Mademoiselle X... se fait humble, caressante plus que jamais, elle répond : « Oh! écris-moi tout ce que tu as sur le cœur, des sottises même, j'aime mieux recevoir tes colères que de voir ton indifférence... Je te défie de trouver une femme qui t"aime plus ardem-

ABERRATIONS DU SENS GliNÉSIQUE. 3c,q

ment que moi. Je suis trop âgée pour toi peut-être; mais, puisque nous ne pouvons être que frère et sœur, que t'importe. Laisse-toi donc aimer par ton amie qui t'aime plus qu'une sœur. Tu es mon premier amour... J'ai fait quelques économies pour toi... etc. »

Ce qui caractérise, mieux que tout encore, la nature de l'affection de Mademoiselle X..., ce qui atteste son absolu désintéressement de l'amour physique, la limitation de sa tendresse à la sphère idéale, c'est le passage suivant de l'une de ses lettres en réponse à l'aîné des frères X... qui lui commande de s'informer des faits et gestes d'une nommée Jeanne, son ancienne maîtresse, du nom de son nouvel amant, etc., etc.. « Je pense souvent à elle, écrit mademoiselle X ..; l'autre jour, j'ai voulu passer devant ses fenêtres en espérant la voir... car penser à elle, la voir, c'est me rapprocher de toi; je t'ai vu tant l'aimer qu'elle a pris quelque chose de toi ! »

D'ailleurs, X... est si assuré du renoncement charnel de son amante mystique qu'il ne craint pas de lui écrire ses sensations avec les filles de joie qu'il a connues à Paris. Il lui demande de lui conserver, pour son retour prochain, sa femme de chambre, déjà mise par elle à sa disposition pendant son séjour dans la capitale : « Mèneras-tu, lui dit-il, cette affaire à bien r Louise voudra-t-elle m'attendre? Je la crois trop sensuelle... Enfin! je vais lui écrire. »

Nous avons tenu à entrer dans tous ces longs détails, car la déviation morale que nous étudions ici ne peut s'apprécier dans toute son étendue que si elle est minutieusement décrite. C'est alors seulement qu'elle acquiert toute la valeur d'une observation clinique. Ainsi exposé, l'état moral de mademoiselle X... apparaît sous sa véritable modalité morbide. Bien que les cas analogues ne soient pas des plus communs dans la science, ils y occupent cependant une place connue à contours assez nets et précis.

Sur un fond de déséquilibration originelle, qui est le terrain favorable à la production des obsessions et impulsions pathologiques se développe, un jour, une

400 ÉTUDE MIÎDICO-LliGALE.

étrange attraction où la raison cède tous ses droits devant une sentimentalité maladive.

Dans cet entraînement qui pousse ce déséquilibré, ce dégénéré comme on l'appelle scientifiquement, vers l'objet de son adoration, il ne faut pas chercher le stimulant de l'appétition charnelle, la sollicitation naturelle et instinctive qui rapproche les sexes. L'aspiration s'affranchit ici de toute matérialité dans l'amour et plane dans le vague des tendresses mystiques. Les individus que l'on est convenu d'appeler des érotomanes sont loin de représenter Vexcès, dans la sphère du fonctionnement génital; ils représentent plutôt le défaut, allant souvent jusqu'à l'absence totale de l'appétition génésique.

Au moral, ce sont des ardents, des incandescents ; au physique des indifférents, des frigides le plus ordinairement. Où il semblait, tout d'abord, qu'on allait rencontrer tout le dévergondage des passions sexuelles surexcitées, on ne trouve que les égarements de la sensibilité morale et affective, les rêves bizarres de l'union mystique.

Il est certain, en effet, que dans les cas types, la sollicitation attractive est tout idéale et que l'idée de la cohabitation est, en quelque sorte, répulsive pour ces êtres maladivement épris, dont les aspirations se renferment dans le domaine du plus pur platonisme. Nous n'hésitons pas à ranger mademoiselle X... dans cette catégorie des érotomanes et nous pensons que ses relations avec les frères X... ont bien réellement été exemptes, ainsi qu'elle l'affirme, de toute attache physique. Elle a été, selon toute apparence, « la sœurmère » qui s'effaçait, non seulement devant les maitresses de ces deux jeunes gens, mais allait encore, sous l'impulsion d'une tendresse cherchant ailleurs ses satisfactions, jusqu'à favoriser et à encourager les liaisons que l'on sait, liaisons où ses deux amants mystiques trouvaient ce qu'il n'était pas dans son tempérament de leur donner.

Pour combler un seul de leur désir, elle s'est toujours montrée prête à tout et le jour où l'obsession qui la

domine lui indique le vol comme seul moyen de leur venir en aide et de leur permettre d'entretenir et parer leurs maîtresses, rien ne la décourage, rien ne la révolte. Elle accepte avec une complète aberration du sens moral, les situations les plus humiliantes, les compromis les plus suspects. Elle demande seulement qu'on se laisse aimer, se déclarant prête à recevoir des injures de son frère chéri ! Elle est celle qui donne et en même .emps elle est l'esclave soumise, n'aspirant qu'à fournir de nouvelles preuves du plus absolu dévouement et ne rêvant pas un autre rôle.

Nous lui demandions un jour si sa proposition de mariage faite à l'un des deux frères X..., au lendemain de son arrestation, était l'expression de ses désirs les plus vifs, au point de vue d'une union plus étroite et plus complète; elle nous répondit simplement : « Je ne vois dans le mariage avec lui qu'une seule conséquence, à savoir que mes parents seraient obligés de me donner une dot; avec cet argent, il serait remis à flot; mais je ne puis être qii'ilne sœur pour lui, malgré tout mon amour. »

Mademoiselle X... n'a pas cessé, depuis que nous l'observons, de montrer les dispositions les plus bizarres, les allures les plus singulières. Tour à tour déprimée et exaltée, inquiète et confiante, elle témoigne d'une extrême mobilité des idées, des sentiments et des penchants. Elle n'a pas eu d'attaque d'hystérie et elle n'offre présentement aucun des phénomènes caractéristiques de cette névrose. On pourrait dire que son hystérie est actuellement plutôt morale que physique. Mais telle qu'elle est, c'est une malade à laquelle nous ne croyons pas qu'on puisse demander compte de sa conduite. Celle-ci est, en effet, sous la dépendance étroite d'une obsession pathologique. Mademoiselle X... est à classer parmi les dégénérés dont certaines facultés plus ou moins actives et brillantes ne peuvent faire méconnaître l'infériorité mentale très réelle.

Nous estimons donc que c'est une irresponsable qui a besoin d'être surveillée et traitée. Si sa famille n'était pas en mesure de prendre vis-à-vis d'elle les précau- Pauu Garnier. 3^

liTUDE MÉDICO-LÉGALE,

tions nécessitées par l'extravagance de ses idées, Tanomalie de ses tendances, il nous paraîtrait indispensable Que mademoiselle X,.. fût placée dans une maison de santé.

LES DÉGÉNÉRÉS VANITEUX EXALTÉS. — LES PER- SÉCUTÉS PERSÉCUTEURS. — PROTESTATAIRES ET JUSTICIERS.

Il a été fait allusion, plus haut, à cette exaspération qui s'empare de certains débiles vaniteux se disant méconnus, desservis, les jette sur la voie d'idées de persécution et les entraîne à des réactions violentes.

Il est dans la logique du délire des persécutions d'aboutir à une protestation solennelle, tendance qui fait de cette modalité vésanique la plus systématiquement dangereuse des formes de folie. Les maux incessants qu'endure le malheureux persécuté appellent des représailles ; et le jour où ses idées maladives, ses interprétations délirantes, ses troubles sensoriels, vont lui désigner telle personne comme l'auteur des souffrances, des vexations, des préjudices, des attentats dont il se plaint, on peut dire que le péril est imminent : la légiiime défense se prépare. Il faut remarquer cependant que les ressentiments du persécuté

LES DltGÉNltRÉS VANITEUX EXALTl'S. 4o3

peuvent aussi l'amener à s'attaquer au premier venu. Dominé par le de'sir d'occuper l'opinion de soft cas spécial, il tuera un passant qu'il ne connaît nullement. Pour l'égoïsme morbide du persécuté, la vie d'un homme est de peu d'importance en regard de sa propre infortune. L'essentiel est qu'on s'occupe enfin de lui. Elevant son malheur particulier à la hauteur d'une calamité grandiose, il n'obéit qu'à cette préoccupation absorbante, en procédant à son coup d'éclat.

S'il est persuadé qu'il ne doit plus compter sur la justice des hommes, à bout de tolérance, en proie à une misanthropie haineuse, à une irritation farouche, il frappera sans merci, au hasard de la rencontre, heureux de punir, dans l'un de ses membres, cette société qu'il exècre de toute l'intensité de ses convictions pathologiques.

L'attentat accompli, il en éprouve comme une détente; loin de songer à le regretter ou à s'apitoyer sur le sort de sa victime, il est satisfait comme à la suite d'un acte à la fois nécessaire et juste. L'un de ces aliénés me disait, quelques heures après avoir foudroyé de trois coups de revolver tirés à bout portant son prétendu ennemi : « J'ai été implacable comme la loi... je ne regrette rien... On ne

404 ]<TUDE MKDICO-LltGALE.

regrette pas un acte qui était un devoir ! »

— Il est en quelque superflu de déclarer que de tels individus, si étroitement asservis au délire, sont totalement irresponsables des attentats qu'ils commettent sous la pression

de leurs idées fixes, quelque habile que puisse j être la combinaison du crime, quelque longue j qu'en soit la préméditation. Mais si la justice ne peut sévir lorsqu'il s'agit de malades, d'inconscients, si dangereux soient-ils, il est indispensable que la société soit protégéecontre eux par des mesures véritablement efficaces.

— On attribue souvent encore la dénomination de « délire partiel » à cette variété de psy chose et cette terminologie qui répond, jusqu'à un certain point, à une distinction symptomatologique, sans être justifiée dans le fond — car elle porte beaucoup plus loin que la vérité des faits — a eu pour corollaire la théorie de la j responsabilité partielle. En réalité, et sans vouloir faire autre chose ici que d'effleurer cette j importante question, si l'on écarte les malen- I tendus engendrés par les mots, on peut dire qu'il n'existe pas de responsabilité partielle à ' l'endroit d'individus que leur délire actuel désigne pour la maison d'aliénés.

N'y a-t-il pas lieu de marquer une grande

surprise, quand on voit l'expert de'ciarer que l'accusé soumis à son examen, tout en étant aliéné, est partiellement responsable de ses actes, parce que le fait incriminé ne lui apparaît pas comme le produit direct du délire dont il note les manifestations? N'y a-t-il pas un illogisme flagrant, pour le médecin, à constater, d'une part, la maladie, les conceptions délirantes pour lesquelles son devoir est de réclamer un traitement approprié, et à introduire, d'autre part, dans son rapport, une conclusion qui rend cet aliéné imputable et, au lieu de demander pour lui l'isolement et la thérapeutique de l'asile va le jeter dans la prison où il ne pourra être question de le soigner?

Est-on bien autorisé, d'ailleurs, à affirmer que le désordre mental ne franchit pas les étroites limites dans lesquelles il paraît se renfermer? M. Bail, dans les intéressants commentaires qu'une retentissante affaire criminelle (i) lui a suggérés, sur la théorie de la responsabilité partielle des aliénés, a pris nettement position et s'est résolument déclaré en faveur de la thèse que nous combattons ici. Il ne nous a pas convaincu et nous ne pensons

(i) B. Bail. Aivi. méd.-psych. 1886 (Affaire E. Mercier).

4o6 ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE.

pas qu'il ait été suivi par la majorité des aliénistes (i).

Mais, pour être totalement opposé à la théorie de la responsabilité partielle, pour être d'avis que l'expert doit faire bénéficier de l'excuse légale tout accusé en qui il reconnaît un état actuel d'aliénation mentale, et pour estimer qu'on est responsable ou qu'on ne l'est pas, nous ne prétendons point pour cela qu'il n'existe pas de nombreux cas soumis à l'analyse du médecin légiste, où tout en se prononçant pour la responsabilité, il sent la nécessité de faire valoir les anomalies, les défectuosités d'organisation qui peuvent être invoquées en faveur du prévenu et être considérées comme des motifs d'indulgence dans l'appréciation de sa conduite. Gomment pourrait-on s'étonner qu'il procède, pour les questions d'ordre biologique, qui sont du domaine de sa compétence, ainsi que le fait le juge interprétant, au point de vue moral, les circonstances aggravantes ou atténuantes de l'acte incriminé?

(i) Voir sur ce sujet, le remarquable article de Jules Falret. Sur la Responsabilité légale des aliénés in Les aliénés et les asiles d'aliénés, Paris, 1890, et la discussion à la Société médico-psychologique, etc.

XI. — Tentative de meurtre. — Coup de revolver tiré dans la salle des séances du Corps législatif.

— Dégénérescence mentale. — Théories scientifiques et humanitaires. — Irresponsabilité, nonlieu. — Internement dans un asile d'aliénés. ■ — Rapport médico-légal avec MM. Brouardel et Motet. — (Com. rog. de M. Prinet, juge d'instruction.

— 10 juillet 1886.)

Justin G..., âgé de quarante et un ans, propriétaire cultivateur est inculpé de tentative de meurtre. Le 9 juillet 1889, il tirait un coup de revolver, dans l'enceinte de la Chambre des députés en même temps qu'il lançait de la tribune publique où il était placé, dans l'hémicycle, une lettre adressée aux représentants. Les conditions dans lesquelles cet acte avait été accompli, les allures bizarres de celui qui venait de s'en rendre l'auteur, étaient autant de motifs de nature à faire naître des doutes sur la sanité d'esprit du prévenu ; ces doutes, le résultat de la perquisition opérée au domicile de G... devait les accentuer encore.

On trouva dans sa chambre, un amas de livres, de brochures^ de manuscrits revêtus des titres les plus singuliers. Des malles en étaient remplies. Le contenu de l'une d'elles a été, par les soins de l'instruction, annexé au dossier judiciaire, de telle sorte que nous avons pu porter notre examen sur un grand nombre de mémoires, imprimés ou écrits, émanant de l'inculpé. La lecture, si longue qu'elle en ait été, ne doit point être considérée comme stérile, car elle nous a permis do compléter, dans une large mesure, nos éléments d'appréciation sur la situation intellectuelle de G... Mais avant de parler de ses écrits, il convient de dire quel est, au point de vue moral, Thomme qui les a signés.

G..., né à S... (Tarn), appartient à une famille de petits cultivateurs dont il a partagé les travaux jusqu'à ces dernières années. Petit, brun, maigre, d'apparence chétive, il est d'allure timide et empruntée; sa physionomie est naïve et étonnée, son regard vague et indécis.

Ce qui frappe, dès l'abord, en lui, c'est l'irrégularité de la conformation du crâne qui est aplati très fortement dans le sens du diamètre bi-pariètal, et agrandi et comme soulevé dans le sens vertical. Cette anomalie de structure (scaphocéphalie), d'assez fréquente rencontre dans les états de dégénérescence intellectuelle, physique et morale, lui donne un aspect un peu étrange. On se sent en présence d'un être dégénéré et le lien établissant la dépendance entre cet état et la transmission héréditaire est ici facilement saisissable. (]'est dire que notre recherche relative à des antécédents de famille n'a point été sans nous fournir d'intéressants renseignements. Le père de C... s'est suicide dans un accès de délire mélancolique, en se tirant un coup de fusil dans la bouche ; sa grand'mère paternelle est morte d'une afifection cérébrale mal déterminée.

L'enfance de C... paraît avoir été exempte de maladies graves. 11 fut envoyé à l'école de son village; il y montra peu de goût pour l'étude. Ce n'est que bien plus tard, obscrve-t-il, que ce goût devait lui venir.

Lors des événements de 1870-1871, C..., qui se trouvait alors sous les drapeaux, est dirigé sur Paris avec son régiment. Il y séjourne pendant quelques mois, après l'insurrection... Il a quelques loisirs; il les emploie à feuilleter sur les quais les livres qu'y étalent les bouquinistes... son esprit resté jusque-là fort naïf et inculte, s'enthousiasme tout de suite. De nombreuses brochures lui parlaient des malheurs de la patrie. « C'est alors qu'il commença à réfléchir... Comme tant d'autres, il crut qu'il allait par la puissance de son intelligence, trouver les moyens de réparer nos désastres et de reconquérir la suprématie. Bientôt, il ne se contente plus de feuilleter les ouvrages exposés; il en achète un grand nombre.

Lorsqu'il quitte Paris, pour rentrer au village natal, il en a tout un bagage. « Marqué dès lors pour de grandes choses », il ne consent plus à s'occuper aux travaux des champs, prétendant qu'il a plus et mieux à faire. Il a, dès ce moment, une opinion très haute do

lui-même. Dans son cerveau en gestation de mille projets bizarres, de mille utopies absurdes, va naître ce que lui-même appelle : « la conception d'une république idéale radicale et chrétienne ». 11 sait, toutefois, que le milieu où il se trouve n'est guère favorable pour la propagation de ses idées, il s'en ouvre peu aux personnes de son entourage... Vers 1880, il se marie : de ce mariage naissent deux enfants qui ne vécurent pas ; ils furent emportés, dès les premiers mois, par des con- \ ulsions... C... constate bientôt que sa femme s'associe mal à ses « vastes pensées » ; il en conclut que son intelligence est trop inférieure... Il se décide à la quitter... il va à Gènes..., à Genève, etc., » pour étudier les idées politiques de l'Italie, de la Suisse. Il épuise rapidement ses maigres ressources dans ces différents voyages et ne cesse de jeter sur le papier « ses idées » sur la politique, la religion, l'économie sociale, le spiritisme, sur de grandes entreprises nationales. Il commente la Bible, les Évangiles, se livre à des aperçus historiques... Il fait imprimer des brochures... Et il attend qu'on proclame la grandeur de ses conceptions...

Le succès ne répond pas à son attente... Paris lui semble alors le seul théâtre digne de lui. Il s'y rend... mais il est dénué de ressources... le temps presse... Il ne faut pas qu'il succombe, pense-t-il avant de s'être révélé à la France dont ses projets doivent assurer la grandeur. On l'a méconnu..., dédaigné... Et pourtant si on savait! Il s'exalte dans cette pensée, et finalement, prend la résolution de faire un coup d'éclat pour obliger l'attention publique à se porter sur lui. Il prépare une adresse aux Députés, se rend à la Chambre et y tire, au hasard, un coup de revolver, préoccupé de faire du bruit, plutôt que de tuer quelqu'un.

Sa « lettre-programme » est, comme tous ses écrits, un tissu d'incohérences. Il y expose qu'il a préparé une réforme sociale applicable à tous les peuples et annonce que le temps d'une rénovation totale est proche... Il renvoie à ses mémoires pour l'exécution et l'indication des détails.

Nous nous sommes fait un devoii- de prendre con-

naissance des écrits dont G., proposait ainsi la lecture à ceux qui voudraient se rendre compte de « sa philosophie sociale », Il est difficile d'imaginer le degré d'incohéreuce et d'absurdité des idées contenues dans les innombrables élucubrations de G... Il touche à tous les problèmes, mais il a aussi une solution pour tous. Il n'est pas de ceux qui doutent ou hésitent... les obstacles, vus à cette hauteur, s'aplanissent au point de n'exister plus. G... assigne le rôle réservé à chaque nation dans l'avenir, rôle qui lui paraît d'ailleurs suffisamment indiqué dans le nom de chacune d'elles, et pour lequel il fabrique une étymologie de fantaisie... Il passe en revue les noms des grands hommes. « Voici Voltaire, nous dit-il; lisez vol et terre, ce qui veut dire qu'on pouvait annoncer que son esprit devait voler sur toute la terre; pareil à l'ange exterminateur, il devait renverser les anciennes croyances... voulez-vous Jules Ferry... Eh bien, mais c'est tout simple... dans son nom, il y a fer, d'où la solidité du régime républicain. »

Tout cela est exposé avec une confiance imperturbable et les vérités mathématiques n'ont pas pour G... de rigueur plus grande, n'imposent pas des conclusions plus certaines. Il a remède à tout... S'agit-il des tremblements de terre?... le moyen de les éviter est des plus simples... La cause de ces cataclysmes venant des fissures existant au fond des mers et d'infiltrations, il faut, à l'aide de bateaux sous-marins, aller réparer ces fuites, en plaçant un peu de ciment sur chacune des crevasses.

Les connaissances de G..., connaissances encyclopédistes, nous dit-il, lui permettent de discourir sur toutes les questions, avec la même imperturbable assurance. Il faudrait citer son résumé succinct sur la regénération du monde où il indique le symbole du nombre et signale le triangle mystérieux symbolique comme la base de toutes choses, son nouveau calendrier républicain où il donne carrière à des inventions terminologiques étranges et burlesques, sa méthode pour la constitution d'une langue universelle, etc., etc.

Si incohérent, si naïvement absurde et extravagant qu'apparaisse G... dans les productions que nous

venons de mentionner, l'homme qui s'est présenté à nous, dans les différents examens auxquels nous l'avons soumis, s'est peut-être montré plus près encore du niveau mental du faible d'esprit. Gêné, embarrassé par nos questions, alors que celles-ci ont trait à « ses grandes conceptions », il hésite, balbutie et ne parvient que bien difficilement à donner une formule un peu claire à sa pensée. Le plus souvent, il n'achève pas ses phrases; l'élaboration des idées est lente, pénible. Il reste dans le vague et la confusion d'explications ébauchées et interrompues le plus souvent par ces mots : « Enfin, vous comprenez ? » Le presse-t-on pour en obtenir davantage, il reprend, tente un effort, mais tout s'éteint bientôt jusqu'à une nouvelle sollicitation. En face de personnes attentives à l'exposé de ses théories sur la régénération du monde, etc. il ne témoigne aucune ardeur pour les convaincre de l'excellence de ses projets. Il se borne à dire : « C'est écrit! voyez mes mémoires! on ne voulait pas y faire attention. C'est pour ça que j'ai tiré; maintenant, quelle que soit la malveillance des uns et des autres, on va enfin tout connaître!... »

En présence de manifestations aussi caractéristiques, aucun doute n'est possible sur le diagnostic. C... est un dégénéré ; non seulement il en a les stigmates physiques, mais tout ce qui émane de son cerveau mal formé porte la marque d'une réelle infériorité. Incapable, en raison de la faiblesse de son discernement, de saisir les rapports des choses, sa fantaisie puérile et vaniteuse se donne carrière sur toutes sortes de questions dont il ne saurait apprécier la portée. Comme tous ses pareils, il se croit méconnu, victime d'injustices, et sous le coup de malheurs immérités..., il devait protester avec éclat... Satisfait de s'y être décidé, il attend le lendemain avec assez de quiétude, vivant à la fois dans sa propre estime et dans l'espérance du triomphe final de ses idées, car selon lui, le coup de revolver doit les mettre en plein jour... Il ne peut croire qu'après l'avoir lu on continuera à rester indiffèrent.

A ne considérer que les dehors timides de G,.., on

ne pourrait guère voir en lui qu'un homme inoffensif et doux, mais il est trop absorbé dans ses préoccupations délirantes, trop dominé par elles, actuellement, pour se conduire raisonnablement. Par le fait de son imprévoyance maladive, aussi bien que parle désir d'affirmer ses idées, C... peut être entraîné à commettre des actes dont il ne serait pas permis, plus qu'aujourd'hui, de lui demander compte.

En conséquence, si nous estimons que C... est un faible d'esprit, un dégénéré hanté par des idées confuses de persécution et des conceptions ambitieuses, et partant un irresponsable, nous sommes aussi d'avis qu'il peut devenir dangereux par son inconscience et qu'il y a lieu de le mettre à la disposition administrative qui pourvoira d'office à son internement dans un asile d'aliénés.

XII. Tentative de meurtre. — Acte de protestation délirante. — Idées de persécution. — Dégénérescence mentale. ■ — Irresponsabilité. — Nonlieu. — Internement. (Rapport médico-légal. • — Résumé. — Com«° rog''^ de M. Anquetil. 24 mars 1888.)

Le dix-huit mars dernier, à six heures du matin, F... descendit précipitamment de son logement dans la rue et sans aucune explication tira un coup de revolver sur le sieur P... qu'il atteignit en pleine poitrine. Cet acte de violence ne pouvait surprendre beaucoup. Celui de ses voisins sur lequel F... venait de tirer avait été maintes fois l'objet de ses menaces incohérentes. Comme il arrive souvent, tout l'entourage disait de lui : « c'est un pauvre fou ! » mais on ne s'en défiait point dans la mesure légitime : il a fallu sa tentative homicide pour éclairer sur le danger de laisser en liberté un halluciné de cet ordre.

F... est un homme de stature moyenne d'assez vigoureuse apparence etn'off"rant pas d'anomalie bien appréciable dans sa conformation physique. Il a le regard terne et vague, la physionomie assombrie, l'air de quelqu'un confusément inquiet et préoccupé. Les rei-

LES PERSÉCUTÉS-PERSIÎCUTKURS.

seignements mis à notre disposition indiquent qu'une hérédité pathologique pèse h)urdement sur lui. Son père, homme intelligent, paraît-il, est parti pour San- Francisco après avoir fait de mauvaises affaires; depuis lors on n'a plus eu de nouvelles de lui. C'est dans la ligne maternelle que la folie a sévi. Le grand-père interné à l'asile de Bicêtre est mort aliéné. Sa mère, aujourd'hui âgée de soixante-treize ans, a toujours été bizarre, fantasque, déséquilibrée ; depuis quelques années, elle a de véritables hallucinations de Touïe, des idées de persécution : elle entend des voix qui la menacent, l'inspirent, etc. Habitant avec son fils, il y avait entre eux comme une communauté délirante.

F... appartient à une famille honorable qui ne négligea rien pour son instruction; comme il montrait quelques aptitudes artistiques, on le poussa dans cette voie; il étudia la musique, la peinture : tout d'abord, il s'imagina qu'il y avait en lui l'étoffe d'un musicien d'avenir, mais il renonce bientôt à la musique pour déclarer qu'il sera peintre. De tendances bizarres, de caractère difficile, inquiet, ombrageux, d'humeur instable, incapable de suivre une idée sérieuse et raisonnable, épris de chimères et de billevesées, il eut l'existence la plus étrange.

Sobre, menant une vie très retirée, ne quittant jamais sa mère, s'enfermant dans sa chambre pendant des journées entières, portes et fenêtres hermétiquement closes, il eut de bonne heure la réputation d'un original, d'un excentrique, d'un cerveau faible. C'est sur ce fond de réelle déséquilibration et de débilité intellectuelles, que se développèrent les idées délirantes de persécution qui l'ont poussé à réagir violemment. Sans que nous puissions assigner une date précise à l'éclosion de ce délire, nous sommes en mesure de dire qu'il remonte à plusieurs années déjà.

En 1877, il eut une fièvre typhoïde dont l'action dégénérative parait s'être ajoutée à la déviation originelle, et il semble que c'est depuis cette époque que son esprit a commencé à devenir le jouet d'interprétations imaginaires.

414 KTUDE MÉDICO-LÉGALE.

Il avait essayé d'utiliser ses connaissances; il faisait de la peinture sur porcelaine; mais il ne put jamais rien faire de suivi, n'entreprenant un travail que pour le laisser inachevé et s'essayer à autre chose. Les petites rentes qui le faisaient vivre, ainsi que sa mère, ne tardèrent pas à disparaître à peu près complètement ; l'existence devint gênée, pénible. Incapable de comprendre pratiquement les choses, en adoptant un genre de travail plus productif, F... s'assombrit encore en face de la misère menaçante. Son caractère naturellement morose et défiant tourna à la misanthropie farouche; les préoccupations tristes l'envahirent de plus en plus. En 1881, dans un moment d'exacerbation de sa mélancolie, il tenta de s'ôter la vie en cherchant à se couper la gorge avec un rasoir. A la suite de cette tentative de suicide, il se montra fort agité pendant deux ou trois mois et dut être surveillé de très près.

Ce paroxysme passé, il retombe dans sa tristesse; il s'isole, s'enferme chez lui, s'y barricade à de certains moments, s'imaginant que des ennemis en veulent à sa vie. Les persiennes de sa chambre sont hermétiquement closes; placé derrière, il observe les mouvements de la rue. S'arrête-t-on par hasard devant sa maison, il en conclut tout de suite à un espionnage en règle, à un complot tramé contre lui. Chaque fait est interprété dans le sens de ses préoccupations délirantes.

En i885, une nouvelle locataire vient emménager et va devenir sa voisine; plus de doute pour lui, c'est une manœuvre pour le surveiller de plus près : exaspéré, furieux, il s'arme d'un revolver et en menace cette personne. On réussit à le désarmer avant qu'il pût mettre sa menace à exécution. Ordinairement affectueux pour sa mère, il lui est arrivé cependant de tourner son animosité maladive contre elle; il lui reprochait alors de l'avoir ruiné et se montrait agressif.

Depuis plus de deux ans, il ne sortait plus de sa chambre, où il vivait au milieu d'un désordre inexprimable et d'une saleté repoussante. Si, par exception, il quittait son logement, c'était pour aller se plaindre au commissariat de police. Il était, déclarait-il, insulté chez

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lui; on l'épiait, on cherchait à l'empoisonner, etc. Harcelé par la crainte, convaincu que ses prétendus ennemis n'hésiteront pas devant un crime, il tient à les dénoncer solennellement. Il écrit son testament et voici l'avertissement qu'il y introduit : « Si je meurs subitement, c'est que j'aurai été assassiné par les sieurs C. et M., à l'aide d'un téléphone électrique secret. »

Dans ces derniers mois, c'est contre le sieur P... que convergeait sa haine; en lui il voyait le plus actif de ses persécuteurs. Un jour, celui-ci lui ayant montré un seau d'eau, X... remarqua au fond .du récipient un morceau de plâtre. La déduction pour lui fut rapide : son ennemi avait évidemment mis du poison dans cette eau pour se débarrasser de lui. Sous l'influence de cette crainte persistante, il restait des journées entières sans prendre de nourriture.

Bientôt, il est convaincu que P... agit sur lui, à distance, au moyen « d'excitations téléphoniques, de décharges d'électricité. » Il croit ressentir des secousses; il éprouve comme un « assourdissement ». A plusieurs reprises, il était allé demander des explications au sieur P... sur sa conduite.

Enfin, dans la matinée du i8 mars, il est à bout de patience. Il entend qu'on parle sous ses fenêtres... c'est son ennemi qui l'insulte, lui et sa mère. Il s'arme aussitôt de son revolver, descend précipitamment et interpelle ainsi le sieur P... : « Il y a assez longtemps que cela dure; il faut que cela finisse! » et il fait feu sur lui; il va ensuite se barricader dans sa chambre où, l'instant d'après, il opposait la plus vive résistance aux agents..

D'aspect timide et embarrassé, X... cause peu volon tiers et il faut insister auprès de lui pour obtenir des explications sur l'acte qu'il a commis et les circonstances qui l'y ont conduit. Très doux, très tranquille, mais visiblement préoccupé et inquiet, il ne réclame point contre sa séquestration; il ne demande rien et accepte sa situation sans mot dire.

Il n'abandonne rien de ses idées maladives ; sous des apparences placides, il n'a rien perdu en conviction et à notre dernière visite, comme à la première, son délire

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était sensiblement le même. Il a de ces formules bizarres, de ces néologismés étranges qui sont comme l'estampillle de la chronocité.

« P..., nous dit-il, m'agaçait continuellement avec son électricité; je l'avais invité à cesser, mais il continuait. Je ne sais où il mettait ses piles, mais j'entendais chez moi tout ce qu'il disait sur mon compte et sur celui de ma mère. Je pense « qu'il cogitait des places », car je ne pouvais dormir de la nuit. Je trouvais qu'il poussait trop loin son électricité : c'étaient continuellement des bruissements dans les oreilles qui donnaient l'illusion de la parole, etc., etc. »

A propos du cas de X... se pose une question de diagnostic assez délicate à trancher. Il y a, en effet, à se demander si ce malade doit prendre place parmi les persécutés à évolution délirante systématique, c'est-àdire les délirants chroniques, ou bien si son état de folie n'appartient pas à la catégorie des dégénérescences mentales héréditaires. Nous n'hésitons pas à nous prononcer en faveur de cette dernière interprétation.

Toute sa vie, X... a été un esprit bizarre, un déséquilibré, un irrégulier de l'intelligence, portant le poids d'une lourde hérédité morbide. Dans sa manière d'être en général, dans l'attitude passive et résignée qu'il garde depuis son arrestation, dans le caractère de débilité et de confusion que revêtent ses conceptions délirantes, il se met en opposition avec les allures du persécuté type. Ce n'est pas chez ce dernier qu'on trouverait cet effacement, cette posture humiliée et eff'acée.

Auteur d'un acte accompli sous l'impulsion du délire, il échappe à la responsabilité de sa conduite. On ne peut, d'ailleurs, s'empêcher de déplorer que des individus aussi manifestement insensés, reconnus comme tels par tout un entourage, ne soient pas l'objet, dès la constatation formelle de leur délire, de mesures destinées à garantir la sûreté des personnes et à assurer un traitement devenu absolument nécessaire.

De l'étude à laquelle nous nous sommes livré il nous sera permis de dégager les conclusions suivantes: 1° X... est atteint d'aliénation mentale. C'est un dégér

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nérë halluciné, hanté par des idées de persécution de date déjà ancienne;

2° L'acte qu'il a commis est le produit direct de son délire.

3° X... est un aliéné irresponsable qui doit être maintenu dans un asile d'aliénés aussi bien dans un but de traitement que dans l'intérêt de l'ordre public et de la sûreté des personnes.

XIII. Tentative de meurtre. — Acte de protestation anarchiste. — Débilité mentale. — Délire de persécution. — Irresponsabilité. — Non-lieu. — Internement. (Rapport médico-légal, résumé. Gom. rog. de M. Poncet. i5 avril 1889.)

Edouard ancien clerc de notaire, est âgé de

trente ans. Il a été arrêté dans la matinée du i3 avril dernier; il venait de frapper d'un coup de couteau en pleine poitrine le gardien de la paix D... La scène s'était déroulée avec une absolue soudaineté. X... cheminait à sept heures du matin, boulevard des Capucines; parvenu au niveau du magasin du chocolatier Marquis, à l'angle de la place de l'Opéra, il lance avec force une pierre dans la devanture de ce magasin et en brise l'une des glaces. Au même moment, le gardien D... attiré par le bruit, quitte la place de l'Opéra, où il stationnait et débouche sur le boulevard en demandant : « qui a fait cela? » Un passant lui désignant X..., il va droit à lui et lui met la main sur l'épaule : celui-ci sort aussitôt un couteau qu'il tenait tout ouvert dans sa poche, le plonge dans la poitrine de l'agent et s'enfuit pendant que D..., grièvement blessé, s'affaisse après avoir fait quelques pas pour poursuivre le meurtrier.

On trouva dans les poches de X..., dont on se rendit maitre quelques minutes plus tard, plusieurs pierres semblables à celle qui lui avait servi pour briser la glace du chocolatier Marquis. Interrogé, l'auteur de cet attentat déclara avoir voulu fcrire acte d'aïutrrliiste et qu'il avait agi de même deu\ mois auparavant

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è Compiègne, ce qui lui avait valu un mois de prison.

Les réponses de X... lurent si bizarres dans leur ensemble et témoignaient d'une telle singularité d'esprit que l'examen de son état mental s'imposait aussitôt. Mais si l'acte en lui-même était étrange, si les mobiles en paraissaient absurdes et incohérents, la connaissance des antécédents du prévenu venait bientôt contribuer à donner à sa conduite toute sa signification délirante et permettait d'interpréter le présent à la lumière d'un passé pathologique. Par les soins de l'instruction, des renseignements très importants et très précis nous ont été fournis; ils nous permettent de reconstituer l'observation en son entier et de formuler les conclusions qui s'en dégagent avec toute la rigueur scientifique désirable.

X... est un homme de stature moyenne, d'apparence robuste, au visage plein et coloré, à l'allure quelque peu lourde, timide et embarrassée. La physionomie est peu intelligente, la face très manifestement asymétrique. Un autre stigmate de dégénérescence vient encore s'ajouter à cette malformation crànio-faciale et la souligner en quelque sorte. X... est atteint d'une blésité qui sans être des plus accentuées est cependant assez marquée. Dans les antécédents héréditaires on ne signale aucune particularité saillante.

Nous savons peu de choses de la première enfance de X>..; il paraît avoir été un écolier assez appliqué et studieux, d'un caractère doux et tranquille, d'humeur peu expansive. A dix-sept ans, il entre comme expéditionnaire à la du chemin de fer de l'Eure, où il devait rester neuf ans. Il s'y montra un employé zélé, ponctuel ; on remarquait seulement qu'il était peu communicatif, qu'il avait une tendance à prendre ombrage d'incidents relativement futiles que son esprit inquiet grossissait outre mesure. D'ailleurs sobre, rangé, travailleur; les 1800 francs qu'il gagnait annuellement suffisaient largement à ses besoins. A un moment, il se met en tête, on ne sait trop pourquoi, d'affirmer ses convictions en politique : il parait avoir adressé quelques articles au journal de la localité, « l'Echo

Républicain de G... » articles dans lesquels il s'en prenait, dit-il, à de hautes personnalités qui ne lui ont pas pardonné ses attaques et devaient en tirer vengeance par la suite. Toujours est-il que, à dater de ce moment, X..., dont les dispositions morales natives étaient déjà empreintes de défiance, parut de plus en plus taciturne, morose, soupçonneux. Auprès des rares personnes auxquelles il s'ouvrait de ses craintes, il racontait qu'il était surveillé, épié dans tous ses actes par des ennemis puissants et qu'il redoutait de tomber dans un guet-apens, assurant qu'il allait se rendre à la gendarmerie pour demander l'autorisation de porter un revolver chargé, afin de défendre sa sécurité menacée.

L'obsession de ses idées maladives se transforme assez rapidement en une véritable anxiété et, au mois de février i885, harcelé par mille appréhensions, convaincu qu'il ne peut lutter contre des ennemis puissants, il prend la résolution de s'ôter la vie et se jette à l'eau. Une légère détente semble avoir succédé à cette tentative de suicide; mais, peu à peu, ses conceptions imaginaires le dominèrent de nouveau. Dans l'espérance de se soustraire davantage à l'action de ses prétendus persécuteurs, X... sollicita un emploi à la Compagnie des chemins de fer de l'Ouest. Sa demande fut agréée. MaisX..., dont on reconnut bientôt Texaltatation intellectuelle, fut remercié.

Dans cette mesure réclamée par l'état de sa santé il ne vit que la continuation des prétendues persécutions qu'on lui avait fait subir à G... Il réclama 40000 de dommages-intérêts, sous prétexte de renvoi injustifié» Le i5 mars 1887, un jugement du Tribunal de Commerce de la Seine le déclarait mal fondé en sa demande. Comme il fallait s'y attendre, ce résultat n'eut point pour effet de modifier ses idées. Il resta et devait rester un délirant obsédé par les mêmes préoccupations, harcelé par les mêmes craintes et en proie à la même exaltation maladive. Dans son esprit hanté par toutes les chimères s'établit de plus en plus cette convictiori qu'il était une victime et qu"il devait se mettre en état de révolte.

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Pourquoi a-t-il frappé d'un coup de couteau le gardien D...?

Rien d'illogique comme les réponses qu'il fournit à cet égard : « C'est la misère, déclare-t-il, c'est le désespoir. J"ai été hypnotisé par des ennemis politiques ; du jour au lendemain mon caractère s'est modifié. J'ai voulu me suicider, je me suis jeté dans la Seine d"où l'on m'a retiré. On a essayé de me faire prendre des narcotiques dans du lait. Je me suis aperçu de ces manœuvres et je me tiens sur mes gardes. Je réagis désormais et maintenant j'accepte toute la responsabilité de mes actes, mais je suis victime de ces faits de pression magnétique opérés sur moi il y a cinq ans. Quelquefois encore, mais rarement, je sens que l'on agit sur moi par le magnétisme... C'est vrai que personne ne m'a poussé à frapper le gardien de la paix D.... J'aime mieux être condamné pour une chose sérieuse que pour un fait insignifiant. Je réclame la responsabilité de mes actes, je ne veux pas passer pour fou. »

C'est sur un ton tranquille et en des phrases qui révèlent promptement k la fois la débilité de son intelligence et le désordre de son esprit que X... nous expose qu'il a dù faire acte d'anarchiste en raison des injustices dont il a été victime; pour lui, il n'y a pas de doute, il est dans le cas de légitime défense et ce qu'il a fait, il devait le faire... Tant pis pour le gardien de la paix D... qui a surgi inopinément au moment où il accomplissait sa besogne d'anarchiste, besogne qu'il devait poursuivre plus loin, car il était muni de plusieurs autres pierres....

X... s'éloigne de la forme mentale classique décrite sous le nom de « délire des persécutions » et en laquelle il convient de voir une psychose systématique progressive à périodes longues et régulièrement superposées éveluant toujours dans le même ordre, forme de vésanie dont l'élément fondamental est l'hallucination de l'ouïe.

Le type auquel il appartient s'en différencie nettement par tout un ensemble de signes, aussi bien de

l'ordre physique que de Tordre intellectuel. Il semble, à vrai dire, que X..., à l'époque d'exacerbations délirantes, ait eu quelques hallucinations de l'ouïe, mais il s'en faut que le phénomène hallucinatoire auditif ait revêtu, là, l'importance qui lui est assignée dans le délire chronique des persécutions ou psychose systématique progressive.

X... est un débile de l'intelligence dominé par ses idées de persécution : dans son langage, sa manière d'être ou d'agir, il y a le témoignage irrécusable de sa faiblesse d'esprit. Dans sa façon de motiver l'acte criminel qui lui est reproché, dans les singulières explications qu'il fournit à ce propos et dont l'illogisme et la contradiction flagrante lui échappent, il se révèle non seulement comme un délirant, mais aussi et avant tout comme un minus habens. Quand de tels malades passent à l'acte c'est autant l'insuffisance du discernement que la pression du délire qui est responsable de la violence qui se fait jour.

Après la tentative de meurtre dont X... est accusé, il serait superflu d'entreprendre de démontrer qu'on se trouve en présence d'un aliéné dangereux. S'il échappe par le fait de son délire à la responsabilité de ses actes, il est de toute nécessité qu'il soit mis dans l'impossibilité de nuire et, par conséquent, interné dans un asile d'aliénés où il devra être tenu en étroite surveillance afin qu'on soit le plus possible à l'abri d'une évasion.

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