‹ La folie a ParisChapitre 61 sur 68 · TROISIÈME PARTIE ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE

Depuis bientôt dix ans que la justice me fait l'honneur de me demander mon avis dans des affaires criminelles où s'impose la nécessité de l'examen mental de l'accusé, je me suis trouvé en présence, dans l'accomplissement de cette mission, toujours ardue et périlleuse, des cas les plus divers, et aussi des faits les plus singuliers, bien dignes d'arrêter l'attention du moraliste et du médecin.

En complétant cette étude par la relation de quelques-uns des mémoires que j'ai été appelé à rédiger, pour le Parquet ou le Tribunal, je m'attacherai surtout, parle choix des rapports, à transporter sur le terrain médico-légal les questions qui m'ont le plus spécialement arrêté dans la deuxième partie, consacrée à la description clinique.

Paul Garnier. 19

Mais il est tout d'abord une constatation que je tiens à faire ici.

Certes, il arrive encore que les affirmations de la science rencontrent quelque incrédulité et quelque résistance. L'expert ne parvient pas toujours à porter la conviction ^uï l'anime dans l'esprit des magistrats et il n'est pas impossible qu'on enregistre, de temps à autre, une condamnation allant atteindre un homme que le médecin considère comme un malade, un irresponsable. Mais je me crois autorisé à déclarer que des faits de ce genre doivent être fort rares et qu'ils tendent chaque jour à le devenir de plus en plus.

S'il y eut un temps où le médecin légiste n'était consulté en matière de responsabilité qu'avec une défiance mal déguisée ; s'il est vrai que ses avis n'étaient accueillis, alors, qu'avec d'infinies réserves et un sentiment quelque peu préconçu, il est juste de convenir que ces dispositions se sont progressivement modifiées et que le crédit actuellement accordé aux conclusions de l'expert n'est guère inférieur, à Paris du moins, à celui qu'il peut légitimement souhaiter.

C'est dans un esprit large et libéral que les magistrats du Parquet de la Seine ont recours aux constatations de la science; c'est avec

confiance qu'ils la consultent et en acceptent les résultats. Je me fais un agréable devoir d'en témoigner ici publiquement.

Certains malentendus fâcheux paraissent s'être dissipés peu à peu. Il n'est que juste de reconnaître que l'aliéniste réussit à se faire écouter là où il se heurtait, autrefois, à un scepticisme plus ou moins marqué. Les progrès réalisés par l'école de l'observation clinique ont permis, il faut le dire, de donner au diagnostic une précision qui devait forcer les convictions les plus rebelles. On ne s'attarde plus au dosage du libre arbitre. On est moins métaphysicien et beaucoup plus médecin ; l'étude séméiologique poussée bien plus avant, amène à des groupements de symptômes correspondant à des types morbides, assez nettement définis et différenciés pour qu'à chacun d'eux s'appliquent des conclusions déterminées.

On a encore à la mémoire l'éloquente protestation de Tardieu contre le langage si dédaigneux, contre les spirituelles mais injustes railleries du premier président Troplong rejetant comme inutile le concours de la médecine légale, dans les affaires criminelles. Ce jugement qui n'eut guère, d'ailleurs, la sanction de la plupart des magistrats, est depuis longtemps

infirme et on ne le rappelle plus aujourd'hui, de même que les allégations similaires d'Elias Régnault, que pour marquer les étapes franchies et signaler les obstacles qu'il a fallu surmonter et quelles préventions se dressaient qui ont été peu désarmées.

Est-il besoin de faire remarquer que s'il y y eût parfois de regrettables exagérations fournissant prétexte aux attaques dont je parle, c'est néanmoins, à force de prudence, de modération, de réserve, de précision dans les déductions scientifiques, que la médecine légale a su triompher et prendre le rang qu'elle occupe présentement, comme utile auxiliaire de la justice.

§ I. Mais voilà pourtant qu'un émoi assez vif se manifeste depuis quelques années au sujet d'une trop facile extension des motifs invoqués en faveur de l'irresponsabilité pénale. De très bons esprits, appréhendant un funeste relâchement de la répression, par suite des théories de l'école moderne et des conceptions criminologiques des anthropologistes de l'école italienne, jettent un cri d'alarme pour montrer le danger de telles doctrines et le bouleversement qu'elles apporteraient dans l'organisme social, qu'ils voient de moins en

moins défendu contre les entreprises des êtres nuisibles.

M. le Riant (i) est un de ceux qui, dans ces derniers temps, se sont élevés, avec le plus d'éloquence et d'ardente conviction, contre les tendances des idées nouvelles, en matière de responsabilité morale. En reprochant à celles-ci de ne s'appuyer encore sur aucune base solide, il est d'accord avec cet esprit véritablement scientifique qui ne donne son adhésion qu'aux faits formellement démontrés.

Mais peut-être voit-il, d'une part, le danger plus grand qu'il n'est, en réalité, et traite-t-il trop sévèrement, d'autre part, les travaux d'une école où, le lot étant fait des exagérations à peu près inséparables de tout exposé doctrinal nouveau, il y a un effort bien intéressant vers une conception sans doute plus juste, plus logique de cette offense sociale qu'on appelle le crime.

Si l'on doit suivre, à mon avis du moins, avec une curiosité attentive et d'un œil plutôt favorable qu'hostile, les recherches dont il est ici question, on ne saurait prétendre que l'heure est venue de les introduire dans la pratique de la médecine légale. Il me semble que

(i) Riant, Les Irresponsables devant la justice, Paris,

Ton fait quelque erreur en se représentant l'expert comme dominé par des déductions d'une portée contestable et, d'ailleurs, fortement contestée.

« Le médecin légiste, dit M. Riant, bien qu'étranger à ces enthousiasmes sj'stématiques, bien que placé devant un fait et un accusé, appelé à donner son avis sur des réalités vivantes, échappera-t-il à l'obsession des théories en vogue et a un entraînement en faveur duquel le dispose la philanthropie professionnelle bien légitime chez celui qui voit chaque jour tant de misères morales et physiques et qui a pour mission d'y porter un esprit et une main secourables ? »

Malgré de telles tendances humanitaires, dont M. Riant parle en un langage si élevé, le médecin ne peut oublier quel rôle lui trace la justice qui le consulte. S'enfermant dans les limites de sa mission, il sait qu'il n'a pas à rechercher le pourquoi anthropologique et sociologique, mais le /'oz/z^^z/o/ véritablement pathologique du crime, du moins en Tétat actuel de la législation pénale, avec les exceptions à l'imputabilité que vise l'art. (34 du C. P.

En l'absence de toute participation morbide, dans V espèce soumise à son examen, participation reconnaissable à des symptômes cliniquement groupés, il s'abstient de faire inter-

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venir les exceptions légales ; et, restant dans sa sphère, quelles que soient les tendances du savant, il évite de s'ériger en philosophe et de se substituer au législateur.

§ 2. On avance volontiers que « les médecins aliénistes sont disposés à voir la folie un peu partout. » C'est là une formule courante. Estil vraiment besoin de se défendre contre une allégation dans laquelle il y a, d'ailleurs, plutôt comme un jeu de l'esprit que l'expression d'une opinion arrêtée? Que le médecin, dont les études spéciales et l'expérience sont une garantie de compétence, discerne une déviation intellectuelle là où un œil moins exercé ne saisit rien ou n'aperçoit qu'une inoffensive manie (on qualifie souvent ainsi, dans le monde, le délire du persécuté qui tuera un jour ou l'autre), c'est ce qui ne devrait être l'objet d'aucune surprise. Et pour ce qui est des criminels déclarés irresponsables à la suite de l'expertise médico-légale, est-il vrai que le nombre s'en accroît dans une si inquiétante proportion qu'on le prétend? Est-il vrai qu'il n'est guère de cas où l'aliéniste ne trouve motif à déclarer qu'un accusé échappe aux conséquences pénales de sa conduite? De semblables propositions ne résistent pas à un examen attentif.

Mais peut-être n'est-il pas inutile d'opposer quelques chiffres à des allégations qui peuvent prendre une apparence de force à l'énoncé de circonstances habilement groupées.

Sans faire intervenir les très nombreux cas où, comme médecin de l'Infirmerie spéciale, je suis indirectement appelé à faire oeuvre médico-légale, en me prononçant sur l'état mental de prévenus arrêtés en flagrant délit, voici, par exemple, un relevé de 486 affaires criminelles où j'ai été régulièrement commis par un juge d'instruction, le Tribunal ou la Cour.

Sur ces 486 mémoires médico-légaux, 172 — soit 40 p. 100 — concluent à la responsabilité. Le plus souvent, le rapport spécifie les motifs, — anomalies, bizarreries morales, défectuosités du jugement, léger amoindrissement intellectuel, névrose, entraînement passionnel, excitation alcoolique, etc., — qui peuvent être dénature à atténuer la sévérité du jugement. Il en a été ainsi dans 99 cas; tandis que pour les 73 autres, ces motifs d'atténuation n'interviennent pas dans les conclusions. Enfin parmi ces 172 individus renvoyés devant la justice, 22 avaient simulé la folie (i).

(î) Paul Garnier, La simulation de la folie et la loi sur la relégation. {Annales dliyg. et de méd. lég. 1887.) — Dégénérescence mentale et simulation de la folie. Rap-

Quant aux inculpés reconnus atteints d'aliénation mentale (264, soit 64 p. 100) et ayant bénéficié, à une ou deux exceptions près, d'une ordonnance de non-lieu ou d'un acquittement, ils étaient atteints :

106 de dégénérescence mentale héréditaire, (idiotie, imbécillité, faiblesse d'esprit).

55 de folie alcoolique, aiguë, subaiguë ou chronique.

24 d'affaiblissement intellectuel (lésions en foyer, ramollissement, tumeurs, etc.).

21 de paralysie générale (lésion diffuse).

21 d'épilepsie compliquée de troubles intellectuels.

i3 de délire chronique des persécutions ou psychose systématique progressive.

10 d'hystéro-épilepsie.

9 de mélancolie.

4 de démence sénile.

I de manie.

ports réciproques. {Actes du Congrès d'Anthropologie criminelle de Paris. i88g.)

Ayant fait de la simulation de la folie une étude à part dans les deux me'moires cités, je n'y reviendrai pas dans le présent ouvrage.

l'alcool agent direct du crime.

§ 1. — Rapports médico-légaux.

Dans la première partie de cet ouvrage, j'ai montré quel tribut énorme la population parisienne paye à la folie. J'ai indiqué, en même temps, quelles paraissent être les causes de l'augmentation si rapide de l'aliénation mentale dans la capitale : l'intoxication alcoolique sans cesse grandissante et la paralysie générale, celle-ci semblant avoir avec celle-là une corrélation étiologique manifeste, en s'en tenant à la simultanéité de leur fréquence. En un mot, l'alcoolisme apparaît comme une plaie sociale, comme un péril menaçant pour la grande ville, à cette fin de siècle. Mais le danger n'est pas seulement dans l'atteinte si sérieuse portée à la vitalité d'un pa3^s; il n'est pas moins grave lorsqu'on se place au point de vue de la morale publique et qu'on dresse le bilan des offenses ou des crimes dont l'alcool est responsable. La clinique médico-légale relative à l'alcoolisme cérébral est devenue, de nos jours, très étendue; les faits dont elle s'occupe s'imposent de plus en plus aux méditations du médecin et du criminaliste.

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L'ivresse en se faisant, dans ces dernières années, si manifestement agressive et attentatoire à la vie des personnes, soulève à tout instant le problème de la responsabilité pénale et met l'expert en présence de questions embarrassantes entre toutes.

De même, les cas de délire alcoolique proprement dit, en se multipliant dans des proportions considérables, donnent naissance a des actes violents, a des impulsions homicides, à des drames sanglants. C'est la folie alcoolique qui alimente, pour une bonne part, cette chronique du crime à laquelle les journaux ouvrent, chaque jour, si libéralement leurs colonnes. Faut-il s'étonner, après cela, que le médecin légiste soit très fréquemment appelé à se prononcer sur le degré de responsabilité d'individus accusés de meurtres accomplis sous l'empire de la surexcitation alcoolique?

Les rapports qui vont suivre sont comme le complément, au point de vue médico-légal, de la description clinique du délire alcoolique comprise dans la deuxième partie.

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I. Meurtre. Demi-ivresse. Responsabilité (atténuée). Condamnation (Rapport médico-légal {résumé}. Commission rogatoire de M. Poncet, juge d'instruction, 3 janvier 1888).

Hippolyte L..., âgé de vingt-deux ans, ajusteur mécanicien, est un grand jeune homme brun, au teint pâle, à la physionomie douce et expressive. Bien qu'il ne soit pas très vigoureusement constitué, il a les apparences de la santé : on ne remarque chez lui aucune anomalie véritable de conformation.

Comme antécédents héréditaires nous n'avons rien de spécial à noter : on ne compte pas d'aliénés dans sa famille. Son père et sa mère sont bien portants. Ils ont trois autres enfants sur la santé physique et le développement intellectuel desquels il n'y a rien à dire.

Le jeune L... a eu une enfance maladive : dans les premiers mois de sa vie, il fut atteint de convulsions. A dix ans il eut une fièvre typhoïde grave et quelques années plus tard, la chorée. Envoyé à l'école primaire, il s'y montra docile, raisonnable, studieux. Il y apprit assez rapidement ce qu'on lui enseignait. On n'eut jamais à le signaler comme un enfant méchant ou pervers. Doué de réelles qualités effectives, cédant aisément aux élans généreux, il paraît s'être fait aimer partout où il a passé. Depuis quelque temps, il travaillait comme ouvrier ajusteur... D'un caractère faible, il se laissa trop facilement entraîner à des excès alcooliques... Dans son entourage on remarqua vite sa susceptibilité grande à l'endroit des spiritueux... Il supportait assez mal la boisson.

Il y a quinze mois, environ, le jeune L... se lia avec la femme D..., âgée de 24 ans. Très épris de sa maîtresse, il abandonna ses parents pour s'installer avec elle et le ménage irrégulier alla ainsi, tant bien que mal, assez souvent troublé, dit-on, par des querelles suscitées par le caractère emporté et violent de la femme D... et aussi, peut-être, par quelques verres de vin pris en excès par L...

Le 19 décembre dernier, l'inculpé avait quitté, comme

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de coutume, son logement, vers sept heures du matin» pour se rendre à l'atelier. A ce moment-là, il était un peu étourdi par les copieuses libations auxquelles il s'était livré la veille. Ses parents déclarent, en effet, que le dimanche soir, il était rentré se coucher en titubant un peu. Quoi qu'il en soit, L..., qui avait pris, selon son habitude, un verre de vin blanc avant de se rendre à son travail, quitta l'atelier, dès neuf heures, et revint boire encore dans un débit voisin de son logement. Sa maîtresse l'y retrouvait presque aussitôt et, le voyant assez troublé, balbutiant « que la machine était cassée chez le patron » l'interpella assez vivement. « Monte te coucher..., » lui dit-elle, et ils regagnèrent ensemble leur chambre. Quelques minutes plus tard L... en ressortait, éperdu, affolé, criant : « J'ai tué Nana! » Il courut d'un trait chez sa mère pour l'amener près de sa maîtresse et lui porter secours, réclamant un médecin aux gardiens de la paix qui le mirent aussitôt en état d'arrestation.

A l'instruction L... fit montre d'un profond désespoir, se lamentant d'avoir donné la mort à la femme D... dans un moment d'aveugle emportement. C'est dans cette disposition morale que nous l'avons trouvé à Mazas à notre première visite comme à celles qui ont suivi. Il témoigne un repentir qui a toutes les apparences de la sincérité; il sanglote et s'écrie :

« Comment ai-je pu la tuer, elle que j'aimais tant, «pour laquelle j'aurais tout sacrifié? Etais-je ivre? « je ne sais plus bien; voici ce que je me rappelle : en « quittant le débit de vins où je venais de prendre un « verre, je montai dans ma chambre avec ma maîtresse. « En arrivant elle me fit des reproches, en me disant « que j'avais bu. Je lui dis que j'avais un violent mal « de tête et qu'il fallait préparer quelque chose pour « manger. Elle me répondit qu'elle n'avait pas le (c temps; et, comme j'allais m'en occuper moi-même, « elle se mit en colère et me donna une gifle. Je devins « fou et ne sachant plus guère ce que je faisais, je l'ai « frappée à la poitrine avec les outils (limes) que je tenais « à la main. Elle tomba aussitôt. Comprenant alors

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« vaguement ce que je venais de faire, je courus préce venir ma mère tout en demandant un médecin. »

Tout montre, en effet, que la scène a dû se passer ainsi que L... la raconte. En expirant quelques minutes après avoir été atteinte par les deux limes qui ont perforé le cœur, la femme D... exhala cette plainte : « Oh ! pour line claque! » Cette provocation avait donc suffi pour exciter L... et déchaîner sa violence, à un moment où, à demi obnubilé par une ivresse sourde il n'était pour ainsi dire plus maître de lui-même. Malgré cet état ébrieux, incomplet d'ailleurs, il a conservé le souvenir assez net des circonstances qui ont précédé, accompagné ou suivi le meurtre. Aussitôt l'acte accompli, il en aperçut la gravité et les conséquences; et, depuis lors, il n'a cessé de prouver par la douleur qu'il manifeste, par son désespoir, qu'il comprend l'étendue de la responsabilité qui pèse sur lui. Dans sa peine, il paraît moins se préoccuper du châtiment qui peut l'atteindre qu'il n'est torturé par l'idée de s'être fait le meurtrier d'une femme qu'il aimait. Durant ses relations avec la femme D... celle-ci accoucha d'une fille du sort de laquelle il s'inquiète vivement. Il y a quelques jours il nous écrivait à ce sujet une lettre exprimant les meilleurs sentiments :

« Permettez-moi de vous parler de mon enfant « chérie, seule pensée qui me donne du courage. Il « n'y aura plus de bonheur paisible pour moi, si je « viens à la perdre. Quelle que soit l'issue de mon « procès, l'existence et la liberté ne seront qu'une « charge que je ne saurais supporter. Mais je me rési- « gne absolument à ma captivité si je puis espérer de « revoir un jour ma petite fille adorée. Ayez pitié d'un « malheureux qui ne demande pas grâce pour lui d'une « punition qui ne sera jamais assez forte pour le mal « qu'il a fait, etc., etc..

L... n'est pas un aliéné. L'acte qu'il a commis n'appartient pas plus au délire qu'il n'est le produit d'une hallucination.

Tout concourt à prouver qu'il était sous l'influence d'une ivresse plus ou moins caractérisée au moment où

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il a frappé mortellement la femme D..., Mais si sa violence homicide revêt ainsi la plupart des caractères d'une impulsion aveugle, d'un acte instinctif et irréfléchi, nous ne sommes cependant pas autorisé à prétendre qu'elle relève uniquement d'un état morbide de l'esprit et qu'elle échappe ainsi à toute sanction pénale.

Les attentats contre la vie des personnes du fait de rivresse agressive vont se multipliant dans une proportion des plus inquiétantes. Il est légitime dépenser que la qualité des boissons spiritueuses est pour une grande part dans ces dehors agressifs que prend si aisément l'intoxication alcoolique. Quoi qu'il en soit, il est certain que la société ne peut rester absolument désarmée contre ceux qui, ne subissant point une fatalité morbide, se placent, de plein gré, sous l'influence d'une excitation capable de faire d'eux, à un moment donné, les instruments d'une fureur aveugle.

La conclusion que nous tirerons de cet exposé sera donc celle-ci :

L... n'est pas atteint d'aliénation mentale; s'il paraît certain qu'il a agi sous l'empire de l'ivresse plus ou moins caractérisée et s'il échappe, ainsi en grande partie, à la responsabilité du meurtre pour lequel il est poursuivi, nous ne sommes pas autorisé à avancer que ce soit là un motif d'ordre pathalogique susceptible de supprimer toute sanction pénale,

II. Tentative de meurtre. Habitudes alcooliques. Sub-ivresse au temps de raction. Prédisposition héréditaire. Responsabilité (atténuée). Condamnation. (Rapport médico-légal (résumé). Com. rog. de M. Bedorez, i5 août 1887.)

Le 18 juillet 1887, S... tirait trois coups de revolver sur la fille L..., son ancienne maitresse, avec laquelle il avait encore quelques rapports, de loin en loin. Une simple discussion au cours de laquelle cette dernière adressait divers reproches à S... avait suffi pour le mettre hors de lui et armer son bras. Déjà, dix mois auparavant.

3o4 i':tude médico-légale.

dans des circonstances à peu près analogues, il avait fait feu par deux fois, sur la fille L..., mais sans l'atteindre; tandis que pource dernier attentat il l'a blessée très grièvement. Dans un cas comme dans l'autre, sa furieuse agression ne trouve son explication que dans le déchaînement d'une colère qu'aucun motif sérieux n'était d'ailleurs venu provoquer : il n'y a lieu d'y faire intervenir ni une jalousie ardente, ni une passion aveugle. Il s'agissait là de querelles vulgaires et banales qui n'ont pris d'importance que par la manière tragique dont S..., prompt à se servir du revolver, a voulu les dénouer.

Cette façon de réagir aussi violemment pour de si petites causes, devait amener à se demander si un homme capable de subir de tels emportements jouissait bien de l'intégrité de ses facultés mentales, après qu'on eut appris surtout qu'il comptait plusieurs aliénés parmi ses ascendants.

S..., âgé de trente-quatre ans, employé de commerce, est de stature moyenne et d'apparence assez vigoureuse ; il est blond et a le visage presque entièrement glabre ; l'arcade sourcilière gauche, située sur un plan un peu plus élevé que celle du côté droit, donne à la face un aspect légèrement asymétrique. La physionomie est d'expression dure et brutale.

De nationalité belge, S... appartient à une honorable famille de L... où son père dirige une maison de commerce. C'est de ce dernier que nous tenons les renseignements suivants relatifs aux antécédents héréditaires et personnels de l'inculpé : son grand-père est mort dans une maison d'aliénés; un oncle paternel a été également enfermé dans un établissement d'aliénés et y est décédé, à l'âge de quarante-deux ans. Un autre oncle, dans la même ligne paternelle, est mort subitement à l'âge de trente-huit ans. Son père, enfin, est d'un tempérament très sanguin, d'un caractère très vif et très violent. Quant à sa mère elle a été enlevée jeune encore par le choléra de 1866.

L'enfance de S... paraît avoir été exempte de maladie grave; son développement physique et intellectuel s'est

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effectué d'une façon normale. Sur les bancs de l'école, il se montre assez turbulent et indiscipliné, mais c'était toutefois une nature gouvernable. A dix-huit ans, il s'engagea et conquit assez rapidement ses galons de fourrier. Etant au régiment, il fit une chute de cheval et perdit connaissance; de cet accident, il aurait toujours conservé une disposition à de violentes migraines. C'est vers cette époque qu'il commença à faire des excès alcooliques et on put constater que, chez lui, l'ivresse prenait tout de suite une tournure agressive allant quelquefois jusqu'à la fureur. Un jour, sous cette influence ébrieuse, il veut frapper l'un de ses amis et déchaîne sa violence sur les arbres du chemin qu'il taillade à coups de sabre. Après huit années de service militaire, il abandonna cette carrière qui semblait lui offrir un avenir assuré. Ce fut là une décision prise sans motifs sérieux et qu'il devait regretter peu après.

En 1888, S... se rendit à Paris où il trouva aisément un emploi grâce à la recommandation d'un ami de sa famille. Il fut payé jusqu'à trois et quatre cents francs par mois. Avec plus de régularité dans sa conduite, plus de stabilité dans les idées, plus de modération dans l'usage des boissons spiritueuses, il eût réussi, sans doute, à se créer une position avantageuse. Mais, il ne sut se maintenir nullepart. Aussi bien, lorsque se sont passés les faits dont il doit rendre compte devant la justice, il était dans la condition d'un homme quelque peu dévoyé.

AMazas, S... s'est présenté à notre examen avec toutes les apparences de la raison. C'est en pleine liberté d'esprit qu'il nous a fourni des explications surseâ antécédents, sur ses relations avec la fille L... à l'égard de laquelle il manifeste sinon une aflection bien vive, du moins des sentiments bienveillants. Il reconnaît sans peine qu'il n'avait aucun motif d'en vouloir à cette femme. Pourquoi a-t-il tenté de la tuer à l'occasion des quelques reproches, un peu vifs, qu'elle lui adressait au sujet de sa vie oisive? c'est ce qu'il ne s'explique pas. « J'étais un peu étourdi par l'absinthe que j'avais bue. J'étais debout devant elle et je me disposais à sortir, quand, tout à coup, je sentis comme un tremblement

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dans tout le corps et une espèce de malaise dans la tète, que je ne peux définir. Je pris mon revolver et je tirais sur cette malheureuse qui ne m'avait, en somme, rien fait. Je fus alors pris d'un vertige, je me sentis étouffé comme si on m'étranglait ».

S... n'est pas un aliéné^, son état de sanité d'esprit pendant toute la durée de notre observation ne peut faire l'objet d'ancun doute; sa lucidité est complète, sa mémoire sûre et fidèle ; il se rend parfaitement compte de sa situation; il répète volontiers qu'il regrette profondément le criminel emportement auquel il a cédé ; ce qui est certain, c'est qu'il en apprécie les conséquences. Antérieurement à cet acte, du reste, sa raison n'avait point été suspectée. Quelques personnes ont pu dire, il est vrai, que S... était comme fou lorsqu'il avait bu ; mais d'autre part, aucune des dépositions recueillies par l'enquête ne le montre absolument comme ayant agi sous l'empire d'une ivresse très caractérisée. Seulement les jours précédents il avait fait beaucoup d'excès; il avait la tête lourde et montrait une sourde irritation. Si intempérant que S... ait pu être depuis longtemps, il n'est point devenu un alcoolique au sens nosologique du terme.

Nous n'avons rencontré chez lui aucun des signes caractéristiques de l'intoxication éthylique aiguë, subaiguë ou chronique. Quant à cette espèce d'état vertigineux qui se serait emparé de l'inculpé au moment où il a tiré..., rien ne nous autorise, en l'espèce, à reconnaître là une manifestation epileptique.... Sans être atteint d'un désordre de l'intelligence, c'est un être sur lequel pèse une lourde hérédité vésanique. Il n'est pas rare qUe, en pareil cas, la tare héréditaire se révèle par une insolite disproportion entre l'intensité de l'impression et de la réaction et que l'acte emprunte, par sa soudaineté et son irrésistibilité, un certain nombre dës caractères des actions réflexes. Cette tendance vient encore à s'exagérer quand l'alcool ajoute un appoint important à leur excitabilité première.

De l'exposé qui précède, il est permis de dégager les conclusions suivantes :

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i" s... ne saurait être considéré comme un aliéné : on ne trouve chez lui ni affaiblissement mental ni trace d'un délire quelconque.

2° Les habitudes d'intempérance n'ont point fait de lui un alcoolique, au sens nosologique du mot. Il semble seulement qu'il ait été, au temps de l'action, sous l'influence d'une ivresse incomplète.

3° Il est à même de rendre compte de ses actes devant la justice.

4° Toutefois, en raison de l'hérédité morbide qui fait de lui un prédisposé, hérédité d'où il tient vraisemblablementsoncaractère excitableet ses dispositions impulsives, on peut admettre en sa faveur une atténuation de responsabilité pénale.

III. Tentative de meurtre. Habitudes alcooliques. Vertiges épileptiformes (absinthiques). Impul^ sions au suicide et à l'homicide. Automatisme. Amnésie. Débilité mentale. Irresponsabilité. Nonlieu. (Rapport médico-légal (résumé). Gom. rog. de M. Anquetil, juge d'instruction).

T..., tourneur en cuivre, est âgé de vingt-six ans. Brun, de stature moyenne, d*un développement physique ordinaire, de tempérament nerveux, il passait pour un homme peu agressif et aucune menace de sa part n'était venue annoncer l'acte de violence auquel il s'est livré. On a cité de lui des bizarreries qui pour être appréciées à leur valeur doivent être examinées à la lumière des renseignements fournis sur ses antécédents à la fois héréditaires et personnels. T... appartient à une nombreuse famille ; ils sont neuf enfants : quatre sœurs sont bien portantes; sur ses quatre frères, l'un s'est suicidé en se brûlant la cervelle dans un accès de folie; un second a encouru des condamnations; il n'y aurait rien à dire sur le compte des deux autres. Quant à ses parents, ils jouissent, paraît-il, d'une bonne santé, aussi bien physique que morale. T... semble avoir toujours été d'une intelligence audessous de la moyenne. Faut-il attribuer la faiblesse dé

son niveau mental à une fièvre typhoïde, ou bien a d'autres causes comme l'hérédité? c'est ce qu'il est difficile de préciser. 11 ne manquait cependant ni de bon vouloir, ni d'application; mais son esprit était peu ouvert. Il lui eût, cependant, suffi pour se conduire sainement si, de bonne heure, il n'avait contracté l'habitude de boire. Exerçant son action excitante sur un individu ainsi prédisposé, l'alcool devait provoquer, rapidement, des désordres dans les centres nerveux, dans le jeu des facultés psychiques, effet qui devait être encore plus prompt avec l'absinthe, boisson favorite de T...

Vers l'âge de dix-neuf à vingt ans, il buvait déjà beaucoup, se montrait excitable, s'exaltait pour des motifs futiles. Par deux fois, à cette même époque, il aurait tenté de se suicider, à la suite de discussions avec ses parents. Cependant, il est juste de dire qu'il put faire son service militaire d'une façon régulière et qu'il gagna les galons de sergent. Libéré du service, à la fin de l'année dernière, il vint se fixer à Paris; et, peu aprèsj s'y maria. Cette union, contractée au mois de février, ne fut pas longtemps heureuse, T... s'était remis à boire plus que jamais. Son système nerveux fut bientôt en complet désarroi. Non seulement les journées étaient marquées pat des querelles violentes entre le mari et la femme, mais les nuits furent aussi troublées par une agitation des plus vives. T... se levait la nuit, commettait les actes les plus étranges. Une fois, il va à la fenêtre, l'ouvre et se balance quelques instants dans le vide. Une autre fois il s'arme d'un couteau et gesticule avec violence. Le lendemain, il n'a aucun souvenir de ses extravagances nocturnes. D'autres phénomènes bien caractéristiques se produisirent encore. T... sursautait dans son lit comme agité par des convulsions; il était pris, par courts instants, de ronflements stertoreux. Enfin, il lui arrivait assez fréquemment d'uriner au lit sans s'en rendre compte. Très vraisemblablement, il s'agissait là d'accès épileptiformes provoqués par un poison épileptogène comme l'absinthe.

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Dans les semaines qui ont précédé son agression contre sa femme, T..., dont la tête se troublait de plus en plus, montrait une grande défiance vis-à-vis de celle-ci. En proie à une jalousie inquiète, il ne travaillait presque plus, s'occupait à suivre sa femme, à noter toutes ses démarches, prenant ombrage des circonstances les plus simples et les plus ordinaires, tenant des propos au moins singuliers, parlant d'une corde toute préparée pour se pendre. Il avait de véritables absences avec une étrange fixité du regard, de courtes divagations ou un bredouillement inintelligible. Ne jugeant plus la vie commune possible, sa femme s'était éloignée et retirée chez ses parents. Les jalouses défiances de T... s'en accrurent. Troublé, tourmenté, il demande plus que jamais à l'absinthe une réaction contre l'ennui de sa position; son cerveau s'exalta; de vagues idées de vengeances le hantèrent.

C'est dans de telles dispositions que, le 22 juin,ilpassa tout à coup à l'acte. Rien d'étrange d'ailleurs comme son attitude à ce moment. Il arrive chez les parents de sa femme où celle-ci se trouvait; il n'est ni menaçant ni turbulent. Il cause avec tout le monde fort tranquillement. Puis, brusquement, il balbutie, comme dans un état de demi-ivresse, cette phrase qu'il répète machinalement : « /e vais m'en aller! Je vais m'en aller! )> Il embrasse sa belle-mère, sa belle-sœur. Sa femme s'aperçoit alors qu'il sort une bouteille de sa poche et à son interrogation, il répond : « Ce n'est rien ». Et en disant cela, il s'approche d'elle, l'embrasse affectueusement, se recule et lui projette, par deux fois, de l'acide sulfurique au visage. Au milieu de l'émoi de tous il s'esquive et rentre chez lui où il brise une armoire à glace à l'aide d'un marteau. Il ne chercha pas davantage à se soustraire aux recherches et lorsqu'on vint l'arrêter, dans sa chambre, on put constater des préparatifs pour une tentative d'asphyxie par le charbon. Aussitôt interrogé, il répondit : « Je reconnais le fait, mais je ne me rappelle pas trop ce qui s'est passé. Ce dont je me souviens se borne à ceci : j'avais bu passablement de vin et d'absinthe; alors l'idée m'est venue d'aller acheter

ÉTUDE MÉDICO-LKGALE.

du vitriol... Je me suis rendu chez les parents de ma femme; j'ai causé... puis, je ne me rappelle plus guère ce que j'ai fait. .le n'avais cependant l'intention de la défigurer. Je ne sais pas pourquoi j'ai versé du vitriol. »

Lors de notre première visite à Mazas, nous avons trouvé T... sous des dehors assez calmes; mais s'il n'était pas en proie au délire, son intelligence apparaissait notablement troublée. Il répond aux questions, mais se perd dans des explications diffuses où les interprétations imaginaires, les exagérations maladives tiennent la plus grande place. A ce moment, l'action des boissons spiritueuses sur son organisme est encore fort manifeste. Il a des nuits agitées, traversées par des cauchemars : il a des réveils en sursaut, des illusions et des hallucinations de la vue : il croit voir sa femme dans sa cellule.

Peu à peu, cette agitation nocturne a fait place à un sommeil assez complet. Parallèlement, son esprit se dégageait un peu des idées erronées qui le hantaient. Mais aujourd'hui encore T... s'abandonne à des appréciations fausses et son trouble bien qu'atténué par l'élimination progressive de l'alcool ou de l'absinthe, est toujours évident. L'infériorité de son intelligence se traduit par des raisonnements qui n'appartiennent qu'à un cerveau débile. Au sujet de l'acte qui lui est reproché, il allègue toujours une amnésie, dont l'existence n'est pas, en pareil cas, pour étonner le médecin habitué à constater les effets de l'absinthe sur les centres nerveux. Elle apparaît vraisemblable lorsqu'on la rapproche des renseignements qui nous ont été fournis, renseignements d'après lesquels il semble bien résulter que, sous l'influence de ses habitudes alcoc^liques, de ses abus d'absinthe principalement, l'inculpé a présenté des accès épileptiformes avec émission involontaire de l'urine, automatisme inconscient, stertor et perte absolue du souvenir des actes accomplis au cours desdits accès.

Nous croyons T... sincère quand il nous dit : « Pour ce qui m'est reproché, je ne me rappelle rien. Cela a

l'alcool agent direct du crime. 3 I I

dû me passer dans la tête subitement, car c'est après mon arrestation que j'ai su l'heure qu'il était quand cela est arrivé. » L'attitude étrange du prévenu au temps de l'action, son balbutiement, la fixité de son regard, autorisent à penser qu'il se trouvait, à ce moment, dans un état vertigineux non imputable à l'ivresse simple, mais conditionné par un trouble plus profond de l'intelligence. Cette crise diurne, nous pouvons la comparer aux crises nocturnes dont il a été parlé plus haut et la considérer comme l'un de ces accès vertigineux épileptiformes dont l'intoxication absinthique nous offre de si fréquents exemples. Mais, si par cette interprétation de la conduite de T... nous sommes amené à déclarer que celle-ci est sous la dépendance d'une impulsion aveugle et inconsciente, nous devons, aussi, en conclure que c'est un malade sujet à des accès qui le rendent dangereux et nécessitent des mesures de précaution. Dans notre pensée, il est indispensable qu'il soit traité dans une maison de santé et soit mis ainsi dans l'impossibilité de nuire. C'est cette opinion que nous formulerons dans les conclusions suivantes :

i" T... est un prédisposé dont l'intelligence, originellement peu élevée, a été encore fortement ébranlée par des habitudes d'intempérance.

2° Sous l'influence de l'abus des boissons alcooliques et particulièrement de l'absinthe, il a présenté des illusions et des hallucinations des sens, s'est abandonné à des interprétations imaginaires et à des exagérations maladives.

3° Par un effet assez fréquent de l'intoxication absinthique, surtout lorsque celle-ci agit sur un terrain prédisposé, T... est devenu sujet, dans ces derniers mois, à des accès épileptiformes caractériséspar l'émission involontaire de l'urine, du stertor, une agitation inconsciente, des actes automatiques ne laissant aucune trace dans le souvenir.

4° Son acte accompli dans la journée du 21 juin, acte dont il n'a pu livrer les mobiles et qu'aucune raison sérieuse ne paraît avoir provoqué, est l'acte d'un

3l2 KTUDE MÉDICO-LÉGALE.

malade subitement pris d'un état vertigineux épileptiforme,

5° Nous estimons qu'il doit en être déclaré irresponsable.

6" Par la nature des accès auxquels T... est sujet, il doit être considéré comme un malade dangereux, contre les violences aveugles duquel il convient de se prérpunir.

En conséquence, il y a lieu de le remettre à la disposition de l'autorité administrative qui pourvoira à sa séquestration dans un asile d aliénés.

IV. Homicide volontaire. Absinthisme. Vertige impulsif. Irresponsabilité. Internement. Mort presque foudroyante. (Rapport médico-légal (résumé). Com. rog. de M, Couturier, juge d'instruction, lo novembre 1889.)

G..., âgé de vingt- six ans, garçon distillateur, se constituait prisonnier, le 8 novembre 1889, au poste de police du quai Jemmapes, à cinq heures et demie du soir, en déclarant qu'il venait d'étrangler son enfant avec un mouchoir, à son domicile, pendant une absence de sa femme.

L'enquête immédiate confirma, de tous points, son récit. La femme G... qui avait quitté son mari quelques instants auparavant pour porter une lettre que celui-ci venait d'écrire à son patron, trouvait, en rentrant, son enfant, âgé de deux ans et demi, étendu sans vie sur le lit, ayant autour du cou le mouchoir qui avait servi à l'étrangler. Quant à la lettre écrite par G... à ses patrons et qui avait été l'occasion de l'éloignement momentané de sa femme, voici ce qu'elle contenait :

« Monsieur D...., « Allant de mieux en mieux, je compte reprendre n pour lundi; espérant, monsieur, compter sur ma « place je vous en serai reconnaissant.

« Recevez, Monsieur, mes remerciements d'avance.

« Signé : G... »

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Interrogé sur les mobiles de l'acte qu'il venait d'accomplir, G... s'expliqua de la façon suivante :

«En commettant mon crime, j'ai agi dans un mo- « ment de folie; mais, j'affirme qu'au moment où j'ai « envoyé' ma femme chez mon patron, je n'avais aucu- « nement l'intention de tuer mon enfant. Voici ce qui « s'est passé. A peine ma femme a-t-elle été partie que (1 j'ai été pris subitement de l'envie de mettre à mort « mon fils. L'enfant jouait debout près de la fenê- « tre ; je me suis élancé sur lui; je l'ai pris dans mes <( bras et je l'ai étendu sur le carreau entre les deux lits. « Je l'ai saisi à la gorge et l'ai serré violemment de « mes deux mains; l'enfant a poussé un gémissement. « Voyant que je ne réussisais pas à l'étrangler, je suis « allé prendre sur la table, auprès du poêle, mon mou- « choir de poche; je l'ai serré autour du cou de mon « enfant, au moyen de deux nœuds, fortement. En lui « mettant ce lien, il a encore gémi, mais, cela a duré « peu de temps. J'ai déposé le cadavre sur le grand lit; « je me suis enfui. Chemin faisant, j'ai eu soif et je suis « allé boire du vin chez trois débitants de boissons. « Ensuite, je me suis rendu au poste de police en « annonçant que je venais de tuer mon fils.

« Je ne sais pourquoi l'idée m'est venue de commet- « tre mon crime : seulement, j'affirme que depuis quel- « ques jours, je ressens des maux de tête épouvantables, « des douleurs sourdes qui m'empêchent de raisonner. »

Le lendemain, dans le cabinet du juge d'instruction, G... répète les mêmes explications, en variant, cependant, quelque peu sur certaines allégations et en apportant dans ses réponses et son attitude des réticences et des singularités qui le firent soupçonner de simulation. Après avoir indiqué à l'honorable magistrat instructeur comment il avait étranglé son enfant, il cessa tout à coup de répondre. Sur une interpellation plus pressante, il dit seulement : « Je ne peux pas parler. » Puis, il se met à tousser avec violence, et fait des efforts pour vomir. Quelques instants plus tard, G... recouvrait la parole et ajoutait :

« Je jouais tranquillement avec le pauvre petit bébé

lÎTUDE Ml'DICO-LKGALE.

« lorsqu'une idée de brute m'a pris, une idée de buveur « d'absinthe que je suis ». — Et comme, de nouveau, l'apparente préméditation du crime lui est signalée, il réplique :

« Je reconnais que c'est pour pouvoir tuer mon enfant que j'ai éloigné ma femme, en lui disant de porter une lettre chez mon patron ». Veuillez alors nous faire connaître le mobile auquel vous avez obéi lorsque vous avez arrêté ce dessein de tuer votre enfant et que vous avez exécuté ce dessein avec un sang-froid et une persistance abominables? L'inculpé fait signe qu'il ne peut pas parler.

Tout était étrange en cette affaire : le crime en luimême, la conduite de G... après le meurtre de son enfant, ses explications, son fittitude dans le cabinet du Juge d'instruction.

Les renseignements recueillis sur son compte ne lui étaient point défavorables. Il aimait son enfant et quelques minutes avant de le tuer, il jouait avec lui et le caressait. G. n'était point cité comme un homme violent ou débauché. Le ménage vivait tranquillement et n'attirait, aucunement, l'attention du voisinage par des querelles ou des scènes désordonnées.

G..., cédant, sans doute, aux entraînements résultant de son métier d'ouvrier distillateur, avait dû s'alcooliser avec de fortes doses d'absinthe.

Dans un moment d'expansion il s'est qualifié luimême « buveur d'absinthe » — La femme G. a fourni sur divers troubles de santé que son mari avait éprouvés, da ces derniers temps, des explications significatives. G..., halluciné à la manière des alcooliques, se croyait, dans l'un de ses accès, entouré de soldats; il s'agitait la nuit; mais ces désordres n'avaient jamais pris un caractère de grande intensité. Dans les premiers jours de novembre, il était devenu assez malade pour suspendre son travail. — Il se plaignait de violents maux d'estomac, de fortes douleurs, de crampes dans les jambes. Digérant fort mal, il ne s'alimentait plus qu'avec du lait. Son humeur était irritable, surtout la veille du meurtre. Mais, ici, il convient de laisser la parole à la femme G...« Nous nous étions couchés, hier

l'alcool agent direct nu crlme. 3i5

le sept, à neuf heures du soir. A peine dans son lit, mon mari s'est levé, les yeux injectés, hagards, le visage mouillé de sueurs et il s'est mis à crier; ensuite, il s'est plaint d'un grand mal de tête. J'ai voulu lui donner un bain de pieds; il s'y est refusé; il n'a voulu prendre qu'un pot de lait que je lui ai fait boire. Il s'est recouché et au bout d'un quart d'heure à peine, une seconde crise, puis une troisième l'ont repris.

« Bref, il n'a pas dormi de la nuit. J'ai eu peine à l'apaiser. Vers six heures et demie du matin seulement, il s'est calmé et jusqu'à cinq heures du soir il n'a plus donné de signes d'aliénation ou plutôt d'exaltation. »

A peine arrivé à Mazas, G... se montre fort agité et très troublé mentalement. Un examen de sa situation intellectuelle parut nécessaire et son transfert à l'Infirmerie spéciale du Dépôt fut demandé par notre distingué collègue, M. le docteur de Beauvais, médecin en chef de la maison d'arrêt. A son arrivée à la préfecture de police, G... se trouvait en pleine hébétude et dans un état général des plus graves, avec accidents ataxo-adynamiques et une sorte de coma vigil qui lui permettait de répondre, de temps à autre, à une question isolée, pour retomber aussitôt dans son mutisme. Cette prostration, la sécheresse de la langue, les fuliginosités des lèvres, l'état pulvérulent et noirâtre des fosses nasales, la température élevée du corps, 38° i /2, pouvaient même faire penser à une fièvre typhoïde. Toutefois il n'existait ni taches rosées lenticulaires sur l'abdomen ou la poitrine, ni diarrhée ni gargouillement dans la fosse iliaque droite. Il n'avait que fort peu de tremblement des extrémités, son aspect général n'ofTrait point une complète analogie avec la symptomatologie ordinaire de l'alcoolisme aigu. En prenant la température rectale, 39°, — nous constatâmes la présence d'un énorme bourrelet hémorrhoïdal difficile à réduire.

L'altérati(m profonde de la santé physique et morale de G... s'accusait par des signes objectifs irrécusables. Des soins urgents et spéciaux étaient absolument nécessaires et nous n'hésitâmes pas à demander son envoi à l'asile Sainte-Anne, en prescrivant les plus grandes pré-

KTUDE MÉDICO-LÉGALE.

cautions pour ce transfert. Le surlendemain G... succombait en plein délire aigu. Nous avons tenu à nous renseigner auprès de M. le docteur Magnan, médecin en chef de l'asile Sainte-Anne, sur les manifestations ultimes de l'affection qui a enlevé G... avec une si grande rapidité. Ces manifestations, dont la plus caractéristique est l'hyperthermie — le dernier jour on a constaté 40° — ont ressemblé à celles d'un délire aigu, ayant avec les accidents typhiques de nombreuses analogies. A l'autopsie, absence des désordres intestinaux propres à la fièvre typhoïde et simple hyperhémie des méninges.

En résumé, l'impulsion homicide à laquelle G... a obéi en étranglant son enfant, appartient à un épisode dramatique d'une affection mentale à marche rapide et au développement de laquelle l'alcoolisme ou mieuxl'absinthisme n'étaient pas étrangers. Les mesures prises à l'égard de G. étaient celles que commandait l'humanité et si la maladie dont il était atteint et à laquelle il convient de renvoyer la responsabilité de son crime a eu une issue funeste c'est à sa gravité implacable qu'il faut l'attribuer...

V. Homicide volontaire. Absinthisme chronique avec troubles délirants aigus. Irresponsabilité. Non-lieu. Séquestration dans un asile d'aliénés). Rapport médico-légal (résumé). Ordonnance de M. Couturier, juge d'instruction, 22 novembre 1888.)

...Le 14 novembre dernier, dans la nuit, des plaintes et des appels désespérés partaient du logement occupé par les époux L..., au n° 14 de la rue de Lagny, à Montreuil-sous-Bois. Quand on y pénétra, quelques instants plus tard, on trouva la femme Lebreton étendue, sans vie, sur le plancher, la face meurtrie, le corps ecchymosé et souillé de sang. Quant au mari, il dormait paisiblement dans son lit. On le secoua, on l'éveilla et on le mit en demeure de s'expliquer sur le crime commis. Sans le moindre embarras et sur un ton fort détaché, il avoua en être l'auteur. Sans la plus légère émotion, il

l'alcool agent direct nu crlme. oi^

donna sur les mobiles de cet acte les explications dont Tétrangeté et la puérilité tout à la fois étaient bien de nature à faire concevoir des doutes sur l'intégrité de sa raison : « Cette nuit, ma femme m obstinait, nous nous « sommes attrapés..., je me suis défendu comme j'ai pu ; ce fut une lutte effrayante. Si ce drame a eu lieu c'est qu'elle Ta bien voulu. J'ai été le plus fort, tant pis pour elle. Il vaut mieux tuer le diable que le diable ne vous tue! Quand on ne peut pas se séparer, il faut bien que l'un tue l'autre; c'est le plus fort qui réussit, c'est une question tout à fait sociale. » Puis, il se renferma dans un mutisme dont rien ne put le tirer.

Quelques heures plus tard, il consent à donner de nouvelles explications à M. le juge d'instruction Couturier, venu sur les lieux pour procédera l'enquête, et à l'interrogatoire du meurtrier. « Depuis une huitaine de jours, répondit-il, je souffre d'un anthrax au côté droit, dans la région lombaire. Je suis entré pour cela à l'hôpital Saint-Antoine vendredi dernier et j'en suis sorti violemment, le lendemain, parce que je n avais pas confiance dans les médecins qui me soignaient. En rentrant chez moi, j'ai pris froid et mon anthrax s'est remis à suppurer.

« Hier, je suis resté au lit toute la journée, souffrant beaucoup. Dans la nuit, mes souffrances étaient intolérables, je me suis levé et après m'être habillé, j'ai voulu sortir; ma femme s'était levée avant moi pour me soigner. Je lui ai demandé loo francs parce que mon idée était de m'en aller pour ne plus revenir. Elle s'y est opposée et s'est même cramponnée à moi pour m'enpêcher de m'en aller ; elle consentit seulement à ce que j'aille faire un tour dans la cour, mais mon idée était d'aller plus loin, et de reprendre ma liberté,

« D'une poussée violente, j'ai précipité ma femme sur le parquet dans la salle à manger. Dès ce moment j'étais absolument déterminé à lui donner la mort parce que je ne pouvais pas admettre qu'elle entravât ma liberté. Lorsque ma femme fut étendue la face contre le parquet, je me suis étendu sur elle et lui ai pressé de toutes mes forces le visage contre le sol pour l'étouf-

fer. Elle criait : Oh ! au secours ! et elle s'est débattue assez longtemps, mais je l'ai maintenue jusqu'à ce qu'elle fût morte; puis, je suis allé me recoucher sur mon lit; je ne regrette pas ce que j'ai fait. »

Nous avons tenu à reproduire ici les singulières déclarations de l'inculpé, car elles le montrent déjà sous un jour tout spécial.

L..,, âgé de cinquante-deux ans, marchand des quatre-saisons, est né à L... (Morbihan). Issu d'une famille de petits cultivateurs, il ne reçut qu'une instruction rudimentaire à l'école de son village.

Son père était un ivrogne; il serait mort de chagrin (suicide?). Sa mère était une femme bizarre, d'une religiosité excessive. De deux sœurs l'une est morte tuberculeuse à vingt et un ans ; quant à l'autre on ne sait ce qu'elle est devenue.

Jusqu'à l'âge de vingt-sept ans environ, L... s'occupa aux travaux des champs; ses parents avaient quelques parcelles de terrain qu'il mettait en valeur. Des embarras d'argent l'obligèrent à tout vendre. Il vint alors se fixer à Paris où il travailla, d'abord comme maçon, pour entrer, peu après, en qualité de conducteur à la Compagnie générale des Omnibus. Vers la- même époque, il se maria (1864). Avec son caractère indépendant, frondeur, emporté, violent, il ne put garder longtemps son emploi. Le ménage entreprit alors le métier de marchand des quatre saisons : le mari se rendait aux halles et en rapportait des marchandises que sa femme revendait dans les rues. Dans ces allées et venues L... eut de fréquentes occasions de boire. Il confesse luimême qu'il absorbait sept à huit verres d'absinthe par jour.

Client assidu des marchands de vin, L... prit bientôt l'habitude de discourir, au milieu de ses libations copieuses, sur la politique, l'organisation sociale, etc., etc. Exalté par nature, et la tête surchauffée par les boissons spiritueuses, il se déclarait un adepte enthousiaste des visées arnachistes, il se mit à fréquenter les réunions publiques et fit assaut de violence avec les plus ardents promoteurs de révolution sociale.

l'alcool agent direct du crime. 3 19

Les renseignements pris sur lui, à son dernier domicile, établissent que L..., désireux de mettre en pratique les théories subversives, professées dans les clubs où il pérorait, en était venu à défendre à sa femme de payer les termes de location. Celle-ci était forcée de cacher Targent pour payer le propriétaire. D'un caractère très doux, très soumis, elle s'ingéniait à éviter les causes de querelles. Grâce à cette attitude, tranquille, effacée, de sa part, le ménage vivait en assez bonne intelligence, quoique la paix fût troublée de temps en temps, par les exigences, les emportements et l'excitation ébrieuse du mari.

Dans les derniers jours qui ont précédé la mort de la femme L..., l'inculpé avait été atteint d'un anthrax du dos. Il entra à l'hôpital pour se faire soigner, il en sortait presque aussitôt, les médecins ne lui inspirant pas, a-t-il dit, la moindre confiance.

Il rentre assez surexcité à son domicile; sa femme, s'étonne, veut le raisonner, lui faire comprendre qu'il aurait dû rester à l'hôpital. La querelle s'envenima pour aboutir rapidement à un dénouement tragique.

Nous avons reproduit quelques-unes des réponses de L...; elles dénotaient déjà un esprit pour le moins étrange : mais sa manière d'être à la prison ne devait bientôt laisser aucun doute sur l'état de trouble de son esprit.

Le 18 novembre, M, le docteur Variot, médecin de l'Infirmerie centrale de la Santé, signalait cette situation dans un certificat indiquant que L... est atteint d'aliénation aiguë et que son état nécessite son internement dans un asile spécial ».

C'est dans ces conditions que nous avons été commis pour statuer sur l'état mental de L...

Dès notre première visite nous nous sommes trouve en présence d'un excité maniaque, d'un homme tenant des discours incohérents. Nous avons cependant pensé qu'il convenait de prolonger notre observation, de répéter nos visites, afin d'acquérir par une étude attentive et minutieuse, la certitude que les désordres qui se produisaient sous nos yeux étaient bien réels et non le produit de la simulation.

ÉTUDE MÉDICO-LHCALE.

Depuis son transfert à l'infirmerie de la prison de là Santé, L... garde le lit; l'anthrax du dos est loin d'être guéri : plusieurs furoncles se sont, en outre, montrés sur divers points de la surface cutanée. Le malade n'a pas de fièvre; le pouls est seulement un peu accéléré.

Lebreton a presque l'air d'un vieillard; sa barbe et ses cheveux sont blancs, sa voix est cassée, ses yeux sont chassieux. Lorsque nous l'interrogeons, il pousse des exclamations, se répand en plaintes qui n'ont guère de sens, fournit en larmoyant des détails contradictoires. Les idées sont vagues, flottantes, indécises. Lui signale-t-on l'opposition de ses dires, il déclare qu'il ne sait plus ce qu'on lui veut et demande qu'on le laisse en paix. Sa mémoire est, en eflfet, fort confuse ; il est capable cependant de donner quelques dates exactes.

Au sujet de l'homicide qu'il a commis, il n'a que des explications comme celle-ci : « Elle n'a pas voulu me céder. J'ai été le plus fort... Pourquoi a-t-elle voulu me dominer! ce n'était pas une méchante femme... mais on se disputait... alors..., vous savez..., dans un moment de promptitude!... C'est bien sa faute..,. «Ces propos, énoncés avec une voix mouillée d'attendrissement, k de certains moments, sont, à d'autres instants, proférés sur un ton saccadé violent et agressif.

Pendant la première semaine de son séjour à la Santé l'agitation de L.... a été extrême; la nuit surtout, l'excitation prenait un caractère des plus violents. On dut recourir à l'emploi de la camisole de force, pour le maintenir dans son lit. Hanté par les hallucinations, il interpellait des êtres imaginaires, leur criant : « Approchez!... je n'ai pas peur... je vous attends. » Au milieu de ces crises hallucinatoires, il eut les secousses convulsives, des attaques épileptiformes incomplètes. Au plein des paroxysmes d'excitation, Lebreton perd toute conscience de sa situation et tient les propos les plus absurdes. C'est ainsi que dans son délire, il se prétend le plus puissant créateur du monde : il prend ses voisins délit pour des saints; l'un est saint Jean, l'autre saint Mathurin, un troisième Jésus-Christ. Par mo-

l'alcool agent direct du crime. 32 1

ments, il chante à pleine voix : « C'est à boire, à boire à boire..., c'est à boire qu'il nous faut! » Ou bien, il s'écrie qu'il va sauver le monde par une opération qui est son secret. Il ferme alors les yeux, se raidit, donne des ordres, exige qu'on lui obéisse, son idée étant de joindre les deux bouts de la terre.

L'état d'aliénation mentale de L... ne peut faire l'objet d'aucun doute. Cerveau affaibli et surexcité par l'abus prolongé des boissons accooliques, il est aujourd'hui en plein délire. Ses réponses, son attitude, au temps de l\iction, démontraient déjà qu'il n'avait pas conscience de la valeur morale de l'acte qu'il venait d'accomplir. Il était, dès ce moment, dominé par les impulsions de la folie et, depuis lors, le désordre de son intelligence n'a fait que s'accuser par une agitation maniaque, des hallucinations, des divagations sans fin. Il ne peut être question de demander compte de sa conduite à un homme qui est le jouet de conceptions délirantes, qui est incapable de comprendre les rapports des choses et de discerner la portée de ses actes.

De l'exposé qui précède, nous nous croyons autorisé à dégager les conclusions suivantes :

1° L.... est un alcoolisé chronique, affaibli mentalement, qui a présenté, depuis le début de sa prévention, des accidents délirants aigus avec hallucinations et excitation très marquée,

2" Il doit être considéré comme irresponsable de ses actes.

3° C'est un aliéné dangereux qu'il convient de mettre à la disposition de l'autorité administrative afin qu'il soit pourvu à sa séquestration dans un asile d'aliénés.

§ 2. — La médecine légale de l'ivresse.

C'est bien là l'une des questions les plus délicates qui puissent s'offrir à l'examen et aux appréciations de l'expert ; elle a donné lieu à de nombreuses controverses. Il suffit de jeter

Paul Garnier. 2 I

un coup d'œil sur les opinions émises tour à tour par les jurisconsultes, les publicistes et les médecins pour se rendre compte combien la responsabilité pénale de l'individu s'étant rendu, par le fait de l'ivresse, coupable d'un délit ou d'un crime, est différemment appréciée.

En exonérant l'aliéné de toute pénalité, la loi, s'inspirant de mobiles logiques et humains tout à la fois, entend que ses sévérités s'écartent d'un malade, victime déjà d'une assez grande infortune, par la perte de sa raison, malade qu'il convient de traiter et non de punir. Telle est l'excuse légale renfermée dans l'art. 64 du G. P.

Cette excuse peut-elle être, en bonne justice, invoquée par celui qui doit d'avoir été criminel, non plus à une fatalité morbide, mais à une aventure ébrieuse où il s'est volontairement ou étourdiment engagé? Qui pourrait prétendre qu'il y a égalité d'irresponsabilité dans les deux cas? Si la réprobation ne peut s'adresser à des actes accomplis en pleine nuit intellectuelle, elle s'adresse à l'individu, pour le moins imprudent qui, de lui-même, a jeté le voile sur sa raison et s'est ainsi voué à la suggestion d'impulsions aveugles. En matière d'ivresse, le problème médico-légal consiste bien moins à déterminer si les facultés direc-

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trices continuent à s'exercer qu'à préciser si c'est bien l'ivresse seule qui est en cause.

Le médecin ne fournit pas une bien utile donnée à la justice en venant déclarer que l'ivresse est l'image d'une « courte folie », puisque la jurisprudence à peu près universelle admet bien qu'il peut en être ainsi, sans cesser, pour cela, de réserver quelque sévérité à Tégard de celui qui, en s'enivrant, s'est fait le complice du dommage causé par son « moi inconscient ». En s'éveillant de cette « courte folie » le coupable est en mesure, sinon de s'expliquer sur des faits dont il n'a peut-être gardé aucun souvenir, du moins de comprendre quel préjudice il a pu causer par son imprudence et la défaillance de sa volonté.

Demander que la justice, en pareil cas, n'intiige aucune peine susceptible d'avoir la portée d'un exemple salutaire, et se résigne purement et simplement à constater l'offense, ce serait aller contre le sentiment général et contre l'intérêt social. On punirait le plus parfait honnête homme du monde, du fait qu'il est coupable, non par volonté mais par imprudence, et on exonérerait de toute responsabilité l'ivrogne qui frappe et tue dans le parox^^sme d'une violence attisée par lui-même, c'est ce qui paraîtra toujours peu admissible!

11 convient de laisser à l'ivresse sa place à part dans les perturbations cérébrales fonctionnelles, place qui la met plus près d'un fait expérimental, si l'on peut ainsi dire, que d'une maladie vraie. Il serait aussi injustifié de vouloir en faire une maladie qu'il serait peu scientifique de se borner, en pareille matière, à la constatation pure et simple de l'ivresse, sans prendre soin de rechercher ce que vaut, au point de vue psycho-moral, l'individu qui a eu cette ivresse, délictueuse ou criminelle par ses conséquences, ebriosus qu'il importe, au contraire, d'étudier dans son passé, dans ses antécédents héréditaires, dans son degré spécial de susceptibilité à l'endroit des boissons spiritueuses.

Nous avons vu dans de précédents chapitres, qu'il 3' a des distinctions à faire dans la forme et l'on peut dire dans la nature de l'ivresse. Il y a des ivresses anormales, complexes, se montrant sur le terrain de la dégénérescence mentale, et susceptibles d'appréciations médico-légales qui ne s'appliquent pas aux ivresses simples. Aussi bien, faut-il dire qu'ici tout est affaire di espèce et que chaque cas doit être minutieusement étudié. C'est cet examen attentif, d'ailleurs, qui apprend que s'il }■ a des individus qui sont libres de ne pas

i/alcool agent direct du crime. ^2b

boire, il en est d'autres qui subissent, du fait de leur organisation défectueuse, un joug véritablement pathologique. Pour ces derniers, évidemment, la responsabilité peut se restreindre jusqu'au point d'être nulle. Et dès lors, c'est moins l'ivresse elle-même que le médecin légiste doit mettre en valeur, pour l'exonération pénale, que le fonds morbide dont la connivence a pu être pour beaucoup dans le développement de la crise ebrieuse. C'est aussi pour ces cas complexes que la sentence : Ebriosus piiiiitiir propter ebrielatem, ne trouve plus son application légitime.

Certains auteurs ont pensé qu'il convenait de graduer l'irresponsabilité sur le degré d'intensité de l'ivresse et de déclarer, par exemple, non coupable tout individu ayant agi au plein d'un accès ébrieux très nettement caractérisé. Le D"" Lentz (i) d'accord en cela avec Krafft-Ebing (2), pense que V amnésie, qui témoigne de l'obscurcissement mental complet, au temps de l'action, peut servir de critérium dans la médecine légale de l'ivresse; les actes accomplis pendant cette période, échapperaient à toute sanction pénale. Il semble, cependant,

(1) Lentz, De l'alcoolisme et de ses diverses manifestations. Bruxelles, 1884.

(2) Krafl't Ebing, Lehrbuch der Psychiatrie, t. III.

326 KTUDE MÉDICO-LÉGALE.

que ce soit là une base bien peu solide (i). D'abord, cette amnésie se rencontre fréquemment dans l'ivresse simple, c'est-à-dire dans celle dont le médecin n'a, en quelque sorte, pas à se faire juge, au point de vue de la responsabilité, puisqu'elle n'est pas admise comme excuse légale. Ensuite, il faut tenir compte des difficultés où se trouve l'expert, appelé à se prononcer sur un état qu'il ne peut, le plus souvent, apprécier directement. Il n'a pour se guider que des commémoratifs, les allégations de l'inculpé et, dans de telles conditions, il se gardera, bien souvent, de se prononcer formellement sur le degré d'intensité de l'ivresse, car il peut être induit en erreur par des renseignements inexacts.

Il sera toujours mal aisé de faire admettre à la Justice que celui qui a parfait son ivresse jusqu'à l'inconscience la plus absolue, cesse d'être imputable pour le fait d'avoir voulu et réalisé cette ivresse si complète. Je pense qu'il faut moins porter son attention sur l'ivresse en elle-même que sur l'individu qui s'est enivré. Lorsque le médecin légiste a reconnu que

(i) Voir sur ce sujet l'excellente thèse de M. Vctault : Etude médico-légale sur l'alcoolisme, Paris, 1887, et l'intéressant ouvrage de M. Legrain : Hérédité et alcoolisme, Paris, 1889.

l'alcool agent direct du crime. 327

l'inculpé jouit de l'exercice régulier de ses facultés, qu'il ne présente ni tare héréditaire bien spéciale, ni prédisposition acquise, il ne peut que conclure pour ce diagnostic d'ivresse vulgaire, et dès lors il semble qu'il convienne mieux, pour lui, de renvoyer l'appréciation du fait à la justice, plutôt que de faire intervenir, dans son rapport, la question de la détermination de la responsabilité qu'il n'a pas, en réalité, à trancher.

J'ai été appelé, tout récemment, à examiner judiciairement l'état mental d'un sieur X... qui, à la sortie du cabaret où il était resté attablé plusieurs heures, en compagnie de camarades avec lesquels il avait bu très copieusement, avait tiré, sans motif, un coup de révolver, presque à bout portant, sur l'un d'eux. X..., illusionné par l'ivresse, s'était cru menacé, comme il Fa raconté après, par ses compagnons, et il avait fait feu, croyant avoir à défendre sa vie. Il avait conservé le souvenir assez précis de la scène. Je me trouvai en présence, à la prison, d'un individu parfaitement calme et raisonnable, déplorant un moment d'égarement. X... était connu comme un homme actif, rangé; placé à la tête d'un petit commerce, il dirigeait ses affaires avec intelligence et probité. Toutefois, de temps à autre, il se laissait entraîner à

328 KTUDE MÉDICO-LÉGALE.

quelques excès alcooliques; on l'avait rencontré, quelquefois, oscillant sous l'influence de l'ivresse. Jamais, il n'avait présenté un accès de délire alcoolique.

Après avoir constaté que l'accusé n'offrait aucune tare héréditaire, aucune prédisposition morbide bien marquée, aucune impulsion irrésistible à boire, je formulai les appréciations suivantes :

« Nous avions à nous demander si X... présente à l'égard de l'action toxique de l'alcool une susceptibilité analogue à celle qu'on trouve chez bon nombre de prédisposés et de dégénérés-héréditaires. Rien ne nous autorise à penser qu'il en soit ainsi. Il n'est pas surprenant qu'un homme qui s'asseoit, a dix heures du soir, à une table de cabaret et ingurgite sans désemparer, jusqu'à une heure et demie du matin, diverses boissons alcooliques (vin, eaude vie, etc.) parvienne à un degré d'obnubilation ébrieuse qui trouble les idées et les perceptions. Gai et exubérant au début, X... offre volontiers à boire à des camarades. Ce n'est pas là l'attitude d'un individu préoccupé, hanté par des défiances maladives, par des idées de persécution.

(( Mais, peu à peu, l'alcool dont il abuse agit sur son cerveau, le prépare aux illusions, aux

l'alcool agent direct hU CRIME. 320

fausses perceptions de l'ivresse. Il est devenu taciturne, pensif, vaguement inquiet et lorsque, tout à l'heure, il va faire usage de son revolver, ce sera sous la poussée directe de l'une de ces ivresses agressives dont nous voyons tant d'exemples aujourd'hui. Ce n'est pas là de la maladie. Car, dans le cas qui nous occupe, ce n'est pas l'organisme qui engendre spontanément l'altération des facultés; il réagit seulement au contact d'un agent toxique. Entre l'épileptique qui subit une éclipse de la conscience sous le choc de l'accès vertigineux et obéit aveuglement aux impulsions provoquées par l'ictus, et cet homme rendu agressif par l'ivresse, il y a, au point de vue de la responsabilité, toute la différence qui sépare un événement né d'une fatalité morbide, d'un fait fortuit, contingent, issu d'un entraînement que la volonté pouvait réprimer.

(( Il ne paraît pas douteux que X... a agi sous l'incitation d'illusions appartenant à l'ivresse; mais, à la question qui nous est posée : « X... est-il atteint d'aliénation mentale? » nous ne pouvons que répondre négativement. Cette réponse négative ne signifie pas que l'inculpé, au temps de l'action, se trouvait en possession de sa lucidité d'esprit. Nous admettons, au contraire, qu'il avait, à ce moment, perdu la

33o ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE.

notion exacte des choses. Seulement, comme le trouble de sa raison était le fait de l'ivresse, nous n'avons pas à conclure, en prenant prétexte de cette perturbation psychique, transitoire et provoquée, à un état d'aliénation mentale.

« Si l'indulgence paraît devoir être admise à l'égard d'un coupable qui n'exerçait plus un contrôle sur ses actes et était devenu le jouet d'illusions, il n'en est pas moins vrai que nous restons, là, sur le terrain où se meuvent les appréciations du moraliste et du juge et que nous ne pénétrons pas, à proprement parler, dans la pathologie qui est le domaine où doit se renfermer le médecin.

« En conclusions : i° X... n'est pas atteint d'aliénation mentale. Il est actuellement ealme, lucide et en état de s'expliquer sur sa conduite ; 2° il paraît s'être trouvé, au moment où il a commis l'acte qui lui est reproché, sous l'influence de l'ivresse, dont sa tentative de meurtre est le produit direct"; 3° après avoir spécifié que le trouble intellectuel transitoire en question est le fait de la surexcitation ébrieuse et ne relève pas de la maladie proprement dite, il ne nous appartient pas de nous prononcer sur le degré de sa responsabilité pénale dont l'appréciation revient à la justice. »

l'alcool AGENT DIRECT DU CRIME. 33 I

§ 3. — La médecine légale du délire alcoolique.

Si de la médecine légale de l'ivresse, nous passons à celle du délire alcoolique, nous trouvons là des opinions beaucoup plus fixes et concordantes. On est à peu près unanime à déclarer que cette folie alcoolique entraîne avec elle l'irresponsabilité entière, quant aux actes commis au cours d'un accès aigu. Il est vrai de remarquer que cette crise délirante toxique, par le désordre considérable qu'elle apporte dans l'exercice des facultés, l'agitation violente dont elle s'accompagne, prête peu à la controverse, au sujet de l'imputabilité. Ce qu'il importe surtout de noter ici, c'est que l'accès de délire alcoolique ne se développe que sur un terrain plus ou moins longuement préparé par une imbibition progressive qui a créé des altérations de la cellule nerveuse et l'a rendue particulièrement excitable, et cela au point que l'accès peut éclater au dehors d'un sur-abus, et par l'intercurrence d'une perturbation ph3^sique ou morale. Aussi bien, cette préparation nécessaire contribue-t-elle à faire juger le délirant alcoolique comme un malade. Pourtant ici une remarque est nécessaire.

On ne peut songer, il est vrai, à demander compte de sa conduite à un homme si mani-

332 ÉTUDE MÉDICO-LKGALH.

festement accaparé par la folie que l'est l'alcoolique au plein d'un parox3'sme. Si la question de la responsabilité se décide, à ce moment, il n'y a guère de doutes sur la mesure qui sera adoptée ; car on se trouve en présence d'un insensé, d'un malade qu'il convient de traite)" et qui est incapable d'ailleurs de s'expliquer sur les faits pour lesquels il est poursuivi.

Mais si, au contraire, l'accès a été fort court, si le calme est à peu près revenu lorsqu'il s'agit de statuer sur le sort de l'inculpé qui a éliminé son alcool et a repris possession de lui-même, quelle sera la solution pratique et juste ? Prenant texte de ce que l'acte incriminé a été accompli par un malade, l'expert conclura sans doute dans le sens de l'irresponsabilité; mais pourra-t-il conclure également que cet individu redevenu raisonnable, maître de lui, doit être séquestré dans un asile d'aliénés ? Ce n'est guère possible; émettrait-il cette opinion, en s'appuyant sur la prévision d'une rechûte constituant un danger pour la société, que sa décision n'aurait pas grande portée ; car, le médecin de l'asile où serait envo^'é cet alcoolique, provisoirement indemne de tout trouble mental, ne le conserverait, probablement, pas plus de quelques jours ou de quelques semaines, en s'autorisant des termes de la loi

l.r; CRIMINEL INSTINCTIF. 333

du 3o juin i838. Et cependant, cet homme ainsi remis en liberté, purement et simplement, va sans doute recommencer à boire et redevenir dangereux. Nous pourrions citer un bon nombre de ces alcoolisés auxquels il est ainsi permis d'ajouter à tout instant à la liste de leurs violences. Il n'est pas, en l'état actuel de la législation concernant les aliénés, de question plus embarrassante, plus digne d'attirer l'attention des Pouvoirs publics. Il faut dire qu'elle se pose chaque jour; le sujet du chapitre suivant m'obligera à l'aborder de plus près.

Quand, en criminologie, on suppute la proportion des offenses sociales directement provoquées par l'alcool, on n'a encore attribué à ce poison ethnique, formidable pourvoyeur des asiles et des prisons, qu'une partie de la responsabilité qui lui revient dans la genèse si souvent mystérieuse des délits et des crimes. A son action directe et immédiate dont je viens de donner quelques exemples, il convient d'ajouter son influence médiaLe, je veux parler

334 KTUDE MKDICO-LÉGALE.

de sa répercussion lointaine par voie d'hérédité.

On l'a exprimé, depuis bien longtemps déjà, en une sentence aphoristique que l'observation clinique rigoureuse vient tous les jours confirmer : « L'ivrogne n'engendre rien qui vaille. » (Amiot.) On ne saurait trop le redire, l'alcool, dans l'abus toujours plus grand qui en est fait par la classe ouvrière, est aujourd'hui le plus puissant facteur de dégénérescence du type normal de l'espèce humaine, et comme tel, il intervient, à tout instant, dans la production de ces deux variétés de déviation : la folie et le crime.

Si l'on réfléchit que le buveur d'habitude donne souvent naissance à un comnilsif, à un épileptique, on ne sera pas surpris qu'il puisse engendrer le criminel instinctif qui, par ses attentats systématiques contre autrui et dans sa violence homicide, n'est pas sans offrir quelques analogies d'organisation cérébro-spinale avec le comitial. Ces analogies dégénératives et nocives ont même paru telles au professeur Lombroso, qu'elles l'ont entraîné à fusionner les caractères des deux types pour essayer de le fondre en un seul, qui serait le criminel-né ; mais, analogie ne signifie pas identité et on hésite beaucoup à suivre le célèbre anthropologue italien dans cette tentative d'assimilation.

D'autre part, tous ceux qui ont observé les alcoolisés chroniques se sont accordés pour signaler, chez ces intoxiqués, l'oblitération progressive du sens moral. Qu'attendre, dès lors, de leur descendance sous le rapport du développement des facultés morales ? Et par là ne voit-on pas poindre déjà I'amoralite et son produit direct, l'instinct meurtrier?

Dans ce milieu parisien, où nous avons vu la folie alcoolique progresser avec une rapidité vraiment effrayante, il est un fait qui, depuis un certain nombre d'années, frappe d'étonnement, confond le moraliste, le philosophe, trouble magistrats et jurés : c'est l'excessive précocité dans le crime. Aujourd'hui le criminel, le héy^os de cour d'assises, est le plus souvent un juvénile, presque un adolescent.

Quoique très convaincu de l'influence considérable que peut avoir l'hérédité dégénérative dans la genèse du crime, j'estime qu'il est bien difficile de se rallier à une théorie absolue faisant de tout individu malfaisant un être fatalement voué, par sa naissance, à la fonction de nuire et pourvu de caractères anatomiques distinctifs qui le rendraient isolable cliniquement, avant que se soit relevée, par un commencement d'exécution, ses tendances an-

330 KTUDE mldico-li';gale.

tisociales. J'aurai à m'expliqucr plus loin sur les facteurs multiples et complexes, qui interviennent dans le développement des emblables instincts.

En se gardant de tout exclusivisme doctrinal, je crois qu'il est permis de penser que la descendance des alcooliques est largement représentée parmi ces êtres si précocement enrôlés dans l'armée du crime qu'on les dirait, en ellet, venus tout armés dans la vie, pour se ruer sur la société dont les règles et les conventions doivent forcément se heurter, un jour ou l'autre, avec leur dédain de toute contrainte, de toute entente collective.

Entretenant chez le buveur d'habitude une irritabilité cérébro-spinale, est-il étonnant que l'alcool se retrouve, en quelque sorte, dans la descendance de l'ivrogne, en ferments de violences impulsives, en instincts de destruction. Que si on les laisse se développer en toute liberté, sans y opposer les efforts salutaires d'une éducation et d'une hygiène morale sévères qui pourraient peut-être encore en arrêter l'évolution, il faut bien s'attendre à ce que tout se prépare pour la formation d'êtres nuisibles.

Le criminel instinctif exigerait, pour être complètement décrit, des développements dans lesquels il me serait difficile d'entrer ici. Je me

LE CRIMINEL INSTL\CTIF. SSy

bornerai à en signaler quelques-uns des traits principaux, en rappelant l'observation d'un assassin de i6 ans, Joseph Lepage, — qui peut être considéré comme le type du genre — affaire criminelle dont j'ai entretenu le récent Congrès international de médecine légale (i). Du long rapport médico-légal qui a servi de base à cette communication, je citerai seulement les parties essentielles :

§ 1. — Rapport médico-légal.

VI. Rapport médico-légal sur un meurtrier de 16 ans. — Attitude cynique et féroce. — Etalage permanent d'intentions criminelles. — Lucidité. — Condamnation aux travaux forcés à perpétuité.

Le i5 février rSSg, j'ai été commis par M. Poncet, Juge d'instruction, à l'effet d'examiner l'état mental de Lepage, Léon-Joseph, âgé de i6 ans, inculpé de tentative d'assassinat et de vol... Recueilli dans une modeste famille d'ouvriers qui lui donnait la table et le logement, Lepage avait frappé la femme P... d'un coup de couteau, pendant qu'elle dormait, ayant à côté d'elle son jeune enfant âgé de deux ans. Son dessein était de la tuer pour lui dérober un porte-monnaie, contenant 9 francs, qui se trouvait sous son oreiller, et au besoin de tuer l'enfant, si celui-ci avait crié. Cette intention criminelle, Lepage l'affirma hautement, et avec des airs de bravade et de défi, lorsqu'il fut arrêté et interrogé. « C'est bien moi, s'écrie-t-il, qui ai cherché à tuer la femme P...; je voulais prendre sous l'oreiller l'argent

(i) Paul Garnier, Le criminel instinctif et les droits de la défense sociale. Annales d'Hygiène et de médecine légale, 1890, t. XXIII. Congrès international de méd. lég. tenu en 1889 à Paris.

Paul Garnmeh. 22

ÉTUDE médico-li':gale.

qu'elle y avait mis et que j'estimais à la somme de 9 francs. Me voyant mal nippé, l'envie m'a pris de taire le coup en la voyant endormie. Je voulais l'assassiner elle et même au besoin son enfant, couché .à côté d'elle. J'aurais frappé un second coup; mais, comme elle s'est réveillée tout de suite et qu'elle m'a menacé de me faire arrêter, je me suis esbigné (sic). »

Confronté dans le cabinet du juge d'instruction avec sa victime, Lepage ne manifeste pas la moindre émotion; il déclare qu'il est prêt à recommencer : il serre les poings, et l'œil mauvais, Tair furieux, il s'écrie : a Donnez-moi un couteau que je tue cette femme ; comme ça, je ne paierai pas pour la peau... C'est vrai que je pleure, mais c'est de rage de me voir pris pour une simple saignée. » Mis en présence de son père, il le nargue, et à ses reproches, répond : « On peut faire de moi ce qu'on voudra, on ne me domptera pas. » Un instant, cependant, il paraît s'adoucir lorsqu'on lui parle de sa mci'e, morte l'année précédente : « Si ma mère avait vécu, observe-t-il, je n'aurais pas agi ainsi. »

Joseph Lepage est un adolescent au teint pâle, aux traits assez fins et réguliers, à la physionomie vive et expressive. Sa bouche aux lèvres minces, son regard audacieux et résolu, annoncent une froide dureté. Son allure est ferme, décidée, pleine d'assurance. Il est normalement développé et sans être d'une constitution robuste, il a les dehors de la santé. La structure cràniofaciale ne présente pas de malformation bien caractérisée ; toutefois, la bosse frontale gauche est légèrement plus saillante que la droite, sans qu'il en résulte une véritable asymétrie faciale. Le maxillaire inférieur olfre un développement un peu exagéré. Les organes sexuels sont ceux d'un adulte.

Lepage est fils d'un père ivrogne et d'une mère morte de tuberculose pulmonaire : cette dernière, d'un caractère tranquille et doux, épuisée par une longue maladie, ne put diriger ses enfants avec la fermeté et l'autorité désirables. Ceux-ci étaient au nombre de six: deux sont morts vers l'âge de dix ans de la dysenterie. Des quatre survivants, Joseph Lepage est le troisième ; le

LE CRIMINEL INSTINCTIF. 33g

le frère aine est un excellent sujet, un ouvrier habile, sobre et rangé; le frère cadet, âgé de i8ans, a été condamné, en 1887, à cinq ans d'emprisonnement dans une maison de correction pour incendie volontaire; désireux de se venger de son patron qui avait eu le tort de le brutaliser, il avait mis le feu à l'atelier. Quant au dernier enfant, c'est une fillette de 14 ans, dont le développement intellectuel est régulier.

En poursuivant l'enquête parmi les ascendants et les collatéraux, on ne rencontre aucun cas de folie dans la famille Lepage.

Le jeune Joseph n'a eu, dans le premier âge, que des affections infantiles sans gravité : il se développa régulièrement et montra un esprit ouvert, mais un caractère sournois, irascible et méchant. Il avait un goût très marqué pour la lecture. Les récits d'actes sanguinaires, des forfaits des grands criminels avaient surtout le don de le fasciner. Il s'identifiait avec les héros de roman et plus volontiers encore avec les meurtriers célèbres.

A sa sortie de l'école primaire, où il ne fut pas noté comme un mauvais élève, son père le prit à la maison et le fit travailler à la fabrication de fouets, son propre métier. Le jeune Joseph, servi par une intelligence active, une suffisante habileté manuelle, fut fapidement au courant du métier et gagna environ 4 francs par jour. Mais le travail régulier ne lui plut pas longtemps. Dès qu'il avait quelque argent, il désertait l'atelier, courait les foires, fréquentait les cabarets, en compagnie de rôdeurs et de souteneurs, avec lesquels il établit, dès ce moment, une camaraderie qui ne contribua pas peu à développer ses instincts pervers; il s'assimile leur argot et apprend d'eux ce que lui-même appelle les a trucs du métier )u Aux remontrances de son père, il réplique : « Celui qui travaille est un imbécile ! Quô je trouve seulement une femme qui me fasse quarante sous par jour, et tout ira bien. >»

C'est d'un ton délibéré et gouailleur que Joseph Lepage nous rend compte, à Mazas, de sa tentative criminelle. Très maître de lui, nullement intimidé ou embarrassé par la nature des explications qu'il doit

fournir, il ne néglige aucune occasion d'affirmer son intention homicide. En véritable fanfaron du crime, il s'efforce de ne pas paraître un criminel vulgaire. Il ne cache pas qu'il envie cette curiosité publique qui s'attache aux forfaits et à l'attitude des assasins qui ont laissé un nom dans les annales judiciaires. D'un écrit intitulé « histoire de ma vie » rédigé sur notre demande, nous détachons les passages étrangement significatifs qu'on va lire ?

« Abandonné de bonne heure à faire toutes mes volontés, ça ne doit pas paraître drôle que je n'aime pas le \.v2i\di\\;j'ai suivi le principal défaut de vion père, l'habitude de boire de l'absinthe. N'aimant pas le travail je ne pensais rien moins qu'à gouaper. Plus je me voyais mal vêtu et en mauvaise société, plus j'étais fier. Ayant toujours été sournois et coléreux, je ne pensais qu'à faire pleurer mes frères et sœurs, et je ne pensais qu'à donner des coups de couteau. Voir le sang c'était mon seul désir. » Après des récriminations contre sa famille « qui n'a, dit-il, que ce qu'elle mérite » il décrit minutieusement les circonstances de son attentat... Il raconte complaisamment que, s'étant saisi d'un couteau, il épiait le moment favorable pour frapper... « Je me reprochai de n'avoir pas frappé plus tôt. Je fus obligé d'attendre qu'elle se rendorme. Ça ne tarda pas, et je me levai bien disposé à ne pas faire de quartier. Je levai le bras et le rabattis d'un coup sec. Le couteau s'enfonça dans les chairs. Je le retirai pour en porter un second coup, mais la victime se réveilla en me disant : — Ah ! l'imbécile, il m'a fait mal ! — A ce moment, je me rejetai brusquement en arrière et je cachai mon couteau derrière mon dos; je lui dis : — Pas possible, madame, que je vous aie fait mal! — Soit qu'elle eût vu mon couteau, ou bien le sang couler, elle s'en douta et cria qu'elle allait me faire arrêter. Moi, j'enfilai mon paletot et me sauvai après lui avoir crié : — Au revoir ! Je posai mon couteau au pied de l'escalier et je m'en allai, pendant qu'elle criait : à l'assassin!

« Voilà le crime ; mon intention était de lui couper la tête et de lui voler ses huit francs. Quant à mes idées, les voilà en un mot : tuer, voler, gouaper, massacrer et

LE CRIMlNra. INSTINCTIF.

faire pleurer le plus de monde que je peux. Du reste, tuer quelqu'un a toujours été mon idée fixe. Couper des têtes, voilà mon béguin. En étant jeune, je ne rêvais que coups de couteau ; je voulais faire comvie Pranpni ! Mais je n'y ai guère réussi... tant pis, puisque me voilà pris... il n'est pas l'heure de pleurer... »

Il y avait à se demander si les dispositions manifestées par Lepage avec cet étalage de franchise cynique, avec ce complet dédain de la réprobation que son langage soulève, se maintiendraient à ce degré. Peut-être, y avait-il là surtout la fanfaronnade d'un moment, ou bien l'exaspération haineuse et sanguinaire du criminel d'occasion surexcité par son arrestation et le dépit de n'avoir pas réussi, exaspération destinée à tomber assez rapidement. Mais, après trois mois d'observation, Lepage est toujours semblable à lui-même, il n'a rien retranché à ses effroyables propos, il n'a ni baissé le ton, ni adouci ses sentiments. Conservant le même imperturbable sang-froid, il nous accueille, chaque fois, en homme sûr de lui, nous témoignant plutôt de l'indifférence qu'une hostilité ouverte, n'acceptant les conseils qu'avec un sourire mauvais ou un haussement d'épaules. Un jour, répondant à une question que nous lui adressions, il fait la déclaration suivante : « Eh ' bien, je vais tout vous dire. Ce n'est pas seulement pour lui prendre son pognon (argent) que j'ai cherché à l'assassiner. Il y a longtemps que ça me tenait et comme je voyais bien qu'elle ne consentirait pas, j'ai eu l'idée de l'égorger, puis de me satisfaire une bonne fois ; pendant que le corps est encore chaud, ça doit être tout aussi bon. »

Après avoir raconté comment il s'était épris de la femme P.., âgée de 24 ans, après lui avoir préparé quelques cataplasmes, pourj panser de petits abcès du sein, il ajoute : « Me sentant allumé comme je l'étais à la vue de son bel eslomac (gorge), je m'étais dit : je l'aurai morte ou vivante, mais je l'aurai ! Il me semble que ç'eût été chouette de faire ça, alors que le corps palpite encore. Je m'en serais donné, je ne vous dis que ça! Quant à la petite, si elle avait bougé pen-

)':t u n E M i'; n I c o - Li';r, A I. E .

dant ce temps, je l'éventrais d'un seul coup. Ça n'aurait pas été long ! Vous pouvez me croire, quand je vous le dis... La chose faite, j'emportais le pognon, ce qui n'était pas à dédaigner pour s'amuser un brin. Si je ne vous ai pas dit la chose tout de suite, c'est que j'ai réfléchi que ça aurait fait bien plus d'histoires et prolongé ma prévention ; car il me tarde d'aller en Cour d'assises ; il y aura beaucoup de monde pour vie regarder. On donnera le compte-rendu démon affaire dans les journaux. »

Malgré le dédain qu'affiche Joseph Lepage pour toute règle, son attitude, à Mazas, n'a pas cessé, un instant, d'être calme. On n'a rien trouvé à reprendre à sa conduite : il affecte seulement une tenue débraillée. Comme il nous faisait remarquer qu'il n'avait pas beaucoup de sommeil, il s'est hâté d'ajouter : « Oh ! ne croyez pas que ce soit le remords qui m'empêche de dormir; non! non! C'est l'absence d'exercice et de fatigue, voilà tout. Ah! le remords, allons donc! Vous me dites que si le couteau avait porté deux ou trois millimètres plus avant, ça y était. Eh bien ! c'est dommage; suis-je assez c... de m'être servi d'un couteau mal affilé! »

Nous nous sommes fait un devoir de reproduire le langage si audacieusement cynique de Joseph Lepage, de citer ses propres expressions, quelque révoltant qu'en soit le plus souvent le caractère. Car c'est précisément cette attitude qui, dans ce qu'elle a de péniblement saisissant, à l'instar de toute monstruosité morale, amène à se demander si l'auteur d'un semblable attentat et de tels propos où se révèle la préoccupation de se montrer sous les dehors d'un criminel fanfaron et endurci plutôt que le souci d'atténuer son forfoit et d'en amoindrir le plus possible les conséquences pénales, jouit bien de l'intégrité de sa raison et connaît la valeur des paroles qu'il prononce.

L'être essentiellement dangereux qu'il y a en Lepage se réclame-t-il de l'une des formes connues de folie et convient-il de voir en lui, du fait des tendances que nous lui connaissons, un aliéné dont les actes, si criminels soient-ils, échappent à la rigueur des lois? Telle est la question qui se pose et cela dans des conditions

qui donnent au problème médico-légal sa plus haute portée sociale, attendu qu'il s'agit de préciser les différences qui séparent, en dépit de certaines affinités d'origine, relevant du type dégénératif, le criminel instinctif de l'aliéné proprement dit.

Si le défaut absolu de sens moral suffisait à caractériser un état de folie, assurément il faudrait ranger I.epage au nombre des déshérités de la raison. Que rindividu privé de ce sens moral soit un être défectueux, une organisation incomplète ou dégénérée, c'est ce qui n'est guère contestable. Le vice ou le crime ne sont que le résultat de cette déviation du type normal. Mais constater cette déviation ce n'est pas enregistrer les symptômes de l'aliénation mentale.

Pour aucun de ceux qui l'ont connu, Joseph Lepage ne s'est jamais comporté en aliéné; on voyait en lui un mauvais sujet peu disposé à s'astreindre à un travail quelconque. Et pourtant, nous dit son père, « il était intelligent, s'acquittait fort bien de sa besogne, quand cela lui convenait ; mais il préférait aller s'amuser, boire et fumer avec d'autres vauriens ».

Après avoir suivi en quelque sorte pas à pas Lepage dans son existence, après avoir étudié sa personnalité morale antérieurement à son attentat, à la lumière des renseignements qui nous ont été fournis, après avoir attentivement défini sa manière d'être, depuis le début de sa prévention, nous nous refusons à voir en lui un malade, un infirme de l'esprit incapable d'apprécier la portée de ses actes. Le discernement chez lui est ce qu'il peut être chez un adolescent de dix-sept ans. En dépit des lacunes profondes des facultés morales et affectives que l'on relève dans son organisation, on doit reconnaître qu'il est suffisamment intelligent pour se déterminer en connaissance de cause.

Ce qui tend à prouver que .loscph Lepage se rend compte, au moins dans une certaine mesure, de l'odieux de sa conduite, c'est cette phrase qu'il a prononcée à l'instruction et qu'il nous a répétée plusieurs fois : « Si ma mère avait vécu, je n'aurais pas fait le coup ! » Ce n'est pas là le langage d'un aliéné; c'est la

réflexion d'un individu qui atteste ainsi qu'il se juge lui-même ; il montre par là qu'il y a eu libre option pour le mal. L'inculpé a su ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait ; il a la prévision logique d'un châtiment proportionné à la faute.

« Je sais bien, nous dit-il, que je vais en avoir pour quinze ans : je préfère d'ailleurs quinze ans à dix ans, car si je n'étais condamné qu'à dix ans, je n'irais peutêtre pas à la Nouvelle et on me laisserait en prison cellulaire : or de ça je n'en veux pas... Je tuerai plutôt un gardien de la prison pour être sûr d'aller à la Nouvelle-Calédonie où je pourrai coloniser. »

Puis il ajoute en souriant, comme commentaire à nos visites :

« Après tout, si vous me trouviez fou, ce ne serait pas plus mal. Ce serait même assez réussi! Quelques mois de Sainte-Anne et tout serait dit; j'aimerais mieux ça! Si on m'y laissait trop longtemps, ça ne me gênerait pas d'escalader un mur. »

Dès l'instant qu'il est établi que l'acte incriminé n'est le produit ni d'un délire, ni d'un vertige obnubilant la raison, ni d'une impulsion, ni d'une obsession maladives, sur quels motifs d'ordre scientifique pourrait-on se baser pour prétendre que Joseph Lepage échappe à la responsabilité de sa conduite? alors, surtout, que celle-ci s'est inspirée, avec une préméditation plus ou moins longue, des mobiles qui n'appartiennent guère aux manifestations de la folie.

Quant à l'absence de remords, ce n'est pas seulement chez le malheureux insensé qu'on la rencontre; il est en quelque sorte superflu de remarquer que la criminalité nous en offre de fréquents exemples, de même que cette insensibilité morale s'allie souvent à cette forfanterie cynique portée si loin chez Joseph Lepage et qu'elle se double de cet étrange orgueil, de ce besoin de mise en scène, qui lui font désirer les retentissants débats de la Cour d'assises. Les forfaits accomplis par des adolescents de dix-sept à dix-huit ans sont devenus, à notre époque, chose si commune, qu'on ne songe plus beaucoup à s'étonner de voir un cri-

minel de Tàge de Lepage venant répondre, devant la Justice, d'une tentative d'assassinat. C'est presque la règle, également, que l'individu qui enfreint les lois sociales se détermine pour la conquête d'un avantage qui est loin d'établir une compensation avec les risques encourus. Mais, exiger du criminel cette dose de discernement qui serait capable de lui faire apprécier, d'une façon logiquement morale, la vraie portée et toutes les conséquences rapprochées ou lointaines du méfait qu'il médite, ce serait lui demander de se transformer et de n'être plus l'homme antisocial qu'il est.

Ce qui est certain, c'est que Joseph Lepage, avec son tempérament de criminel instinctif, est un être dangereux contre lequel la Société a le droit et le devoir de se protéger. S'il paraît fort difficile qu'une sanction pénale ait chance de modifier avantageusement une nature si manifestement fermée, présentement du moins, à tous les sentiments moraux, il semble encore moins admissible que sa place puisse être dans un asile de traitement. La maladie, et surtout celle qui atteint l'intelligence, est une infortune digne de commisération; il est légitime et humain que ceux qui en sont frappés ne soient pas confondus avec ceux que leurs instincts pervers et leurs méfaits font rejeter, de la Société.

Indemne de tout délire, intelligent, conscient de sa situation, Joseph Lepage ne pourrait d'ailleurs être maintenu dans un asile d'aliénés; pour l'y garder, il faudrait prendre comme prétexte, non la maladie, mais le danger, c'est-à-dire, le soin de se prémunir contre ses tendances nocives.

De cette longue étude nous croyons pouvoir dégager les conclusions suivantes :

I " Joseph Lepage n'est pas atteint d'aliénation mentale.

2" Il présente dans ses dispositions et ses tendances les défectuosités, les anomalies des sentiments et des penchants que l'on rencontre chez les criminels instinctifs, la déviation atteignant chez lui bien moins l'intelligence qui reste active que les facultés morales et affectives.

]';TUDE MKDICO-l.l-GAÎ.E.

3° Lepage répond donc au type du criminel instinctil et s'affirme comme un être malfaisant et essentiellement dangereux,

4" La tentative d'homicide pour laquelle il est poursuivi n'est le produit ni du délire ni d'une impulsion pathologique et reconnaît pour cause, dans son accomplissement prémédité, les mobiles ordinaires qui arment le bras du criminel.

5° En conséquence, nous estimons que Joseph Lepage peut être appelé devant la Justice pour y rendre compte de sa conduite.

Paris, 5 avril 1889.

A l'audience de la Cour d'assises, Lepage fut ce qu'il avait promis d'être : narquois, guouailleur, brutal dans ses réparties, fanfaron et cynique. Il ne perdit pas un seul instant son assurance, surveillant de son œil mauvais l'impression qu'il produisait. Il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

J'ai cru pouvoir ranger Joseph Lepage parmi les criminels instinctifs, dénomination qui contient en ellemême sa définition.

Le crime, dans sa genèse, est un fait hérédo-social^ c'est-à-dire le produit d'une association, en des proportions variables, de deux facteurs : la dégénérescence héréditaire et l'influence du milieu social. Rien ne nous autorise à dire que Lepage est un criminel-né, expression qui semble défectueuse en ce sens qu'elle exclut toutes les influences autres que l'hérédité, alors que le phénomène est presque toujours très complexe. Jusqu'à l'âge de quatorze à quinze ans, Joseph ne s'était signalé par aucune tendance plus particulièrement anormale ou vicieuse. Il fut un assez bon élève et, pour sa mère qu'il aimait, un assez bon lils.

De mauvais instincts, déposés sans doute en son organisation par l'alcoolisme du père, couvaient seulement en lui et n'attendaient qu'une occasion propice

LE CRIMINEI. INSTINCTIF.

pour se développer. Du jour où son humeur indépendante et vagabonde ira le jeter au milieu de rôdeurs de barrière et de souteneurs, il s'enrôlera dans cette armée du crime, en adoptera, en partie au moins, et l'argot et les mœurs, et ne songera qu'à prendre rapidement ses grades, c'est-à-dire à voler et à tuer. Le crime est dès lors comme une fonction naturelle, pour cette organisation déviée, où le sens moral s'est complètement oblitéré.

L'imitation, l'influence du milieu ont donc eu une importance qu'on ne saurait contester ; quant aux stigmates physiques dont on voudrait faire les attributs presque forcés du crime, ils n'existent pour ainsi dire pas et ne dépassent pas ici, en tous les cas, la moyenne de malformation qu'un examen minutieux peut faire constater sur la généralité des personnes.

Une sentence sévère est venue frapper ce criminel de seize ans. Le jury a traité Lepage en être essentiellement dangereux qu'il convenait d'écarter le plus longtemps possible du milieu social. Il semble qu'il ait tenu compte, non seulement du caractère odieux de l'acte, mais aussi des tendances particulièrement nocives de celui qui s'en est rendu l'auteur.

Doit-on dire, après cela* qu'il n'y a qu'un assassin de plus au bagne, et ne voir là qu'un exemple, ajouté à tant d'autres, depuis ces dernières années, de la précocité du criminel à Paris? .

11 me semble, au contraire, qu'il suscite d'importantes réflexions et qu'il met nettement en relief des desiderata sur lesquels j'ai déjà appelé l'attention.

En l'état actuel des choses, c'est-à-dire avec les moyens de répression pénale et de défense dont la société est pourvue, la justice ne peut procéder à l'égard des criminels instinctifs, ou des êtres antisociaux, autrement qu'elle n'a procédé à l'égard de Lepage. EUc est conduite à diriger toutes ses rigueurs vers ces individus qu'on dirait marqués pour prendre place dans un chapitre spécial de tératologie morale : reconnaissant en en eux des tendances incorrigibles, les voyant s'armer de leurs instincts haineux et féroces pour se jeter impulsivement sur la collectivité sociale qu'elle a mis-

348 KTUDE mi':dico-ij':gale.

sion de protéger, elle recherche naturellement toutes les garanties de sécurité. Mais ce qu'il faut dire c'est que, par une sorte de contradiction, sa sévérité va précisément frapper des criminels incapables de comprendre la portée morale d'une condamnation et bien peu susceptibles, dans le milieu ordinaire des prisons surtout, d'un amendement quelconque.

Est-ce à dire pour cela qu'on doive rester désarmé en présence d'êtres aussi systématiquement malfaisants, et peut-on prétendre, en se fondant sur leurs anomalies morales, que leur place est dans un asile d'aliénés? Telle n'est pas mon opinion. Il ne suffit pas d'être cyniquement féroce pour avoir droit à la suprême indulgence qui couvre les actes des aliénés véritables. Sous peine de tout confondre, on ne peut songer à assimiler les défectuosités morales et physiques rencontrés chez beaucoup de criminels, aux signes ou symptômes des affections cérébrales qui entrent dans le cadre de la psychiatrie.

Pour grand que puisse être le rapprochement indiqué par les progrès les plus récents des sciences biopathologiques entre le crime et la folie, il faudra compter longtemps encore, sinon toujours, avec le sentiment public, qui ne peut admettre, sans révolte, le contact des malheureuses victimes d'une infortune aussi lamentable que la perte de la raison avec ceux qui se sont signalés par leurs instincts sanguinaires et leur systématique perversité.

Il est de haute convenance de ne pas contraindre des familles déjà douloureusement frappées à subir l'idée d'une promiscuité d'ailleurs dangereuse par ellemême. Avec ses tendances nocives, le criminel instinctif serait une cause de danger dans un tel milieu, où sa perversité souvent servie par une intelligence active peut étendre son action sur des esprits faibles. Sa présence dans un asile, dont on cherche à faire de plus en plus aujourd'hui un hôpital ordinaire, en bannissant le plus possible les moyens de contrainte, serait un obstacle à la généralisation d'heureuses réformes.

Lcpage répond-il au type anatomique extérieur, du criminel-né décrit par Lombroso ? Il serait difficile de le prétendre. En dehors du développement un peu exagéré du maxillaire inférieur, nous n'avons pas noté chez cet assassin de i6 ans, chez ce fanfaron du crime, une anomalie bien caractérisée dans la structure crànio-faciale. Et, à ce sujet, n'estil pas vrai de dire qu'on n'est pas plus autorisé à placer le crime sous la dépendance de certaines défectuosités de conformation, qu'on ne serait fondé à établir un rapport de cause a eflet entre des malformations crâniennes et le développement de la folie, sans nier pour cela que, dans l'un et l'autre cas, ces irrégularités structurales se rencontrent plus fréquemment que chez ceux qui ne sont ni aliénés ni criminels.

2. — Les théories criminalistes de l'école italienne d'anthropologie.

Lorsque le psychiàtre étudie les manifestations diverses de l'état dit de dégénérescence mentale, il est amené souvent à prendre note d'anomalies anatomiques associées à la déviation psychique, ce qui ne peut le surprendre, car il est, là, sur le terrain où se donnent habituellement rendez-vous les déformations phy-

35o KTUDiL mkdico-i.i:gale.

siques et morales; mais il se refuse d'autant plus à attribuer celles-ci à celles-là, qu'il constate, d'autre part, que la perturbation intellectuelle peut fort bien exister en dehors d'une malformation anatomique vraiment digne d'être signalée. Il ne semble pas qu'il en soit autrement en criminologie qu'en psychiatrie.

Les anthropologistes italiens sont euxmêmes forcés de convenir qu'un certain nombre de faits échappent à cette loi de dépendance anatomique qu'ils ont voulu établir. N'est-ce pas, par là môme, l'obligation de reconnaître qu'il n'existe pas de corrélation nécessaire entre les défectuosités de conformation et la genèse du crime.

Il importe, assurément, d'attribuer au facteur de l'hérédité une importance considérable dans la formation des propensions à la délinquance habituelle, mais ce facteur n'est pas exclusif. On ne peut songer à méconnaître l'énorme influence exercée sur l'individu par Valmosp/ière morale ambiante. On ne saurait refuser un rôle efficace à l'imitation, je dirai plus, à y émulation^ car ce sentiment existe dans la poursuite du mal, comme dans l'eftort vers le bien.

Dans certains milieux, véritables foyers où s'entretient et s'échaulTe l'ardeur pour le

crime, dans certains bas-fonds sociaux, il y a la vanité, la gloriole des pires actions, ainsi que dans d'autres il y a l'orgueil du devoir accompli, du culte de la vertu et des dévouements sublimes.

Le point d'honneur est bien différent suivant la sphère où l'on vit ! Pour qui connaît le monde criminel, il n'y a guère de doute sur un fait : c'est le sentiment d'humiliation, pour une nouvelle recrue, pour Vapprenti criminel, de ne s'être pas encore signalé par un crime audacieux qui le fasse coter, aux yeux de ses camarades en perversité. Est-ce là exclusivement de l'hérédité? Non, assurément. Il n'est pas absolument prouvé que ce même individu, transporté dans un milieu différent, n'eût pas mis son orgueil et son émulation au service d'idées grandes et généreuses.

Est-ce à dire qu'il n'y ait pas de ces êtres foncièrement irréductibles, totalement privés de sens moral et incapables de se plier jamais aux conventions sociales? Ces tempéraments de criminels instinctifs, tout près placés des déviations dégénératives dont peut et doit s'occuper le médecin, existent à n'en pas douter. Mais ils ne forment pas légion dans l'armée du crime, et ce n'est pas à cause d'eux que la législation pénale doit être bouleversée

complètement dans son esprit et ses applications.

Il semble qu'il y ait plutôt une lacune à combler qu'une révolution à opérer.

S'il est vrai que le système de la répression pénale n'a conduit, sous le rapport de l'amendement cherché, qu'à des déceptions bien grandes, déceptions que Ton s'est peut-être préparées d'ailleurs, par la manière dont on a compris et exécuté les mesures répressives, il n'est pas définitivement prouvé qu'il faille abandonner tout espoir d'obtenir mieux en modifiant les procédés et les méthodes jusqu'alors usités.

Le mérite d'études patientes comme celles de Lucas, de Morel, de Magnanj de Lombroso et de son école, etc., est de faire considérer, de plus haut et de plus loin, les tendances au crime : vues de ces hauteurs de la biologie et de la philosophie sociale, elles provoquent plus de douleur que de haine. Mais s'il s'en dégage une notion plus vraie, plus logique, plus humaine, par la part fort grande faite aux lois de l'hérédité morbide, c'est excessif, scientifiquement et sociologiquement, d'aboutir à une théorie fataliste, comme celle des criminalistes italiens, théorie qui n'a pour elle que certains exemples plus ou moins saisissants,

mais non la généralité des faits. C'est supprimer arbitrairement tout un ensemble d'influences modificatrices que l'individu rencontre il chaque pas dans la vie; c'est faire abstraction de ces transformations qui s'opèrent en lui, sous l'empire de telles ou telles circonstances fortuites et contingentes; c'est le montrer marchant dans la vie, non en homme libre, mais en esclave d'une force mystérieuse et invincible, comme cette fatalité s'imposant aux moindres actes des héros du drame antique.

Dès l'instant qu'il va vers le crime « avec la fatalité d'une pierre qui tombe », pourquoi, en effet, le punir? Pourquoi tenter de l'amender?...

Ce qu'il a fait, il devait le faire, car il produit le crime comme la fleur engendre le fruit...

Une semblable conception de la criminalité supprime tout essai de redressement; à quoi bon se consacrer à une orthopédie morale qui doit rester vaine et stérile?

Aussi bien, l'école italienne, mise en demeure de donner à sa théorie une sanction pratique, ne compose-t-elle pas avec les coupables ou les antisociaux. Sommairement et comme par l'effort d'un agencement mécanique aveugle, en somme, dans sa force brutale, elle les rejette définitivement, préconisant plus que qui que ce soit les mesures radicales et la

Paul Garnier. 23

.*»n4 KTUDE MÉDICO-LÉGALE.

peine de mort, la plus sûre des g-aranties accordées à l'égoisme social. On pouvait penser qu'un peu plus de pitié devait s'introduire dans les mesures répressives, dès l'instant qu'on prétendait établir que ceux que la société frappe pour offense envers elle ne sont pas libres, et, par conséquent, ne sont pas coupables moralement. N'y a-t-il pas quelque illogisme à se montrer d'autant plus impit03'ablc pour le criminel qu'on l'assimile davantage à un être dominé par une fatalité morbide?

Il est malaisé de se représenter comme l'idéal du progrès une législation nouvelle qui se ferait, sous prétexte de sécurité collective, plus dure qu'autrefois, aurait quelques reflets de la barbarie ancienne et tendrait à copier la justice sommaire des tribus sauvages. Cellesci, dans leur incapacité de s'élever à la conception du châtiment qui amende, ne s'arrêtent pas, non plus, à des restrictions de la pénalité.

Comme nous l'entendions dire si éloquemment à M. Herbette (i), au dernier Congrès d'anthropologie criminelle, « il faut bien se garder de laisser croire au criminel qu'il est l'esclave de sa nature physique. »

Un tel principe, admis couramment, serait,

(i) Herbette. Discours au congrès inernational d\anthropologie criminelle de Paris, i88y.

LE CRIMINEL INSTLNCTIF. 355

en effet, le pire dissolvant moral. Si ce n'est pas l'excuse pénale, c'est déjà l'excuse morale accordée à tout délinquant et, partant, pour lui, la limitation du droit de mal faire à la seule contrainte matérielle. On frappera d'ailleurs sans merci, car on n'attend rien, désormais, de celui qui, par une première faute, a révélé sa tendance nuisible.

Mais n'y a-t-il pas place, au contraire de cette chirurgie sociale radicale, pour une chirurgie conservatrice? Au lieu d'amputer une partie du corps social, comme le veulent ceux qui, partisans d'une inéluctable propension nocive, demandent l'application de procédés sommaires, ne convient-il pas de panser avec plus de soin, d'habileté et de zèle qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour, nos plaies sociales, afin d'avoir chance de les guérir ou tout au moins d'amener une amélioration véritable ? N'y at-il pas lieu, surtout, d'étudier de plus près les meilleures méthodes pour développer nos moyens de prophylaxie, en fait de contamination sociale?

Plutôt que de se consacrer à un travail d'élimination sommaire, pour cause d'utilité publique, n'est-ce pas un tout premier devoir que de réunir tous ses efforts afin de restreindre les causes de dégénérescence qui ali-

356 KTUDE MÉDICO-LÉGALE.

mentent le crime et la folie, causes au premier rang desquelles est l'alcoolisme? « Les sociétés ont les criminels qu'elles méritent », disait excellemment le professeur Lacassagne (i) au premier Congrès d'anthropologie.

L'avenir n'est pas aux peuples qui s'abandonnent et bien des signes viennent témoigner que nous n'avons pas su nous placer dans les conditions matérielles et morales qui rendraient sans doute plus efficace notre lutte contre le développement des instincts criminels. « L'empêchement à procréer une descendance dégénérée rentre complètement dans les attributions du pouvoir social. Le délit peut diminuer si on limite la liberté d'engendrer des délinquants (2). » Telle est la véritable voie ouverte aux efforts du législateur, du penseur, du moraliste et du médecin. Diminuer, si on ne peut les supprimer, les causes génératrices du crime, c'est déjà faire œuvre de préservation îsociale.

Cette tâche d'hj'giène morale publique, envisagée dans son but le plus élevé, pourra nous amener à moins nous demander comment il

(1) Lacassagne. Actes du Congrès d'anthropologie criminelle. Rome, 1886.

(2) Batta^lia (cité par le docteur Dubuisson; De l'évolution des opinions en matière de responsabilité. {Arch. d'anthropologie criminelle, 1887;)

faut se défaire du criminel, en écartant le plus possible les facteurs qui président à sa formation.

§ 3. — Régime répressif applicable au criminel

instinctif.

En l'état, ce qui paraît le plus urgent, ce qui, aussi, pourrait dissiper bien des malentendus, et donner satisfaction à de justes critiques, c'est la détermination de la place qu'il convient d'assigner, en fait de répression et de défense sociale, au criminel iuslinctif, cet être dévié chez lequel s'observe la rétrocession de ce qui est le couronnement de la personnalité humaine, à savoir les sentiments moraux et affectifs.

L'excessive sévérité de la Justice — sévérité s'inspirant de la nécessité de la préservation sociale — paraît en quelque sorte hors de propos a l'égard d'individus incapables d'apprécier les conséquences morales d'une pénalité. En frappant sans espoir d'amendement du coupable, elle n'atteint qu'incomplètement le but si élevé qu'elle doit poursuivre. D'autre part, la séquestration dans un asile d'aliénés heurte les sentiments les plus respectables et est un danger véritable.

Placé entre deux solutions extrêmes qui ne

358 i';tudh mkimco-i.iîgale.

répondent pas à la situation complexe et mo3'enne qu'il a sous les yeux, l'expert hésite et se trouble; obligé d'aboutir à une conclusion pratique qui est en deçà ou au delà de ce qu'il voudrait, il passe par des perplexités qu'on devine.

« Est-ce trop demander, dit très justement le D' Semai (i), à la société actuelle de mettre son régime répressif en accord avec les incontestables acquisitions de la science en promulgant qu'entre le crime qu'elle a le droit de punir et la maladie dont elle a le devoir de poursuivre la cure, il y a une situation médiane exigeant de sa part une simple neutralité armée? »

Dans les déviations de l'évolution pas plus que dans le développement naturel des êtres, il n'}"^ a de saut brusque. S'il existe, comme la clinique le démontre, un t3^pe intermédiaire entre la folie et le crime, il s'ensuit que les représentants de ce type intermédiaire ne seront à leur place ni dans une prison ordinaire, ni dans un asile. Occupant une place à part dans l'échelle des déviations, leur destination est marquée pour un établissement à part, jugé absolument nécessaire.

(i) Semai. Des prisons asiles. Conférence donnée au jeune Barreau de Bruxelles. 1889.

Cette création réclamée à peu près par tous ceux qui sont journellement aux prises avec les difficultés de la pratique médico-légale serait un soulagement considérable pour la conscience de l'expert, apaiserait de justes scrupules et faciliterait une tâche souvent ingrate (i).

J'ai parlé plus haut des difficultés et des dangers que crée la situation de ces alcoolisés, à récidives délirantes fréquentes, échappant par le fait de leur accès de folie aux conséquences pénales de leurs violences et de leurs impulsions homicides, en même temps qu'ils sont soustraits, par le caractère transitoire de leur désordre intellectuel, à une mesure de séquestration, du moins à une séquestration à long terme sinon définitive, et mis ainsi à même de renouveler leurs attentats à des intervalles fort rapprochés.

Ces jours derniers, le Parquet de la Seine me chargeait de statuer sur l'état mental d'un sieur J... et d'un nommé C... Ces deux individus, d'une force athlétique, incorrigibles buveurs d'absinthe dont ils absorbent jusqu'à vingt verres par jour, ont été pris, plusieurs fois déjà, sous Tempire de l'intoxication alcoo-

(i) Paul Garnier. Le criminel instinctif et les droits de la défense sociale. Actes du Congrès international de médecine légale de Paris, 1889.

3Go ÉTUDE MÉDICO-LKGALE.

lique, de folie furieuse et on ne compte plus le nombre des personnes qu'ils ont grièvement blessées ou qu'ils ont tenté de tuer. Ces deux alcooliques, prédisposés d'ailleurs, me sont connus depuis longtemps; j'ai eu à me prononcer sur leur état, à plusieurs reprises, soit judiciairement, soit administrativement. Chaque fois, je me suis trouvé en présence d'hallucinés ou d'excités maniaques qu'on ne pouvait garder à la prison et j'ai dû demander leur séquestration d'office. Mais, quelques semaines ou quelques mois plus tard, redevenus calmes par défaut d'alcool, ils sont remis dehors où ils retrouvent cet alcool et, avec lui, le délire qui les jette, dans un élan de fureur homicide, sur quiconque est à leur portée.

Un tel état de choses peut-il vraiment se prolonger sans qu'on essa3'e d'y porter remède? Qui pourrait dire que, dans de semblables conditions, la société est protégée?

Placé à la tête d'un service où les cas que je signale ici se présentent à chaque instant et suscitent des embarras et des hésitations qu'on devine, je puis affirmer, en m'appuyant sur des exemples aussi démonstratifs que possible, que la sécurité conférée par l'organisation actuelle, à l'égard des individus dont je parle, est presque une illusion.

l.ïï CRIMINEL INSTINCTIF. 36 1

M. Motet (i) qui a saisi le récent Congrès de médecine mentale (Paris, 1889), ^^^^^ i^^^" portante question, que j'ai portée, à mon tour, devant le Congrès de médecine légale (2), a bien voulu, dans son discours si lumineux et si plein d'arguments décisifs, faire appel à mon témoignage devant cette assemblée savante. Je n'ai pu que me joindre à mon éminent collègue, pour réclamer énergiquement la prompte création d'un asile pour aliénés criminels et les criminels instinctifs. J'ai signalé, à ce propos, en quelques mots, le passage itératif, à l'Infirmerie spéciale, de ces alcoolisés, dont quelques verres d'eau-de-vie ou d'absinthe allument la fureur, de ces individus dont l'existence se partage entre la prison et l'asile, de ces irréguliers louvoyant sur les frontières du crime et de la folie, ayant pour caractère d'être avant tout des êtres dangereux, qu'il est impossible de conserver dans les hospices de traitement et dont la place n'est pas davantage dans nos maisons de détention.

Ce n'est évidemment pas ici le lieu d'un

(1) Motet. Actes du Congrès international de médecine mentale. Paris, 1889.

(2) Paul Garnier. Actes du Congrès international de médecine légale. Paris, 1889.

362 ÉTUDE Ml-DICO-LliGALE.

exposé complet sur l'organisation de cet asile de sûrelé dont le besoin est si urgent.

Destiné à recevoir les représentants de ces infirmités morales nocives, l'organisation pourrait en être telle, sans doute, qu'il serait permis d'y poursuivre, dans une mesure au moins partielle et à l'aide de procédés spéciaux, le redressement moral de certaines natures sur lesquelles il y a encore quelque prise, modification presque impossible à obtenir dans le milieu des prisons. Ce qui caractériserait avant tout cet établissement, ce qui serait sa première raison d'être, c'est que le criminel instinctif, l'alcoolique à rechutes fréquentes et dangereuses, y entrant en vertu d'un jugement rendu sur les conclusions de l'expertise médico-légale, ne pourraient jamais en sortir que par une décision de l'autorité judiciaire éclairée par les constatations d'une commission niédicale.

Les détails dans lesquels je suis entré, au chapitre clinique de la dégénérescence mentale, à propos des perversions si étranges du sens

génital, me permettront de relater les quelques rapports qui vont suivre, sans les accompagner de beaucoup de commentaires. Dans ces affaires judiciaires, nous pourrons voir apparaître, avec leurs conséquences médico-légales respectives, tour à tour les effets d'une appétition sexuelle morbide purement physique, les obsessions les plus singulières, l'inversion génésique et enfin les égarements de l'amour idéal, les extravagances d'un platonisme délirant.

vu. Outrage aux mœurs. — Dessins obscènes distribués à des enfants. — Dégénérescence mentale,

— Anomalie et perversion du sens génésique. —

— Hérédité morbide. — Irresponsabilité. — Nonlieu. — (Rapport médico-légal. — (Résumé). — Com. rog. de M. Merle, Juge d'instruction, 17 mars 1888).

C..., âg^ de quarante-huit ans, employé d'octroi, est un homme de stature moyenne, d'un développement physique normal, d'extérieur convenable et réservé, à .a physionomie douce et intelligente. C'est la première fois qu'il est appelé à rendre compte de ses actes à la justice et le sentiment très net de sa situation se révèle chez lui, dès l'abord, par un trouble émotionnel assez marqué. Les renseignements recueillis sur son compte le représentent comme un employé zélé, d'habitudes régulières. Il appartient, depuis vingt ans environ, à la même administration où ses appointements, très modestes, au début, ont été portés progressivement â 2700 francs. Marié depuis 1874, sans enfants, ce qu'il gagnait suffisait aux besoins du ménage dont l'existence était des plus paisibles et où régnait le plus complet accord.

L'arrestation pour faits patents d'immoralité d'un

364 ]':tude médico-légale.

homme jusque-là connu pour la régularité de sa conduite et de ses mœurs était donc de nature à causer quelque surprise. En présence des allégations de l'inculpé, il y avait lieu de soumettre à une enquête sévère et minutieuse les manifestations d'une personnalité morale dont les déviations devaient être rattachées, soit simplement à des instincts vicieux soit, au contraire, à un état morbide plus ou moins bien défini. 11 faut dire, dès maintenant, que par le fait d'antécédents héréditaires fâcheux, T... appartient à la catégorie des êtres prédisposés. Son père est mort d'une attaque de paralysie; c'était un homme très calme dont l'esprit était constamment porté aux évocations lubriques et la conversation des plus obscènes. Un des frères de l'inculpé est mort aliéné à l'asile Sainte-Anne. Un autre avait Tesprit faible et s'adonnait à l'alcool : devenu veuf, il fut un moment inquiété par la justice, on lui reprochait de coucher avec sa fille âgée de onze à douze ans : il s'est noyé en tombant accidentellement? dans une mare. Un cousin germain serait devenu aliéné par amour? une autre cousine germaine est morte en état de démence.

En tenant pour exacts ces renseignements qui nous sont donnés par le prévenu et par sa femme, c'est là une hérédité assez chargée pour admettre, de ce fait, une prédisposition morbide très réelle. Pourtant son développement intellectuel ne paraît pas en avoir souffert. Enfant, il montra un esprit vif, fit de rapides progrès sur les bancs de l'école. Mais, vers l'âge de dix ans, il s'adonna à l'onanisme ; il devint bientôt im masturbateur d'habitude. D'un tempérament nerveux et excitable, sa santé fut rapidement ébranlée par de telles pratiques qui ne tardèrent pas à entraîner à leur suite une spermatorrhée dont l'action débilitante s'ajouta à celle de la masturbation.

Comme la plupart des spermatorrhéiques, il eut alors un caractère bizarre, irritable, ombrageux. Pris à de certains moments d'accès de mélancolie confuse ou de vague misanthropie, il cherchait l'isolement, montrait une humeur sauvage et inquiète. Pendant la durée

de son service militaire, il se livra moins à sa funeste habitude et sa constitution reprenait le dessus, lorsqu'il fut atteint d'une fièvre typhoïde qui ne pouvait que retentir gravement sur une organisation déjà troublée. Pourtant, il se remit et il fut à même de continuer son service.

Si l'excitabilité génésique se traduisait chez lui par des habitudes d'onanisme, il s'en fallait qu'il montrât dans les désirs vénériens une ardeur correspondante. Au régiment, on ne lui connut point de maîtresse. Ses camarades le plaisantaient souvent sur son indiflférence pour les relations sexuelles. On l'entraîna un jour, après de copieuses libations, dans une maison de tolérance : cette première épreuve ne triompha point de sa frigidité; ce n'est que vers l'âge de trente ans qu'il fut en possession de sa virilité et put accomplir normalement l'acte sexuel. La satisfaction de désirs naturels calma beaucoup sa frénésie de masturbation. Il eut les nerfs plus au repos, sa santé s'améliora. Toutefois, il resta sujet à des étourdissements, à des vertiges, accidents qui l'avaient fort éprouvé à la période aiguë de l'onanisme. En 1874, avons-nous dit, il se maria, mais n'eut point d'enfants. Au dire de sa femme, que nous avons cru devoir interroger sur certaines particularités intimes, indispensables à connaître pour porter un jugement exact sur des faits de cette nature et arriver à constituer l'observation clinique complète, T... loin d'être exigeant dans les rapports conjugaux, loin de témoigner une ardeur virile excessive, a toujours, au con* traire, été fort réservé; sa timidité et sa réserve trouvaient leur explication dans des défaillances constatées dès les premiers temps du mariage.

T... semble donc être, comme beaucoup de ses pareils, masturbateurs incorrigibles et spermatorrhéiques névropathes, un homme dont la puissance génésique est véritablement réduite. C'est cependant sur ce terrain que s'est développé, il y a plus de quitize ans, un appétit étrange pour tout ce qui a rapport à l'union des sexes, pour les organes génitaux de l'homme ou de la femme

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