DECOR
Une grande pièce d'hôpital, blanchie à la chaux, avec quatre lits de fer. Chacun d'eux a aupi^ès de lui une petite table. Au fond, une fenêtre grillée donnant sur une cour. Devant cette fenêtre, une table en bois avec un encrier. Portes à droite et à gauche, au premier plan. Au mur, un crucifix. Une planchette au-dessous, a/ec des fioles, des instruments. Aspect pauvre et mesquin. Jour gris d'hiver Un poêle, dans un coin de la salle, à gauche. Dans un lit, la Vieille agonise ; elle pousse de temps en temps des gémissements. A côté. M™' Guéroult, habillée, assise sur son lit, arrange un paquet. Dans le dernier ht de gauche, la petite Buisson, accroupie sur son lit, est tournée contre le mur; elle est recroquevillée sur elle-même.
Au lever du rideau un grand silence , puis Buisson se met à chanter doucement.
BUISSON, chantant.
Requiem, Requiem,
Ce chaat de Requiem,
J'ai un chaut de Requiem.
Avec UQ air de Requiem,
Un air de Re-qui-em,
Chant, chant, je chante
Un air de Requiem...
LA VIEILLE, sur son lit, râlant.
Ah !... ah i...
BUISSON se retournant face au public et à demi-voix, comme se parlant à elle-même, les mains jointes, les yeux baissés.
Par la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, Jésus- Christ, fils de Dieu... il est né catholique, apostolique et romaine...
(Elle se frappe violemment la poitrine, puis reprend son attitude les mains- jointes, la tête baissée, cour^ bée en deux.)
LA VIEILLE, reprenant sa plainte.
Je souffre !
BUISSON^ reprenant soudain son chant :
Cet air de Requiem
Avec un air de Requiem,
Je chante un air de Requiem,
Avec un air de Requiem,
Requiem, Requiem...
{Sa voix s^éteint progressivement dans un marmottement indistinct.)
LA SŒUR, entrant de droite, un registre sous le bras. Vous êtes déjà là, madame Guéroult?
M"^^ GUÉROULT
Oui, sœur Andrée, je prépare mes petites affaires.
LA SOEUR, allant à la table où elle dépose le registre. Vous êtes contente de quitter l'Asile?
M™^ GUÉROULT
Puisque maintenant je suis guérie... Le docteur m'a promis de signer ma sortie.
BUISSON, qui a saule hors de son Ut s'' approchant de j/me Quéroult et de la sœur.
Voulez-vous que je vous mang-e comme des crapauds cuits à la sauce tomate ?
[Sans attendre la réponse.)
Oh î la la I... J'ai dit au curé, dans le confessionnal : « Je viens pour sauver ton âme » ; il m'a répondu : « Repassez à quatre heures. »
(Elle s'éloigne et va se remettre sur son lit. Ni la sœur^ ni i)/™® Guéroult ne font attention à elle.)
LA SOEUR, tout en feuilletant le registre^ à M"^^ Guéroult. Vous n'avez pas encore été au réfectoire?
M"^^ GUÉROULT
J'y suis allée, sœur Andrée ; j'avais pas grand'faim... Alors je suis montée ici finir mon baluchon, et puis voir comment elle va, c'te pauvre M"^^ Lebret.
LA SŒUR, se levant, allant au lit de la vieille. Pas bien, pas bien. . Il faut lui donner sa potion.
M™^ GUÉROULT
Vous dérangez pas... Je vais le faire... LA SOEUR, lui indiquant.
La fiole est sur la planchette... une cuillerée seulement...
M"^^ GUÉROULT, faisant ce que dit la sœur. Bon, bon... j'y en ai déjà donné.
{Elle va chercher la potion).
BUISSON, parlant plus fort, comme avec des interlocuteurs invisibles.
Gomment? qu'est-ce que vous dites !... Ah ! non, par exemple !... Souviens-toi dece qui estécrit sur la tombe
du cimetière de Parnevilie : « Celui qui frappera par lépee périra par Tépée... »
[Changeant brusquement de ton et crachant par terre.) Tiens! voilà pour toi!...
M'"^ GuÉROULT, apportant la potion et une cuillère^ se penche sur la vieille.
Madame Lebret !
LA VIEILLE, gémissant.
Ah! mon Dieu ! mou Dieu !
M™« GUÉROULT, appelant.
Madame Lebret 1
LA VIEILLE
Qui est-ce qui me parle?
M°^® GUÉROULT
Voyons, vous ne me reconnaissez pas : M""® Guéroult...
LA VIEILLE, c/'une voix très faible.
Ah ! c'est vous... Je vois pas... je vois plus bien... Il y a du brouillard dans cette chambre...
LA SOEUR, après un coup d\eil à M-^^ Guéroult.
Bien sûr, il v a du brouillard...
M"^^ GUÉROULT, Comprenant.
Le temps est très mauvais dehors... Comment ça va, de ce moment?
LA VIEILLE, gémissant.
M™* GUÉROULT
Je vais vous donner la potion... ça va vous guérir.
LA VIEILLE
Me guérir?
LES liNVISIBLES 293
M™« GUÉROULT
Mais si...
LA VIEILLE
On guérit pas, quand on est dans l'état où je suis, on guérit pas...
M""^ GUÉROULT
Quelle idée I
LA VIEILLE
Je peux seulement plus respirer...
M""^ GUÉROULT
Faut pas vous désoler, madame Lebret î
(On entend sonner Vheure au loin.)
LA VIEILLE
Quelle heure qui sonne?
M'^® GUÉROULT, écOUtânt.
C'est cinq heures...
LA VIEILLE
C'est pas encore l'heure. . Je me demande si je pourrai durer jusque-là...
(Appelant.) Ma sœur?
LA SOEUR, qui a été s^ asseoir près de la table et s^est mise à coudre.
Qu'est-ce qu'il y a?
LA VIEILLE
Vous croyez que je pourrai le revoir?
LA SOEUR
Mais oui... Restez bien tranquille...
M"^^ GUÉKOULT, pendant ce temps, a versé la potion
dans la cuillère.
Allons, prenez ça... Levez-vous un peu plus...
(La vieille se redresse avec effort.)
Là... maintenant, buvez...
LA VIEILLE, après avoir bu la cuillerée.
Merci.
M"^® GUÉROULT, lui arrangeant ses oreillers. Et maintenant, restez bien sage,..
LA VIEILLE
Oui, j'attends...
M™® GUÉROULT, en allant reporter la potion sur la planchette, bas à la sœur.
Qu'est-ce qu'elle attend donc comme ça, M^^^ Lebret?
LA SOEUR, même jeu.
Son fils.
M™" GUÉROULT, à la sŒur.
Elle a donc un fils?
LA SCEUR
Oui.
M°^® GUÉROULT
Elle n'en causait jamais. Il y a pourtant longtemps que je couche auprès d'elle...
LA SCEUR
C'était à cause de sa maladie... Toute sa famille, ça lui était sorti de la tête...
M™^ GUÉROULT
Et maintenant, ça lui revient?
LA SUEUR
Quand les malades approchent de leur fin, le bon Dieu leur rend la connaissance.
M™« GUÉROULT
C'est drôle, tout de même ..
BUISSON se met soudain à gesticuler, se penche vers le lit qui est à côté d^elle et le bourre de coup de poing en criant:
Ah ! ah !... je te reconnais... Fais pas le malin ! je te reconnais! Tu es le curé de Sotteville !... Paillard!... C'est toi qui a profané l'hostie, dans la mes^e noire !...
[Elle se met k rire, d'un rire sans fin, effroyable.)
Ah 1... ah !... ah 1... .
LA SŒUR, à .U"^« Guèroult qui est assise sur son lit
et continue de ranger ses affaires.
Et quand est-ce que vous voulez partir?
M°^^ GUÉROULT
Je voudrais bien ce soir... si mon fils vient me chercher... mon fils !...
{Regardant la vieille.)
Je suis comme elle, la pauvre vieille, j'attends mon fils... seulement, moi, je suis bien sûre de le revoir...
LA sœuR
Oui... tandis qu'elle !...
[Entendant du bruit dans la cour, elle se lève et va regarder par la fenêtre.)
Tiens, voilà M'"** Beauchamp... Appelez-la donc!...
M""® GUÉROULT, allant jusqu^à la porte de droite et appelant dans le corridor:
Madame Beauchamp...
M°i^ BEAUCHAMP, Cn COuUsSC.
Qu'est-ce qu'il y a ?
^jme GUÉROULT
C'est ma sœur Andrée qui vous demande.
{Elle retourne à son Ut.) ^j/m^ Beauchanip paraît.)
LA SŒUR, à .1/™^ BeauchamD.
L'ouvrage est fini, à la buanderie?
M"^® BEAUCHAMP, avcc des tics nerveux des yeux et de la bouche.
C'est fini... Ah ! c'est dur, ce travail là ! Ce sont les calorifères qui chauffent ! On suffoque !...
{Regardant la vieille.)
Qu'est-ce qu'elle devient, M"^' Lebret ?
M™^ GUÉROULT, la montrant.
Ben, la v'ià !
M™* BEAUCHAMP, la regardant curieusement. Son fils est pas encore arrivé?
LA SŒUR
Pas encore.
M™® GUÉROULT, à 3/"^' Bcauchamp.
Vous le connaissez?
M™® BEAUCHAMP
Bien sûr... Il est venu souvent la voir... dans le temps... Paraît qu'il est marin... du côté de Dieppe... J'étais là quand le docteur a dit ce matin à la sœur Andrée : « Faut lui télégraphier : il est temps qu'il vienne, sans ça, il ne trouvera plus personne... ^
LA SOEUR
Même s'il a pris le premier train, il ne peut pas arriver avant six heures.
Ce soir?
M™® BEAUCHAMP
LA SOEUR
Oui, ce soir,
M™e BEALciiAMP, regardant une pendule au mur. Ben alors, c'est bientôt !
LA SOEUR
Oui, mais elle s'affaiblit si vite.
LA VIEILLE, se lamentant.
Mon Dieu I mon Dieu!
LA SŒUR, allant auprès de la vieille.
Allons, madame Lebret, allons...
LA VIEILLE
Il est pas encore arrivé?
LA SŒUR
Mais non...
LA VIEILLE, avec désespoir.
Ah ! comme c'est long- !
M™^ GuÉROULT, très émue, à M"^" Beauchamp.
Moi, je peux pas entendre ça 1 ça me fait trop mal,,
M™® BEAUCHAMP, haussaut les épaules et se dirigeant
vers la droite.
Faut se faire une raison !...
M™^ GUÉROULT
Je ne dis pas... mais mourir sans avoir revu son enfant!... Ce qu'elle doit souffrir!...
(M^^^ Beauchamp sort.) Faut être mère pour comprendre ça I
{Voyant la Vieille qui s'agite et cherche sous son oreiller.)
Regardez donc, ma sœur, qu'est-ce qu'elle cherche comme ça... sous son oreiller?
LA SOEUR
Ce sont les lettres de son fils... tant qu'elle a eu des forces, elle ne cessait de les relire...
M™® GUÉROULT
Pauvre femme !
LA VIEILLE, appelant faiblement.
Ma sœur I
M™* GUÉROULT
Tenez I... elle vous appelle...
LA sœuR, continuant^ en se dirigeant vers le lit.
... Maintenant, elle peut plus, elle n'y voit plus... alors, elle me demande...
(A la vieille.)
Qu'est-ce qu'il y a, madame Lebret?
LA VIEILLE, tendant désespérément un paquet de lettres quelle tient k la main.
Les lettres... les lettres du petit... je voudrais encore une fois.,, si vous vouliez, ma sœur... encore une fois...
LA SOEUR, prenant les lettres tandis que .l/"^® Guéroult lui a approché une chaise, et sHnstallant au chevet du lit.
Mais oui, madame Lebret... mais oui...
LA SŒUR, après avoir mis ses lunettes, lisant d''une voix blanche et basse.
« Ma chère maman, voilà bientôt trois mois que j'ai pas pu aller te voir à Saint-Yves... Y a pas de ma faute... On a eu ici un travail à tout casser, même qu'y a des jours que j'en pouvais plus... »
LA VIEILLE, dont le visage exprime toutes les pensées. Pauvre petit I...
LA SOEUR, continuant sa lecture.
... « Maintenant ça va... Et je suis bien content, parce que j'ai pu mettre un peu d'argent de côté... Gomme ça, quand tu seras guérie, on sera point gêné pour vivre ensemble !... »
LA viEiLLE^, répétant douloureusement .
Vivre...
{Elle se met soudain à pleurer.)
Mon Dieu ! mon Dieu !
LA SOEUR, interrompant sa lecture.
Allons, madame Lebret, si vous vous émotionnez comme ça, je continuerai pas...
LA VIEILLE, suppliant.
Oh 1 si... oh I si !
LA SOEUR, reprenant sa lecture.
« En attendant que j'aille t'embrasser, je t'envoie dans cette lettre un mandat de dix francs pour que tu puisses te payer quelques petites douceurs... Je veux que tu te prives de rien... tu t'es assez privée pour moi; autrefois, quand j'étais petit... »
{La Vieille murmure des mots inintelligibles.) LA sœuR, continuant.
« Je t'envoie aussi ma photographie... je me suis fait tirera Dieppe avant d'embarquer... tu verras... Le photographe dit comme ça que je suis bien ressemblant... Et puis, que je t'annonce une bonne nouvelle... Mon patron, qui m'a à la bonne, et qu'est déjà vieux, m'a proposé comme ça de le... »
(La Vieille ne bouge plus, elle s'est assoupie.) M°^« GuÉRouLT, avertissant la Sœur.
Elle s'est assoupie..,
LA SOEUR, regardant la Vieille et cessant sa lecture.
Oui...
{Entendant une cloche au loin, elle se lève.)
Ah !... voilà le docteur...
{Elle remet les lettres sous Voreiller de la Vieille et se dirige vers la fenêtre.)
N'oubliez pas de lui demander votre sortie.
{Elle va au-devant du docteur^ à gauche.)
M°^® GUÉROULT
C'est des choses qu'on n'oublie pas...
LE DOCTEUR siMONET, entrant à gauchc ct parlant
k Bonat.
Tenez, dans cette salle, j'ai aussi une malade intéressante à vous montrer.
LA SOEUR
Bonsoir, docteur.