LE DOCTEUR SIMONET
Bonsoir, ma sœur...
{Apercevant Buisson et la désignant à Bonat.) Ah 1... la voilà...
{S^adressant à Buisson.) Bonjour, Buisson !
BUISSON, d'une voix nelte^ coupante. Bonjour, chameau !
SIMONET, souriant.
Oh ! oh 1
BUISSON, violente, en écho.
Oh! oh!
siMo.NET, à la sœur.
Il y a longtemps qu'elle est dans cet état?
LA SŒUR
Monsieur le docteur, depuis ce matin.
siMONET, à Bonat.
Vous voyez... ce sont des malades à surprises ..
BONAT, à Buisson.
Et moi, vous me reconnaissez?...
BUISSON
Oui.
BONAT
Qu'est-ce que je suis?
BUISSON
Pourri !
SIMONET, riant.
Elle est charmante !
BONAT
Et vous, abrs, qu'est-ce que vojs êtes?
BUISSON
Moi, je suis Peau-Rouge, à Paris.
BONAT
Peau-Rouge ?
BUISSON
Oui, pour jouer de l'orgue de barbarie dans les rues
BONAT
C'est une drôle d'idée que vous avez là !
BUISSON, se levant droite sur son lit et faisant une révérence.
Oui, madame !
(Elle chante :)
Pour éviter d'avoir mal aux dents
On ne peut pas quitter ces gamins,
11 faut un résrisseur.
{Puis se laissant tomber sur les genoux :)
J'étais maîtresse, et j'étais sous-maîtresse, Avec un air de Requiem, Requiem.
{Psalmodiant :) Requiem, Requiem, Je chante un chant de Requiem...
{Sa voix s'assourdit et s'éteint peu à peu.)
LA SOEUR
Depuis ce matin, elle est devenue très violente ; elle parle tout haut, toute seule.
siMONET, souriant.
Elle est avec ses Invisibles !
LA si:œ:ur Oui, docteur, c'est bien ça.
siMo.NET, à Bonat.
C'est une drôle d'expression que les sœurs ont inven-
LA SOEUR, riant.
Oh ! non^ docteur, ce n'est pas nous, ce sont les malades.
SIM3NET à Bonat.
Quand les malades sont absorbées, comme Ruisson, qu'elles marmottent tout le temps et qu'elles semblent parler à quelqu'un que nous ne voyons pas, on dit : elles sont avec leurs Inv sibles...
(A la sœur, désignant Buisson.)
Si elle est trop bruyante, ce soir, vous lui donnerez une potion au chloral.
LA SOEUR
Je vais la marquer...
{Elle présente au docteur un registre.)
siMONET, s'asseyant devant le registre.
Rien de nouveau ?
LA SOEUR
Je voudrais bien que vous voyiez un peu M'^^^ Lebret... Elle s'affaiblit de plus en plus...
SIMONET
Vous avez pris sa température ?
LA SOEUR
Pas depuis ce matin...
SIMONET, après avoir écrit sur le registre.
C'est un tort.
(Il se lève, va au lit de J/"'^ Lehret^ qui est immobile, il lui prend le pouls, sa montre à la main. Il écoute ensuite sa respiration. Bonat, les mains dans les pocheSj regarde et attend.)
BUISSON, sur son lit, gesticulant toute seule soudain.
Quel jour nous sommes ? J'sais pas comment je vis... je compte les carreaux et les briques...
SIMONET, lui lâchant le pouls.
Oh ! bh!... ça ne va pas du tout... Elle a une température énorme.
{Bonat se rapproche ; il est à droite du lit de M^'' Lebret,au chevet, tandis que Simonet est au pied du fit. il/'^e Lehret a tes yeux fermés ; elle ne dit rien. On entend seulement, de temps en temps, sa respiration sifflante qui devient plus forte.)
soi
siMONET, à voix basse, à Bonat.
Savez-vous depuis combien de temps elle est ici ?... Vingt ans I
BONAT
Vingt ans d'asile I
SIMONET
Oui, vingt ans pendant lesquels il a fallu l'habiller, la nourrir, car elle était incapable de tout. Elle passait son temps accroupie par terre, immobile... comme une statue. En vingt ans elle n'a peut-être pas prononcé dix paroles !... Que se passait-il au fond de cette ruine? Survivait-il une pensée ?... Impossible de le savoir.
BONAT
Quel mystère dans ces pauvres têtes folles 1
SIMONET
Samedi dernier, elle a pris froid ; elle a fait de la pneumonie... Les sommets sont pris... c'est fiai... Mais à l'approche de la mort, il se produit chez elle un phénomène singulier, que j'ai observé quelquefois chez de vieux déments : l'intelligence se réveille... Elle a un fils dont elle ne nous avait jamais parlé ; quand il venait la voir, elle ne le reconnaissait même pas... Maintenant, elle ne pense qu'à lui. Son amour pour son enfant a survécu à tout ; il est resté là, au fond, tout au fond de son âme...
LA VIEILLE, d'une voix faihle, lointaine.
Mon petit Jean...
SIMONET, à Bonat.
Vous vovez !...
LES liN VIS- BLES 305
LA VIEILLE, continuant à parler d'une voix plus distincte, dans une sorte de délire.
Quand il est veau au monde, il pesait déjà dix livres... On me disait: comment c'est-il possible que vous ayez fait UQ si beau garçon...
{Elle rit.)
Mais j'ai eu de la peine à l'élever... A sept ans, il est tombé dans le port ; il savait nager, il s'était appris... il a pu se sauver tout seul... tout seul...
{Elle pleure.)
BONAT
Elle pleure I
LA VIEILLE, brusquement, ouvrant les yeux. Mais... que se passe-t-il ?... Qai est là ?
siMONET, élevant la voix.
C'est moi, madame Lebret... c'est moi, le docteur... Vous ne me reconnaissez pas?
{La Vieille^ sans répondre, tire la manche du /)'■ Simonnet.)
LA SŒUR, à Simonet.
Elle veut vous parler...
SIMONET, se penchant.
Qu'est-ce qu'il y a madame Lebret?... Qu'est-ce que vous me voulez ?
LA VIEILLE, très bas.
Vous savez... je l'attends...
SIMONET
C'est très bien...
LA VIEILLE
Mais, voyez-vous..., je pourrai pas durer jusque-là.
SIMONET
Mais si, voyons... il va venir...
LA \ VEILLE^ avec difficulté.
Oh ! je pourrai pas... il faut qii'on me donne quelque chose...
SIMONET
Pourquoi faire?
LA VIl-ILLE
Quelque chose pour me soutenir... sans ça il me trouvera pas vivante...
SlMONET
Eh bien, oui, madame Lebret,on vous donnera quelque chose... c'est convenu...
{Bas à la sœur.) Ma sœur...
LA SOEUR, même voix.
Docteur...
SIMONET
Si elle s'affaiblit trop, vous lai ferez une piqûre d'éther...
M^^s GuÉROULT, qui a écouté respectueusement tout cela, tout en faisant un paquet de son linffe, et qui vient de se rapprocher du lit.
Pauvre femme !
si.MONET, allant à elle.
Ah ! c'est vous, madame Guéroult I .. Je ne vous avais pas remarquée.
,,,me GLÉROULT
Je suis prête, comme vous voyez, monsieur le docteur... J'attends plus que mon g-arçon... il va venir me chercher...
siMONET, souriant.
C'est vrai, vous nous quittez.
M°i' GUÉROULT
Si c'est votre bon vouloir, monsieur le docteur.
BUISSON, parlant toute seule, en faisant le tour de
son lit.
Ah 1 voyons, vous me faites du mal, vous, madame... On défend à n'importe qui de causer... C'est des communions...
M°^® GL'ÉROULT, se toumaut vers Buisson.
Taisez-vous, vous dites des bêtises.
BUISSON
Quand on ne peut pas se marier, ben, on peut toujours aller Tun chez l'autre...
(Il y a dans la voix de Buisson un changement constant de ton: sentencieux, ironique, rieur, accusant, répondant^ expliquant.)
Mais oui, oui, oui... mets ta belle robe, ma pauvre lîlle,.. quarante ans arrive... je suis pas bien vieux... ainsi soit-il... ainsi soit-il...
{La voix diminue par degrés et se perd.)
M"^^ GUÉROULT, au doctcur, qui s^étail arrêté pour
écouter Buisson.
Dire que j'ai été comme ça, moi...c'est-il Dieu possible! Quand on est malade, on est bien malheureux...
SIMONET
Allons, madame Guéroult, ne vous faites pas de chagrin ; c'est fini tout ça... je vais vous signer votre sortie...
(7/ s'assied à la petite table et écrit un certificat. Peu dant ce temps, ta porte de droite s^est ouverte, la
Sœur André s'est levée et a été à la porte chercher une malade, Poulain, qui, timide^ n^osant entrer^ reste sur le seuil.)
BON AT, à la sœur.
Qu'est-ce qu'elle veut, cette petite-là?
LA SOEUR
Elle vient demander au docteur de lui marquer du sucre noir...
siMONET, tout en écrivant, sans se retourner. C'est Poulain, je parie !
LA SOEUR
Oui, docteur... elle est devenue plus raisonnable...
BONAT, à Simonet qui se lève après avoir écrit son certificat et t^ avoir donné à M"^'^ Guéroull qui remercie d'un signe de tête.
Poulain I Poulain î... C'était cette petite qui ne voulait pas répondre et ristait dans un coin, les yeux fermés.
SlMONET
C*e->t bien elle.
BONAT, examinant Poulain.
Quel changement 1
SIMONET^ à Poulain, qui s'est approchée.
Eh bien dites-nous pourquoi, l'autre jour, vous n'avez pas voulu nous répondre... hein?... pourquoi?
POULAIN, honteuse.
J'sais pas.
LA SŒUR, grondant.
Parce que c'est une entêtée.
siMONET, à la sœur.
Non, laissez-la s'expliquer... (A Poulain.) On va causer un peu nous deux... Tu veux bien ?
POULAIN
Oui.
BUISSON, parlant et gesliculanl.
C'est un bâtard, madame, un vrai bâtard... ah! ah I ah!
POULAIN, regarde Buisson, puis elle hausse les épaules et s^adressant au docteur et k Cinierne, avec un petit ricanement.
Faut pas faire attention... c'est une folle!
LA SOEUR, à Sinionet, montrant Buisson.
Si elle vous gêne, je puis l'emmener.
SIMONET
Mais non, pas du tout... Occupez-vous de M"^^ Lebret... je n'entends plus sa respiration.
LA SŒUR, écoutant.
Si 1 si !... elle respire toujours bien.
SIMONET
Bon, c'est l'essentiel!
(// regarde de nouveau Poulain et tire de sa poche un sfylographe et un calepin.)