‹ La folie au théâtreChapitre 185 sur 185 · LA DEUXIÈME SŒUR · texte numérisé non relu

LA DEUXIÈME SŒUR

Oui.'

LA SOEUR ANDRÉ, qui pendant toute cette scène s'était assise au chevet de il/™® Lehret et la surveillait, se lève vivement, va à Vautre sœur.

Donnez...

{Elle prend la dépêche et la lit pendant que la sœur s'éloigne à gauche. Après avoir lu:)

Pauvre femme 1

M™^ GuÉRouLT, allant à elle, à voix basse.

Son garçon vient pas?

LA SOEUR, même voix.

Non... Il est parti en mer depuis trois semaines.

(Elle retourne au lit de J/™® Lehref, suivie de M"^^ Guéroult.)

M™® GUÉROULT, se laissant aller à parler haut.

Alors, c'est fini; elle le verra plus, son petit Jean.

LA VIEILLE, se redressant soudain.

Qu'est-ce qu'il y a?,., qu'est-ce qu'il y a?

CHARLES, bas à sa mère.

Elle t'a entendue.

M™^ GUÉROULT, effrayée.

Tu crois?

LA sœuR, à la vieille, penchée sur elle.

Mais il n'y a rien, madame Lebret.

LA VIEILLE

Vous avez parlé de mon enfant...

LA sœuR Mais non, mais non.

LA VIEILLE

Vous avez dit: « Le petit Jean. .»

LA SCEUR

Calmez-vous...

LA VIEILLE

S'il peut pas venir, je veux aller au-devant de lui.

LA SŒUR

Voyons, madame Lebret.

LA VIEILLE^ essayant de se lever.

Je veux aller au-devant de lui, je vous dis. . .

LA SŒUR, la retenant.

C'est convenu... mais pas maintenant... demain.

LA VIEILLE

Demain ce sera trop tard.

LA SŒUR

Demain, vous serez mieux.

LA VIEILLE, avec un dernier reste de force.

Demain, J3 serai morte... J'veux pas mourir sans avoir revu mon enfant... je ne veux pas I je ne veux pas !

M"-® GuÉRouLT, prête à fondre en larmes.

Ca crève le cœur !

CHARLES, très ému.

Gai !

LA SOEUR, à la vieille, la retenant, penchée sur elle.

Allons! soyez raisonnable !... Et où voulez-vous aller le voir, votre fils?... On lui a écrit de venir, il faut l'attendre ici.

LA VIEILLE

C'est pas vrai 1

LA SŒUR

Comment ?...

LA VIEILLE, repoussant la sœur et regardant devant elle

Mon fils est arrivé... 11 est là... tout près... Il estlà... oui, là... je le vois bien...

{Du doigt elle désigne Charles.)

Vous voulez pas qu'il m'approche !... C'est vous qui l'empêchez !

CHARLES, à sa mère.

Mais c'est moi qu'elle regarde...

LA VIEILLE, appelant.

Jean

LA SCEUR

Dans son délire, elle vous prend pour son fils...

LA VIEILLE

Mon petit Jean î...

M™^ GUÉROULT

Elle ne distingue pljs...

LA VIEILLE

Viens !... Viens î...

{Elle tend les mains désespérément vers Charles.)

M"^® GUÉROULT, quï ne peut plus contenir ses larmes.

Ecoute, approche-toi de son lit... Elle ne se rend pliis bien compte...

CHARLES, hésitant.

Mais...

M"« GUÉROULT

Elle croira que c'est lui. Elle mourra plus heureuse. C'est un mensonge qui est ben permis, dans un moment pareil ..

LA VIEILLE, s'agitant désespérément sur son lit.

Je sais que tu es là... viens... viens...

LA s(KUR, entraînant le fils Guéroult près du lit.

Oui... venez...

{A la vieille )

Le voilà, votre fils I... il arrive pour vous embrasser... LA VIEILLE, saisissant la main de Charles désespérément.

C'est toi... enfin c'est toi... Je t'attendais... je t'attendais... Alors, on t'a écrit?... T'as eu de la peine, dis?

LA suKUR, bas à Charles.

Parlez-lui !...

CHARLES, avec une grande émotion, les larmes aux ijeiix.

Maman...

LA VIEILLE, les ijeux déjà vagues.

C'était pas possible que je meure comme ça... sans l'avoir revu... car c'est fini, vois-tu... je m'en vais.. je m'en vais... Embrasse-moi...

{Charles se penche sur elle en pleurant et l'étreint avec force, comme si c'était sa propre mère qu'il embrassait.)

II faut pas pleurer. ..je ne veux pas que tu pleures... C'est une délivrance que je m'en aille... vois-tu, je souirrais tant !... [Avec une voix qui s'affaiblit de plus en plus.) Maintenant reste là... ne me quitte pas... Y en a plus pour longtemps, va, mon petit... mon pauvre petit.. . Donne-moi ta main, que je te sente... je suis contente, maintenant... Oh ! oui, je m'en vais contente... bien contente...

(Sa tête retombe brusquement sur Voreiller.)

{La Sœur et .!/'"« Guéroult sont penchées sur le lit. Elles sont au chevet de la vieille, qui, tenant toujours la main de Charles, répète lentement plusieurs fois et dans un dernier souffle :)

Je suis contente, je suis contente.

(A ce moment, six heures sonnent à l'horloge ; la vieille pousse un soupir puis il se fait un grand silence.)

LA sœuR, se penchant sur la vieille.

C'est fini.

{Elle ferme pieusement les yeux de la morte, en lui joignant les mains, puis elle se met à genoux et récite des prières.)

Poulain, qui est entrée de droite, vers la fin de cette scène, sur la pointe des pieds, sans quon s'en soit aperçu, s'approche du lit. Apercevant la vieille qui est immobile.

Elle est morte !.. .

(Reculant effrayée.)

Ah ! oui, je comprends... ils sont venas la chercher...

M""^ GUÉROULT, sc retoumanl.

Qui ça?

POULAIN, avec un air de mystère.

Ses Invisibles I...

BUISSON, qui est restée accroupie sur son lit pendant cette fin de scène, se met alors soudain à psalmodier doucement, comme au commencement de l'acte, à demi-voix, sur une mélopée traînante.

Ce requiem, Ce chant de requiem, Je chante un chant, Un chant de requiem, In eeternam, amen,

Amen, amen...

(Pendant que le rideau tombe lentement sur ce tableau de douleur, de misère et de mort.)

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