‹ La folie au théâtreChapitre 184 sur 185 · BON AT · texte numérisé non relu

BON AT

Quand on vous a interrogée, vous avez fait un mouvement des épaules, comme pour dire : ils m'embêtent, ces gens-là.

POULAIN, avec un petit rire.

Ah 1

BONAT

Nous nous sommes dit, avec le docteur Simonet, on la dérange... elle doit être bien occupée... Est-ce que vous entendiez des voix?

POULAIN, avec mystère.

Ah I il y a longtemps que j'en entends, des voix...

BONAT

Elles vous disent des choses agréables?

POULAIN

Des fois...

BONAT

Et aussi des choses désagréables?

POULAIN

Des fois aussi... ça dépend.

BONAT

Mais vous ne les voyez pas, ces gens qui vous parlent?

POULAIN

Non, pas souvent...

{Confidentielle.) Ce sont mes Invisibles.

SIMONET, qui prend des notes, à Bonat, soulignant le mot.

Ah!

BONAT, cl'' un signe de tête.

Oui.

SIMONET

Pourquoi les appelez- vous vos Invisibles?

POULAIN

Ah 1... j'sais pas...

SIMONET

Il y a aussi d'autres malades qui en ont, des Invisibles?

POULAIN

Non... c'est-à-dire... je ne m'en occupe pas, des autres... mais moi, j'en ai... C'est des voix qu'on entend. Oui, c'est vrai... on entend comme s'ils étaient à côté de nous.

(Elle mime ce qu'elle raconte.)

BONAT, pour Vamadouer.

C'est drôle !

POULAIN, avec un rire nerveux de folle.

Ah I oui, c'est rigolo...

[Reprenant son sérieux.)

Je les invite à venir manger avec moi, dormir avec moi... Je leur dis : « Tu viens, ce soir, coucher avec moi? » C'est curieux, tout de même '. Il y en a une que j'appelle ma sœur... je lui dis : « Tu viens coucher avec moi, -je m'ennuie...»

SIMONET

Et ils viennent coucher avec vous?

POULAIN, s'exallant un peu.

Mais oui, ils viennent.. .Quelquefois ils disent : « Ah I mais pas aujourd'hui... aujourd'hui il y a pas moyen.

SIMONET

Et qu'est-ce qu'ils foat?

POULAIN

Ils me causent gentiment... C'est un entretien qu'ils ont comme ça avec moi... Ils parlent de leur maison, moi de la mienne.

SIMONET

Ça vous fait plaisir?

POULAIN, de plus en plus surexcitée.

Oui. parce que ça me donne une compagnie. Et puis ils me content des nouvelles... « T'as pas entendu parler de ça?» Je dis non... Quand j'ai pas bien fait, ils me grondent... « Ah I mais t'as été rudement râleuse, aujourd'hui, t'as pas fait ça et ça... »

BONAT

Ils vous tutoient ?

POULAIN, arec une très grande agitation.

Oui, oui... Ils sTut habitués avec moi... Des fois je leur dii : « Quand est-ce que tu vas me faire sortir de cette mai'On ici? » Us me répondent : « T'es pas près... tu partiras plutôt les pieds en avant. »

{Elle rit soudain nerveusement, puis se calmant.)

C'est vrai... Y en a qui m'entendraient, ils diraient ; elle est foile... C'est vrai... tout de même !...

LA S'iEUR, qui est retournée auprès du lit de la vieille pour la surveiller, appelant soudain.

Docteur 1...

SIMONET

Qu'est-ce qu'il y a ?

LA S'JXiUR

]\,j[me Lebret a une syncope...

LES INVISIBLES 3i3

falMONET

Diable !

{Il va au lit.) L'éther... vous avez de l'éther ?..,

LA SOEUR, aidée par M^^^ Guéroult, allant chercher

ce qu'ail faut.

En voilà !

(Bonat aussi est venu, el aide à remplir la seringue

avec de l'éther.)

SIMONET

Il n'y a pas de temps à perdre... Donnez...

BONAT

C'est au bras que vous faites la piqûre ?

siMONET, prenant la seringue.

Oui.

LA SOEUR, à Poulain, qui est restée en scène, les yeux fixes devant elle comme si elle regardait quelque chose et marmottant des paroles inintelligibles.

Allez-vous-en !

{Poulain continuant k regarder devant elle, et à se parler à elle-même, s'éloigne lentement t/'u/i pas de somnambule et sort à droite.)

M»^» GUÉROULT, regardant la Vieille.

Je l'avait bien dit, qu'elle n'irait pas loin.

siMONET, qui vient de terminer Vinjection. Là !...

BONAT, V examinant.

Elle reprend...

SIMONET

Oh î pas pour long-temps !

{A ce moment, on ouvre une porte à gauche. Une sœur passe la tête et fait un signe à la sœur André. La sœur André va à la sœur et elles sortent en causant à voix basse.)

BOXAT, tirant sa montre.

Six heures moins cinq...

{A Simone t.)

Nous avons le temps de passer au laboratoire.

SIMONET

Si vous voulez...

LA sîœuR, rentrant, à M^^ Guéroult.

C'est votre fils, madame Guéroult, qui vient vous

chercher.

M"^^ GUÉROULT, radieuse.

Enfin !...

{Charles Guéroult entre, Vair embarrassé, tournant sa casquette entre ses mains, humble.)

SIMONET

Entrez, mon ami...

CHARLES

Oui, monsieur.

SIMONET

Je viens de causer avec votre mère ; j'ai signé sa sortie...

CHARLES, joyeux.

Ah !

(A sa mère.) Bonjour, maman.

LES INVISIBLES 3l5

M™» GUÉROULT

Bonjour, mon petit.

{Très émus tous deux, ils se bornent h se serrer la mam.^

SIMONET

Votre mère a été très malade... Vous vous en rendez compte ?

CHARLES, après un regard de profonde tendresse

à sa mère.

Oui, monsieur.

SIMONET

Pour le moment, elle va beaucoup mieux... Mais il lui faut encore des soins... Je peux compter sur vous ?

CHARLES

Oui, monsieur...

SIMONET

Vous êtes sérieux, vous l'aimez bien ?

CHARLES, avec une émotion croissante.

Oh I ça, oui, monsieur... pour sûr.

SIMONET

Alors, c'est bien... Au revoir, mon garçon... au revoir madame Guéroult. Écrivez-moi de vos nouvelles !

M™* GUÉROULT

Je n'y manquerai pas, monsieur le docteur...

(A Bonat.)

Salut, monsieur.

SIMONET, à la sœur, qui est retournée près du lit

de ;1/'û« Lebret,

S'il arrivait quelque chose, envoyez-moi chercher.

{Simonet et Bonat sortent à droite, rapidement en eau-

sant. Une fois seuls, le fils et la mère se regardent, puis ils tombent dans les hras l'un de Vautre et s'étreignent longuement )

CHARLES

Oh !... maman !

M°»^ GUÉROULT

Mon petit !... Le dimanche, qu'il y a encore trois mois, t'en souviens-tu^ quand tu es venu au parloir?

CHARLES

Oui.

M™^ GUÉROULT

Je parlais, je criais...

CHARLES

De te voir comme ça, je ne peux pas te dire ce que ça me faisait.

jjoae GUÉROULT

Faut plus y penser, c'est fini. On va rentrer ensemble chez nous... Mon Dieu, je me demande comment je vas retrouver mon ménasre I

T'inquiète pas !

CHARLES

^ma GUEROULT

Toutes mes affaires I que j'y tiens tant ! depuis quasiment deux ans que je ne suis plus là.

CHARLES

T'inquiète donc pas... Tu vas voir comme on sera bien tous les deux!... Deux vrais amoureux, je te dis.

M"^^ GUÉROULT

Alors, on aime toujours sa vieille maman ! CHARLES, farouche^ la serrant contre sa poitrine. Ah ! si je t'avais plus !

M"*^ GUÉROULT

Et moi... pense doncl... quest-ce que je ferais toute seule? où que j'irais?... Quand on n'a plus son fils, on n'a plus rien, plus rien...

LA VIEILLE, dans son lil, râlant.

Jean I...

^^1/rae Guéroult et Charles se désenfacent.Ils se tournent du côté d'où vient cette plainte douloureuse.)

CHARLES

Qu'est-ce que c'est?

M"^^ GUÉROULT

C'est une pauvre vieille qui n'a pas tant de chance que moi... elle attend son fils... et elle va peut-être mourir sans l'avoir embras>é une dernière fois.

LA VIEILLE, répétant.

Mon petit Jean !...

CHARLES

Et où est-il, son fils?

M™® GUÉROULT

Ben, je ne sais pas... Il doit arriver à six heures.

CHARLES, regardant V horloge.

Les v'ià bientôt.

M™8 GUÉROULT, apcrccvant une sœur qui rentre, une dépêche à la main.

G'est-y une dépêche pour M^^e Lebret?

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