XH AU PAYS DE LA FOLIE
Notre collaboration ne devait d'ailleurs pas s'en tenir là.
Comprenant l'intérêt du sujet et le vaste champ d'études qu'il offre, nous décidions d'aller passer quelques jours dans un asile d'aliénés.
Dans un coin de cette âpre campagne des Ardennes se dresse un grand bâtiment carré, hérissé de grilles noires, pareilles à des hommes d'armes qui gardent des mutins. Alentour, c'est la rase campagne toute sombre, sous une pluie menue, presque imperceptible, qui tombe comme de la cendre froide...
C'est l'Asile, terme de notre vovasre.
A cent mètres dans la plaine, se trouve le cimetière des fous, car ces malheureux ont une place spécialement réservée à leurs morts, comme ils ont une maison pour achever leur triste vie.
Ce cimetière est immense. Quelques croix vétustés s'y dressent, des couronnes sans âge, des pierres noircies sur lesquelles un souvenir ou une prière n'a jamais posé la blanche paix de son vol... Quelques sapins pensifs semblent les frères barbares des morts enfouis là... C'est tout... Une tristesse lourde pèse sur tout cela, sur cet asile^ sur ce cimetière qui en est comme l'autre face et l'aboutissement fatal... Cet immense espace semble un oiseau de proie descendu sur la plaine, avec l'envol apaisé de ses croix... On dirait qu'il attend la pâture qui est là, toute proche, qui ne peut lui échapper...
Maintenant les lourdes grilles se sont refermées sur nous. Nous sommes pour quelques jours dans
AU PAYS DE LA FOLlE... XIII
une petite chambre basse, isolés du monde vivant, au milieu d'un campement d'agités, de persécutés, de maniaques, de mélancoliques...
Imaginez une petite ville de mille habitants dont chacun a sa folie propre, son obsession^ son idée fixe. Voilà la singulière villégiature que nous nous sommes offerte.
Nous ne devions d'ailleurs pas la regretter.
Les observations qui nous ont été fournies, les conversations que nous avons notées, étaient des plus curieuses et lorsque nous avons quitté l'asile, notre singulier reportage nous avait lestés d'un important bagage documentaire.
Voici, entre cent, deux dialogues entendus au hasard d'interrogatoires que nous fîmes subir aux malades sous les dehors d'une libre conversation.
Un homme qui avait été en apprentissage chez un pâtissier, répondit à notre question :
— Pourquoi avez-vous quitté votre place?
— Parce qu'il en fallait un autre pour me remplacer.
L'interrogatoire se poursuivit ainsi :
D. — Combien avez-vous de frères?
Fi. — Trois frères et une sœur. D. — Quels sont les noms de vos trois frères? R.. — Eugène et Armand.
D, — Eugène et Armand, cela fait deux frères seulement. Quel est le troisième?
R. — Cest moi.
D. — Quelles sont vos opinions politiques? R. — Catholique.
D. — Et puis?
R. — Protestant.