ACTE DEUXIÈME
LIONEL, élevant la voix.
C'est-à-dire que je vous somme de lui prouver, ainsi qu'à moi, que mon frère est réellement fou... Je vous somme de nous l'expliquer, de nous, le démontrer, par des faits certains, précis, que tout le monde puisse comprendre... ou sans cela...
LE DOCTEUR
Ou sans cela?
LIONEL, menaçant.
Je verrai ce qu'il me reste à faire...
(Il se rassied.)
LE DOCTEUR
Je ne crains les menaces de personne... LE PROCUREUR, intervenant.
Ça suffit.
(Après un temps.)
Docteur, il est évident que M. Bercier a tort dans la forme ; il n'est question ici ni de sommation, ni de menace, mais de discuter un cas qui peut être difficile... Seulement, si je désapprouve le ton agressif de Monsieur, je suis obligé d'ajouter qu'au fond sa requête estlegitime ; il vous demande une justification de votre diagnostic. 11 s'agit de son frère... il veut savoir. ..C'est tout naturel... J'ajoute même que sa demande est conforme à l'esprit de la loi...
LIONEL, essayant de convaincre le procureur.
Depuis deux mois. Monsieur le Procureur, que j'étudie mon frère, je n'ai jamais surpris en lui la moindre idée incohérente, le moindre mot suspect... Et vousmême, Monsieur le Procureur, vous avez reçu ses lettres... Vous avez pu juger...
78 l'homme mystérieux
LE PROCUREUR
Je reconnais en effet que ses lettres sont pleines de bon sens...
LE DOCTEUR, du ppocureur»
On peut être fou avec toutes les apparences de la raison...
LIONEL, railleur.
Ça c'est curieux !
LE DOCTEUR
Ça peut vous paraître curieux! mais cela est.
{Au procureur.)
Un fou peut avoir l'air raisonnable, s'il a assez d'intelligence, d'ingéniosité, de volonté, pour cacher sa folie.
(A Lionel.)
Et c'est le cas de tous les persécutés, qui sont prodigieux de dissimulation, d'hypocrisie I
(Au procureur.) Mais un aliéniste ne s'y trompe pas !
LIONEL
Et en quoi d'après vous, consiste la folie de mon frère ?
LE DOCTEUR, sc foumant vers Lionel.
Elle consiste dans un délire ; un délire compliqué, obscur, dangereux surtout, le délire des persécutés ou plutôt des persécuteurs, car ces gens-là s'imaginent que tout le monde leur en veut, que leurs meilleurs amis ourdissent contre eux des complots : ils entendent la nuit des voix qui leur crient des injures ; et comme ils se croient menacés dans leur orgueil, dans leur honneur, et surtout dans leur vie, ils prennent l'olfensive,