ETATS D'EXALTATION PSYCHIQUES
Que faut-il donc entendre par terreurs nocturnes ?
Terreurs nocturnes. — Cette affection très commune dans certaines familles, attaque les enfants l'un après l'autre, lorsqu'ils arrivent à l'âge où l'on peut s'apercevoir des désordres. Malheureusement ceux-ci ne sont pas toujours compris des parents et l'on en trouve qui, ayant la charge de tels enfants, s'efforcent par des menaces et des châtiments, de corriger ce qu'ils regardent comme
une mauvaise habitude. Ces enfants devraient être considérés comme des êtres réclamant la plus grande attention : cette affection étant une preuve fréquente de lésion psychique, de nature indéterminée, mais réelle cependant,et redoutable par, les conséquences qu^elle peut entraîner.
Cette maladie se déclare la plupart du temps à un âge peu avancé. Chez quelques sujets au contraire, on observe cette affection beaucoup plus tardivement : le sujet éprouve la frayeur la plus étrange à l'approche de la nuit ou de l'obscurité.
Pendant la nuit, on voit des enfants se réveiller en sursaut, pousser des cris comme en proie à une violente terreur. Un examen attentif ne montre aucun signe de maladie : bien qu'on ait voulu en faire remonter la cause à des troubles digestifs, (ce qui est l'exception) àla présence d'oxyures... etc. on ne peut attribuer cet état qu'à un tempérament nerveux dans une constitution délicate : des récits effrayants sont souvent la cause occasionnelle de l'accident. L'enfaat terrifié appelle s.es parents : on accourt à ses cris et on le trouve assis sur son lit, le froat couvert de sueur, pleurant ; les traits empreints de la plus vive terreur : « il est étranger à tout ce qui se passe (i) autour de lui, ne connaît personne et parait dominé par une hallucination qui le terrifie. On ne peut réussir à le rassurer; ses pleurs continuent pendant un quart d'heure, vingt minutes, puis il se calme peu à peu et finit par reconnaître les gens qui l'entourent, mais il
(i) D'Espine et Picot. Manuel pratique des maladies de F enfance, 30 édition, 1884, p. 440.
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supplie qu'on ne le quitte pas, qu'on n'emporte pas la lumière. Enfin l'enfant se rendort jusqu'au lendemain matin. Il est alors gai et ne garde aucun souvenir de ce qui s'est passé. »
L'accès cependant ne se présente pas toujours avec une aussi grande simplicité : tel enfant se lèvera de son lit et s'élancera vers un endroit de salut ; cela pourra être dans les bras de ses parents ou dans une chambre occupée, sans faire attention à son état de nudité ou à autre chose : tel autre sans prononcer un mot, aura les yeux grands ouverts et le visage comme fixé par la peur, marchant évidemment dans son sommeil, et une fois arrivé à la prétendue place de sûreté, sanglotera convulsivement et saisira fortement quelqu'un comme s'il craignait une poursuite. Un troisième, dans sa peur, couvrira, sa tête avec les couvertures et restera tremblant de crainte jusqu'à ce qu'il tombe dans un sommeil agité, dont il se réveillera mal reposé et avec de violents maux de tête.
Enfin, il faut noter qu'il existe des cas où les terreurs nocturnes avec hallucinations sont conscientes et l'enfant en conserve le souvenir le plus circonstancié à son réveil du matin.
Ces phénomènes peuvent former à eux seuls toute la maladie ou n'être que le prélude d'accidents plus graves dont l'ensemble constitue la peur.
Peur. — Comme toutes les affections psychiques, et dans certains cas la peur doit être considérée comme une véritable maladie,cet état reconnaît des causes prédisposantes et des causes déterminantes.
Parmi les premières, la plus importante est l'hérédité, mais il faut aussi tenir compte de la faiblesse générale du sujet, de i'état de maladie, de convalescence, d'une vie inactive et efféminée, et aussi parfois d''un effort mental provenant d^'une étude trop sérieuse, ou de travaux dépassant ce que peut rapporter un tout jeune enfant. A ces causes il faut ajouter la solitude, l'obscurité, le silence de la nuit, dont l'action est souvent très importante.
Les causes déterminantes sont, on le conçoit facilement, des plus multiples : un bruit violent et inattendu, une lumière soudaine et très vive, Taspect, les cris d'une personne effrayée ou jouant l'effroi, les histoires de bandits ou de revenants» des contes aussi ridicules que dangereux, telles sont les principales causes qui déterminent chez les enfants ces violents accès de peur dont les ravages laissent apercevoir leurs traces jusque dans un âge avancé, quelquefois. même pendant la vie entière.
Descuret a tracé un tableau émouvant et sincère delà physionomie de la peur (i) : «Observons, dit-il, le peureux dans un de ces violents accès. Comme son visage est pâle et défait ! comme ses traits sont tirés ! la bouche reste béante et son regard effaré : ses lèvres sont livides, ses narines immobiles. Dans leur rétraction, les paupières chassent en avant le globe de l'csil par leur ouverture agrandie. Ses sourcils au lieu d'être agités comme dans la crainte, demeurent élevés et fixes dans
(i) Descuret, Des passions, p. 66.
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leur contraction. Quant au tronc, les muscles qui s'y insèrent, ont perdu toute leur puissance de réaction. Aussi les genoux tremblent, fléchissent et les bras se rapprochent de la ligne médiane. Par suite du retrait du sang vers le centre, un frisson glacial parcourt tout le corps : le cœur et le pouls battent irrégulièrement, la voix expire sur les lèvres et souvent une longue syncope succède à cette violente concentration parfois suivie d'une mort subite. Cette triste fin survient surtout dans la terreur oii l'on observe de plus l'horripilation, c'està-dire, le redressement des poils et des cheveux, ainsi que la raideur musculaire, effets produits par la violence de la compression générale. Nous devons ajouter que, semblable à une commotion électrique, la peur peut sans doute exciter nos forces quand elle est légère, mais qu'elle nous les ôte jusqu'à nous foudroyer quand sa violence est extrême.
Observons maintenant la peur chez ces malheureux enfants à qui l'on s'est fait un plaisir de raconter les histoires les plus terribles de bandits, •d'ogres ou de revenants.
L'heure du sommeil est arrivée, on le met au lit : on le laisse seul ayant grand soin de retirer la lumière. Un léger bruit se fait-il entendre .? un meuble vient-il à craquer ? à l'instant même sa jeune imagination pleine d'assassins, de cercueils, de fantômes, lui retrace les tableaux les plus effrayants et les plus monstrueux. Il s'enfonce jusqu'au pied dans son lit, et recouvre sa tête de son drap : en même temps il rapproche fortement ^lesbras de la poitrine et les genoux. du ventre : ce P. MoREAu de Tour?. Folie. I'î
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n'est plus qu'une boule ; par instinct il se fait le plus petit possible pour présenter moins de surface à l'ennemi qu'il redoute. Dans cet état, le sang brusquement refoulé de la périphérie au centre fait battre le cœur avec violence. Ce pouls est fréquent, souvent irrégulier, la respiration courte et précipitée. L'enfant cherche à retenir son haleine dans la crainte de se trahir, puis les yeux ouverts et fascinés, l'oreille tendue, le corps immobile, il reste l'esprit fixé sur l'objet de sa peur jusqu'à ce qu'ayant épuisé toute sa puissance de contraction musculaire, il tombe dans une sueur de faiblesse et enfin dans un sommeil troublé par des rêves effrayants qui en diminuent l'action réparatrice. »
La peur peut avoir des conséquences beaucoup plus graves : on l'a vue fréquemment suivie de syncope, de palpitations, d'épilepsie, de chorée... Voici l'exemple d'un enfant que nous avons eu sous les yeux et auquel nous avons donné des soins :
C, est âgé de 7 ans : sa tète est régulièrement conforméela partie postérieure du crâne un peu plus développée que la partie frontale, front assez bas à cause de l'implantation des cheveux, stature droite, tempérament ordinaire.
Comme hérédité nous relevons : père mort paralytique général, la mère a été longtemps sujette à des spasmes violents portés jusqu'aux convulsions.
Le jeune C... a une intelligence précoce. Il montre un vif amour pour l'étude, se plaît à être seul, à jouer seul. Jusqu'à, l'âge de 3 ans, sa santé fut irréprochable : pas de convulsions,, pas d'affection vermineuse. A cette époque il éprouve une vive frayeur : une chatte dont il enlevait les petits lui était sautée sur le dos.
Peu de temps après on s'aperçoit que l'enfant bégaye, mais d'un bégayement particulier : il semble par moments que les mots
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ne peuvent pas sortir de la gorge, le jeu des lèvres n'y est pour rien. Certains mots ne sont proférés que par un violent effort, une sorte de mouvement convulsif ; l'enfant en a bien conscience et parfois s'irrite contre lui-même.
Depuis lors également, C... montre une extrême timidité. Une foule de choses l'effraient. S'il se trouve près d'une voiture, si un cheval, un chien viennent à passer près de lui, il se rapproche vivement de la personne qui l'accompagne, lui prend la main, la serre entre ses bras avec les signes d'une frayeur réelle.
Sous l'influence d'un traitement tonique, de l'hydrothérapie, du séjour à la campagne, de la suspension presque absolue de tout travail, l'enfant présenta bientôt une amélioration sensible. Quelques mois après le début de ce traitement tous les phénomènes nerveux avaient disparu. Plus de bégayementi plus de terreurs; la gaieté revient. Faut-il cependant affirmer que l'enfant est radicalement guéri ? Nous n'oserions aller jusquelà, car il y a malheureusement chez lui une double hérédité, hérédité des ascendants et hérédité personnelle qui doivent faire porter sur l'avenir du jeune C... un pronostic très réservé.
A un degré plus élevé, nous voyons la frayeur donner lieu à des accès convulsifs.
H... F... S... ans : jusqu'à 8 ans, intelligence précoce, vif, irritable, une certaine sauvagerie de caractère qui le porte à fuir la société des autres enfants. A cette époque, étant en pension, F.., est enfermé dans une chambre noire par punition. Profonde terreur, premières attaques de haut-mal : elles sont précédées par les hallucinations suivantes : F,., voit tout à coup un fantôme se dresser devant lui au fond de sa chambre. Ce fantôme s'avance lentement à sa rencontre, lui touche le ventre et le fait tomber à la renverse. L'intelligence a été en s'affaiblissant depuis les premiers accès d'épilepsie. Aujourd'hui F... est réduit à une complète imbécillité. La mère de F... est très impressionnable. Elle souffre de maux de nerfs que l'on dit fort graves, mais dont on ne nous a pas mis à même d'apprécier la nature. Le père, deux ans avant la naissance de F... a été
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atteint d'une maladie de la moelle épinière dont il n'éprouve aucune douleur, mais qui l'empêche de marcher (i).
Les émotions morales vives, dit Trousseau (2), sont des causes déterminantes de la danse de saint Guy, et parmi elles, la peur est assurément la plus puissante.
Une jeune fille de i6 ans, toujours bien portante antérieurement, n'ayant jamais eu de douleurs rhumatismales, descendant un soir un escalier qui n'était pas éclairé, se sentit saisir par un homme et fut tellement effrayée qu'elle eut une attaque de nerfs et qu'aussitôt elle éprouva tous les accidents de la danse de St-Guy, portée à un assez haut degré pour pouvoir être offerte comme un des types de la maladie (3).
Somnambulisme, — Les accès de somnambulisme peuvent se montrer et se montrent chez les enfants comme chez les grandes personnes. Généralement, ainsi que nous l'avons vu pour les terreurs nocturnes, cet état se produit pendant les premières heures de leur sommeil ; ils prononcent alors des paroles incohérentes ou ayant un sens, ils appellent, ils crient, ils répondent plus ou moins bien, ou ne répondent pas aux questions qu'on leur adresse ; ils descendent de leur lit, y montent et se recouchent, s'habillent et se déshabillent... etc. Si on les éveille, ils sont étonnés de se trouver debout et n'ont aucune conscience de ce qu'ils ont fait.
(I) Moreau de Tours. Etiol. de l'Epilepsie, Mémoires de l'Académie de médecine. Obs. 27.
(2; Trousseau. Cliniques médicales de l'Hôtel-Dieu, 7» édi- ■ tion, Paris, 1885, II, p. 234.
(3) Voir aussi une étude très remarquable de Mosso, sur la Peur, traduct. F. Hément Alcan, édit. 1886.