SOMNAMBULISME
Parfois même ils peuvent accomplir des actes d'une gravité extrême, des crimes dont ils n'ont aucune connaissance à leur réveil^ actes qui sont tout à fait en opposition avec leurs sentiments naturels. Les deux faits suivants en sont la preuve. Le premier est rapporté en ces termes par le Moniteur {\) :
« Le petit séminaire de St-Pons vient d'être le théâtre d'un événement grave : vers 11 heures du soir, l'élève F... s'est levé et armé d'un couteau il s'est dirigé vers le lit d'un des professeurs, gardien du dortoir, qu'il a cherché à frapper de trois coups. Ces coups n'ont heureusement porté que sur les draps et le matelas. A ce bruit insolite et sentant une main peser sur son épaule, le professeur se réveille en sursaut, saisit le bras de l'élève et appelle au secours. F... qu'à la fixité du regard on reconnaît pour être en somnambulisme, est enfermé dans une salle où il achève de passer la nuit ; le lendemain quand on lui apprit son acte qu'il ignorait complètement, l'élève manifesta ses regrets et le désir de se retirer chez lui. C'était la première fois que le somnambulisme se manifestait chez ce jeune homme.
Le deuxième fait est relaté par les journaux américains de 1876. « Un enfant pendant son sommeil tombe en somnambulisme ; il monte dans la chambre d'un autre enfant et le tue. Mis en prison, il tombe une nuit dans une crise semblable et il essaie de tuer un autre prisonnier. »
Le somnambule peut donc devenir fort dangereux pour lui-même et pour les personnes de son entourage.
L'état mental inhérent à cette disposition particulière est grave et demande une surveillance incessante. Dans l'enfance on peut arrivera modifier heureusement cet état nerveux, mais à la condition
Ci) 2 juillet 1868.
FORMES PUREMENT PSYCHICLUES
expresse d'agir promptement et énergiquement, sans quoi cette affection prend droit de domicile ■et peut devenir la source et le point de départ d'une affection mentale le plus souvent incurable.
. Etat mixte. — L'étude de cet état bizarre qui n'est ni la raison, ni la folie, a été étudié pour la première fois tout spécialement par le D"^ Moreau de Tours dans un mémoire intitulé : Un chapitre oublié de la pathologie mentale (i).
Depuis cet époque Vétat mixte a été admis sans conteste par tous les aliénistes et dernièrement, un de ses plus brillants élèves, le professeur Bail, en faisait le sujet d'une de ses leçons à l'asile Sainte Anne, sous le titre des Frontières de la folie (2).
Qu'est-ce donc que l'état mixte ?
Autrefois on se persuadait généralement, et aujourd''hui quoiqu'à un degré moindre on se pe.'suade encore qu'entre la folie et la raison il existe une ligne de démarcation bien tranchée, que de ces deux termes l'un exclut nécessairement l'autre, ce qui faisait dire à un illustre orateur qu'il suffisait d'un quart d'heure de conversation avec un homme pour savoir s'il était aliéné ou sain d'esprit.
Cela est vrai si l'on entend parler de la folie proprement dite, de la folie déclarée, car alors qu'il y ait ou non appréciation par le sens intime des perversions de l'esprit, les actes intellectuels, soit d'une manière générale, soit dans une certaine
(ij Moreau (de Tours). Union Médicale, 1859. {1) Benjamin Bail. Les frontières de la Folie, (Encéphale, 1883.) Voy. aussi Cullerre, Les frontières de Li Folie, 1888.
ÉTAT MIXTi-:
limite, par l'absence de spontanéité et de libre arbitre, sont frappés d'un vice radical. Dans ce cas, nul doute n'est possible : on est fou, ou on ne l'est pas.
Mais la question est bien autrement difficile à résoudre lorsqu'on se trouve en présence de ces modifications particulières de l'intelligence, modifications dont la nature est telle qu'on est forcé de porter sur les individus chez lesquels on les observe, un jugement contradictoire, de rendre hommage à leur capacité, disons plus, à leur génie, sans pouvoir se défendre de la conviction qu'on a affaire, à certains égards du moins, à des esprits non pas seulement bizarres, excentriques, mais positivement dérangés. Ces modifications apparaissent alors comme un mélange de folie et de raison, une sorte à^éiat mixte qui est comme la résultante des conditions psychologiques propres à ces deux modes d'être des fonctions intellectuelles.
Sous l'influence d'une foule de circonstances, de conditions physiques ou morales, de prédispositions héréditaires, la constitution intellectuelle peut être modifiée de telle manière qu'elle porte une empreinte également claire et profonde du délire et de la raison.
Il n'est pas question ici d'un mélange sans fusion réelle de pensées raisonnables et de pensées déraisonnables, ainsi qu'on le voit chez certains individus qui tout en délirant dans leurs actes comme dans leurs pensées, dans leurs sensations ont conscience de leur délire, apprécient le désordre de leur esprit et luttent contre de funestes entraînements, non plus que de cet autre, qui en dehors
de certaines idées, d'une idée mère, pour ainsi dire, à laquelle, en vertu des lois même de l'organisme intellectuel, une ou plusieurs séries d'autres idées viennent se rattacher,et qui en dehors de ces idées est parfaitement raisonnable, mais nous avons en vue ici une manière particulière de sentir, pouvoir imaginer, juger, etc., qui sans être positivement celle d'un aliéné, n'est pas à meilleur titre celle d'un individu sain d'esprit. C'est le croisement des races transporté dans l'ordre moral. 11 s'agit d'une classe d'êtres à part, véritables métis qui tiennent également du fou et de l'homme raisonnable, ou bien de l'un et de l'autre, à des degrés divers.
Uétat mixte a une double origine : il peut être dû:
1° A des conditions d'hérédité, 2° à des conditions spéciales propres à la constitution, à l'idiosyncrasie des individus; mais nous avons assez longuement parlé de l'hérédité pour qu'il soit utile d'y revenir ici. Nous avons dit de combien de manières, par quelles voies directes ou indirectes on pouvait atteindre le dynamisme mental^ exercer sur les fonctions de l'intelligence une influence, qui, pour avoir été méconnue jusqu'ici,, n'en est pas moins réelle et dans certains cas, active, prépondérante. Nous avons démontré également que l'influence exercée par un état spécial du système nerveux, n'a pas la même puissance, s'ûbserve moins communément, mais est tout aussi incontestable. Or, ces diverses considérations résultant de travaux spéciaux et que nous ne pouvons analyser ici, il est permis de conclure qu'il
ÉTAT MIXTE
existe une classe d'êtres à part, qui ne saurait être confondue ni avec celle des hommes jouissant de toute leur raison, ni avec celle des aliénés proprement dits : c'est une classe intermédiaire qui a sa raison d'être dans les lois d'hérédité et dans certaines dispositions organiques . Certaines intelligences peuvent être regardées comme une sorte de mélange, un composé réel et non fictif, métaphorique, de folie et de raison, d'idées fausses,, délirantes et de pensées vraies, marquées même de l'empreinte du génie.
Pourquoi ces intelligences ont-elles été méconnues si longtemps ? parce qu'on n'a pas apprécié l'action cérébrale comme elle devait l'être, parce qu'on n'a envisagé que les deux points extrêmesde raison absolue et de délire. On a méconnu l'état intermédiaire parce qu'on le regardait comme une impossibilité, quia absurdum.
Une observation un peu longue peut-être, mais très complète, indiquera nettement cet état :
M... naquit bien conformé : à 7 mois il fut pris de convulsions très fortes qui durèrent deux jours et à la suite desquellesil fit une maladie de 6 semaines. Après cela il revint à la santé et fut regardé par XovX le monde comme un enfant « exceptionnel pour sa précocité intellectuelle ».
Jusqu'à 4 ans, il fut sujet à quelques petites affections du. jeune âge et une hernie inguinale très douloureuse tourmente ses premières années. Jusqu'à i3 ans, il fut très gai et d'une exaltation très grande dans ses jeux. Il était du reste bon envers ses camarades, son père et sa mère.
Vers cette époque il fit une grave maladie : guéri de cetteaffection, se trouvant un jour dans les rues de L... il se mit sans motif à injurier son père. Poussé à bout, celui-ci lui donne un soufflet et n'y pense plus. Quelque temps après il se mit à
FORMES l'URKMEXT PSYCHIQ.UES
cracher sur tout ce qui l'environnait croyant ainsi faire fuir les revenants qu'il voyait tout autour de lui.
Jusqu'à 14 ans, il continua à voir des revenants et à les repousser de la manière précitée. En même temps il était sujet à des colères terribles dans lesquelles il cassait et brisait tout. A ce moment les voisins de la famille exigèrent qu'elle se séparât de son enfant, ne voulant plus rester auprès d'un fou. Il fut placé au Work House d'où après 9 mois il s'échappa.
Au sortir de cette maison, les mêmes scènes se renouvelèrent et son frère commença, au dire de M° M... à éveiller en lui le sentiment de la haine envers ses parents.
Il y réussit et bientôt le jeune homme se prit d'une grande aversion pour son père. Il ne témoigna pas encore de haine pour sa mère.
Jusqu'à 17 ans il resta à L... Depuis quelques années il donnait de grands coups de pieds dans le vide. Ses parents avaient remarqué que c'était sous l'influence de la grande fatigue et du dernier quartier de la lune que se développait de préférence son agitation.
A cet âge, il arrivait à Paris sachant lire et écrire, mais n'ayant jamais pu apprendre à calculer. Son père attribue son ignorance non pas à son ineptie, mais à son mauvais vouloir, pour le calcul excepté cependant. Aussitôt son arrivée à Paris, il commença à se promener dans la capitale. Il passait sa main sur sa tête comme sur un chat et continuait toujours à donner de grands coups de pieds dans le vide.
A cette époque sa haine pour sa mère commença à se révéler. Mots grossiers, coups, violences pour lui faire nettoyer ses chaussures, pour lui donner à manger... Il n'épargna rien à cette mère trop faible qui n'osait se plaindre à son mari. Au bout de deux mois de séjour à Paris, il entra comme petit clerc chez un avoué, où il remplit toujours avec beaucoup de zèle ses occupations. Seulement dès lors il eut d'autres idées. 11 se crut tourné en ridicule par tout le monde, se désespéra hautement auprès de sa famille du peu de charmes de ses traits, ■déplorant surtout la trop grande longueur de son nez, qui, disait-il, le faisait paraître laid.
Vers le 2 ou 3 août, sa mère, à la demande des voisins qui ne voulaient plus être témoins des scènes horribles qu'il faisait, fut obligée de lui louer une chambre. Il y était depuis quel-
ÉTAT MIXTE
ques jours lorsqu'il vint un soir pour dîner avec elle. Il enferma alors sa pauvre mère dans sa chambre, la força comme cela lui arrivait souvent de lui tenir la cuvette pour qu'il pût se laver les mains, la rudoya et la battit tellement que la pauvre femme ne put retenir ses cris. Les voisins accoururent, firent céder la porte et le père le saisit aux cheveux. Mais le jeune homme parvint à se débarrasser de son père et courut se jeter sous les roues d'une voiture qui passait dans la rue. Son frère l'arrêta à temps, mais les témoins de cette scène firent une déclaration au commissaire de police qui le fit conduire à Bicètre où il entra dans le service du D'' Moreau de Tours, le II août 1859.
Malgré son infernal caractère, les personnes étrangères à la famille, excepté pourtant les voisins de ses parents, n'eussent jamais soupçonné ses excentricités car il sut toujours se contenir en présence des personnes qu'il ne connaissait pas.
Depuis son entrée à Bicétre, le jeune M... n'a jamais été agité ni méchant envers ses camarades ou ses parents. Il attribuait son agitation à des excès de boisson. Il nous apprit alors que son père le traitait de fou et le frappait de grands coups de poings sur la téte et nous fit un tableau si horrible de la -léchanceté de son père que nous atlendions avec impatience la visite de ce dernier pour lui faire comprendre tout l'odieux de sa conduite envers son fils.
Mais le père nous apprit alors que l'histoire des excès alcooliques était complètement fausse, qu'il ne lui avait jamais donné de coups et que loin de là, lui et sa femme avaient toujours été pour cet enfant d'une tendresse et d'une faiblesse beaucoup trop grandes.
Depuis que le jeune M... a su ([ue son père nous avait instruit sur sa conduite, il ne cesse de faire entendre des paroles de repentir et de promettre une affection sans bornes aux siens et à ceux dont il a méconnu la bonté. Malgré cela il continue à leur envoyer des lettres pleines de mensonges, accuse leur trop grande bonté d'être la cause de sa méchanceté. Il écrit à ses parents que sa séquestration, est une punition bien sévère, les prie, puis les menace de se suicider, disant qu'on lui fait porter des sabots de 14 livres, qu'on le fait travailler comme un forçat (ce qui est complètement faux), enfin dans une dernière visite de son père et de sa mère, il leur fit
une scène telle que le D»" Moreau de Tours crut devoir punir par la douche. Il jure ses grands dieux d'être désormais le
meilleur des fils Belles promesses qui s'en vont bien vite
en fumée !
L'histoire des antécédents héréditaires est des plus intéressantes : et suffit pour faire comprendre le rôle qu'elle a joué dans l'état mental de notre jeune malade.
La mère du jeune M... a, jusques à 12 ans été rieuse et enjouée comme tous les enfants : à 12 ans, sans qu'on pût s'expliquer pourquoi, elle devint tout à coup timide à un degré inouï, au point de n'oser parler à personne ; à 13 ans elle fut réglée et l'établissement de ses menstrues ne lui donna aucun malaise. Mariée à 18 ans, pendant 3 ou 4 ans, sa timidité persista au point que les personnes qui ne la connaissaient pas, la regardaient comme faible d'esprit. Quelques temps avant son mariage elle était devenue très peureuse. Le moindre bruit la faisait tressaillir. Un jour, se trouvant à Tours, elle vit sortir de l'hôpital des étudiants qu'elle prit 'pour des fous. Sa peur fut si grande qu'elle s'évanouit et perdit connaissance. Mi^e M... encore en ce moment est craintive et le bruit lui fait peur. Elle ne se rappelle pas si dans son jeune âge elle a eu des convulsions.
M«>eM... est mère de trois enfants. L'aîné est marié et n'a jamais été atteint de convulsions .• il n'a jamais doimé aucun signe de trouble mental, seulement il a pour ses parents une haine très forte. Nous avons vu le rôle qu'il a joué par rapà son frère, notre malade.
Le deuxième enfant est une fille âgée de 31 ans et dont la santé soit au physique soit au moral a toujours été bonne.
Le troisième enfant est le sujet de notre observation.
Pendant sa dernière grossesse, M™^ M... dit avoir éprouvé une très vive frayeur.
M™9 M.,, est une femme de 50 ans environ, présentant le type de la bonté, de la faiblesse du caractère et peut-être de l'esprit.
Le père de M™» M... d'origine écossaise partit pour les Indes étant tout jeune. A 16 ans il se mariait avec une femme de ces colonies, née dans le pays, et à 30 il mourait après avoir eu II enfants et avoir dissipé au jeu toute sa [fortune qui était considérable.
ÉTAT MIXTE
L'oncle de ce monsieur était fou par moments. Cette folie éclata à la suite d'une chute qu'il fit sur la tète en tombant de cheval. Son agitation dans ses moments de folie était très grande.
Relativement au père, voici ce que nous avons appris tant sur lui que sur sa famille :
M. M... a toujours joui d'une bonne santé. La mère de M. M... était sujette à des colères terribles dans lesquelles elle perdait la raison. Le père de M. M... le grand-père de notre malade était de même très irascible dans sa jeunesse. Une tante paternelle de notre malade a des moments où elle se défie d'elle-même pour la momdre chose, se croyant incapable de ne rien faire bien. Enfin, un petit cousin paternel du jeune homme s'est noyé en 1848, dans la crainte de se voir dépouiller de tous ses biens par la révolution qui venait d'éclater.
Du côté de la grand mère paternelle du jeune homme, un cousin fou, halluciné, se croyant poursuivi par des génies, est mort à Charenton où on avait été obligé de l'interner.
Si nous avons tenu à citer cette observation in extenso c'est qu'à elle seule elle constitue l'histoire de l'état mixte : elle nous a permis de passer en revue les diverses circonstances qui peuvent influencer l'exercice des facultés morales, leur imprimer un cachet particulier qui, sans effacer le caractère normal, leur donne plus ou moins de ressemblance avec celle des aliénés. L'analyse des antécédents de la famille nous a montré par combien de voies directes ou indirectes l'hérédité pouvait atteindre le dynamisme mental, exercer sur les frontières de l'intelligence une influence qui, pour avoir été méconnue pendant de longues années et être, en quelque sorte, enveloppée de mystère, n'en est pas moins réelle et dans certains cas active et prépondérante.
D'un autre côté nous avons vu aussi qu'il fallait
tenir compte des conditions spéciales propres à la constitution, à l'idiosyncrasie de l'individu. Ce n'est donc qu'en ayant égard à ces faits que l'on peut pénétrer ce mystère de certaines organisation intellectuelles demeurées jusqu'ici incompréhensibles parce que leur raison d'être était restée méconnue. »
Enfants prodiges. — Nous avons rapidement indiqué ce qu'il fallait entendre par Etat mixte. On ne sera donc pas étonné de retrouver dans ce travail l'étude d'une classe d'individus qui ne sont pas fous, tant s'en faut, mais qui n'en présentent pas moins un caractère spécial, bizarre, frappant par son étrangeté les yeux les moins prévenus. Ces enfants sont de véritables candidats à la folie, et plus que tous autres, aptes à devenir aliénés à une époque plus ou moins éloignée et souvent sous la cause la plus futile, la plus insignifiante en apparence. Nous voulons parler de ces enfants prodiges, de ces enfants génies qui frappent d'étonnement tous ceux qui peuvent les connaître, ou même simplement ceux qui ne les connaissent que par le récit qu'en ont tracé leurs contemporains.
Chez ces enfants, l'organisation, et nous entendons par là la spécificité du système nerveux, a la plus grande part dans les phénomènes moraux dont nous avons à nous occuper. (Nous ne faisons que les signaler ici, car nous leur consacrons un long chapitre à la fin de cet ouvrage.)
La description que nous avons donnée sur l'état mixte nous sert de transition avec d'autres états beaucoup plus graves, beaucoup plus sérieux, qui