‹ La folie chez les enfantsChapitre 63 sur 64 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'aliénation mentale, lorsqu'elle survient dans le jeune âge, ne semble pas devoir donner lieu à une thérapeutique spéciale. Comme chez l'adulte, les mêmes moyens doivent être mis en usage, en observant toutefois les règles imposées pour l'administration des substances médicamenteuses. Nous nous élevons contre l'emploi trop fréquent et souvent inconsidéré des opiacés ; il faut être extrêmement l'éservé dans leur administration et il serait même préférable de les proscrire. C'est là une règle que nous nous sommes depuis longtemps posée en principe et dont nous n'avons eu qu'à nous louer.

Lorsque les sédatifs sont indiqués, il est préférable de recourir à l'hydrothérapie sous toutes ses formes, douches, affusions, linge mouillé, bains prolongés surtout dont l'action est pour ainsi dire constante. On trouvera dans la gymnastique et les exercices corporels de précieux auxiliaires pour le traitement de certaines formes de maladies, soit à titre de distraction,comme dans la mélancolie, soit comme régulateurs des mouvements dans quelques -affections nerveuses, la chorée par exemple. Si dans certains cas il est utile de supprimer toute occupation intellectuelle, toute lecture, tout travail, dans d'autres au contraire où un puissant dé-

rivatif semble exigé, on doit s'efforcer d'appeler l'attention de l'enfant sur un sujet spécial, le lui faire approfondir,et en cela l'étude des beaux-arts, des langues vivantes rendront de signalés services.

Mais si le traitement de Taccès confirmé ne présente rien de bien particulier, il ne saurait en être de même du traitement prophylactique, du traitement qui doit avoir pour objectif la protection de l'enfant contre le fatal héritage qui lui a été légué par les siens, terrible épée de Damoclés constamment suspendue sur sa tête ! Quel triste sort, en effet, que celui de l'héréditaire ! Candidat perpétuel à la folie, le motif le plus futile en apparence peut déterminer l'explosion des phénomènes les plus graves. C'est avec la plus grande sollicitude qu'on devra diriger sa vie, la suivre dans ses moindres actes. L'existence au grand air, le travail des champs, les distractions les plus diverses, l'absence du travail intellectuel forcé, assidu, la suppression d'émotions vives, seront les grandes indications hygéniques qui doivent présider à la vie de ces infortunés.

Fortifier le corps avant l'esprit est une règle dont on ne doit jamais se départir.

On a beaucoup parlé dans ces derniers temps (et la question est malheureusement loin d'être résolue) du surmenage intellectuel de l'enfance. Plus que tout autre, peut-être, nous sommes effrayés de ce travail forcé et exagéré qui, aujourd'hui, est la conséquence des programmes nouveaux imposés à nos enfants. Ce ne sont pas seulement des médecins qui protestent énergiquement contre cet abus: les parents, les professeurs eux-mêmes s'accordent

à reconnaître que le cerveau de l'enfant est immodérément surchargé.

A quoi aboutit en effet ce luxe de matières dans l'enseignement ? Nous n^'hésiterons pas à le dire, à user prématurément les forces psychiques de l'enfant. Son cerveau encore à l'état de formation se prête merveilleusement, il est vrai, à ce mode d'éducation : l'enfant apprend facilement, il semble s'assimiler aisément ce qu'on lui enseigne, mais cette assimilation n'est que superficielle. On donne au jeune être un aperçu de toute chose, il peut presque parler de tout ; livré à lui-même, approfondira-t-il ce qu'on lui a appris ? Combien plus tard, se bornant à ces premières notions, viendront grosSir la grande famille des déclassés I

Semblable à ces plantes de serre chaude qui, surchauffées produisent en plein hiver, hors de saison, les fleurs les plus belles, les plus ôdorantesî les fruits les plus exquis, puis s'étiolent et végètent après cet effort hors nature, l'enfant s'étiolera vite : il deviendra un être inutile à la société.

Malingre, chétif, sans cesse en proie aux affections les plus diverses, son intelligence fatiguée outre mesure ne veut plus et ne peut plus retenir,ni apprendre. A peine au début de la vie, il est déjà usé. Son système nerveux seul, sans cesse surexcité, est toujours en ébullition : les phénomènes les plus simples prennent pour lui des proportions formidables et occasionnent les accidents les plus graves. Si ce malheureux enfant se trouve entaché de tare héréditaire, sa destinée est plus terrible encore.Sous le coup de cette fatale hérédité qui le menace, il déraillera à la moindre occasion et de tout

ce beau travail des premières années, de ces succès éclatants des concours. Q.ue restera-t-il ? un être qui tôt ou tard finira ses jours dans un asile si la inort n'est pas venue mettre un terme à une existence si précaire.

Regardez au contraire celui dont les premières années ont été, dirons-nous, dirigées normalement, suivant le vœu de la nature ; paisiblement, petit à petit, il a classé sans fatigue, sans secousse, dans sa mémoire, les différentes matières de renseignement.

. Pour cet enfant, on a su faire une large part aux exigences- du corps. A l'âge où ses camarades étoiles commencent déjà à décliner^ lui^ au contraire, entre dans la vie plein der vigueur et de force, capable de comprendre la destinée qui lui est réservée, de juger sainement la ligne de conduite qui lui est tracée. Le phys'que reflète le moral ; pi^éparé pour la lutte, il luttera avec avantage : en pleine possession de lui-même et de ses moyens, il les utilisera au plus grand profit de tous (i).

Celui-là sera, nous ne dirons pas à l'abri des accidents mentaux ou nerveux qui pourront se produire chez lui, iTiais il offrira une plus grande somme de résistance à tous les déboires inhérents ici-bas à notre destinée.

Pour une vaine satisfaction, pour une fausse gloriole de voir ses enfants couronnés, de s'entendre féliciter sur leur succès, que sont coupables les

(i) On a remarqué, dit Guislaiii, leçons sur hs plircnopathies. (Gand. T. II, p. 33) que c'est moins la ville que la campagne qui fournit les génies les plus solides.

parents qui loin de les arrêter dans cette voie désastreuse, ne savent au contraire que les pousser, les exciter à travailler, encore et davantage !

F. Voisin a tracé un saisissant tableau de l'aveuglement de certains parents (i), et du triste sort réservé à ces enfants. « A peine l'enfant manifeste-til ses heureuses dispositions, que nous le sacrifions à notre égoïsme, à nos sentiments, à notre orgueil, à notre vanité. Au lieu de nous borner aux soins touchants que réclament sa faiblesse et ses misères, de ne le laisser recevoir que des instructions lentes et successives de la nature, et de prolonger autant que possible le sommeil du cerveau, nous l'enlevons à la tranquillité de la vie végétative qui lui est si nécessaire, nous le faisons sortir de sa place, nous le conduisons partout avec nous, nous le faisons asseoir à nos tables et figurer dans nos cercles : aussitôt qu'il y paraît, soit par amour des enfants, soit par bienveillance, soit par crainte, soit par flatterie, soit par calcul, soit pour jouer avec lui-même un rôle, il devient l'objet de Tattention universelle ; nous lui faisons alors déployer son ballot et débiter ses sornettes. Nous frappons ses sens par des impressions vives et prolongées ; nous excitons son esprit par toutes sortes de moyens : la moindre exclamation qui lui échappe devient l'objet d'un commentaire, et le geste le plus insignifiant est à l'instant même interprété de manière à donner la plus haute idée de sa capacité. Nous mendions presque et pour nous

(l) F. Voisin. Des causes physiques et morales des maladies mentales. Paris 1826.

et pour lui des applaudissements, et nous arrivons ainsi au résultat déplorable indiqué au commencement de ce paragraphe, à l'épuisement de ses forces intellectuelles ou à leur prédominance ; dans ce dernier cas on devine aisément le malheur de sa position.

Extraordinaire sous un ou plusieurs rapports,, enfant ordin"^ire sous tous les autres, rempli de prétentions, sans expérience et sans docilité, il ne peut à raison de son esprit trouver l'emploi convenable de ses facultés. Il n'a presque pas à opter : il ne peut donc prendre que de mauvaises ou fausses directions ; et, si comme je viens de le dire, par un concours de circonstances aussi fâcheuses, ses moyens, par une exception singulière, ne s'affaiblissent pas bien manifestement, à vingt-cinq ans, il va infailliblement augmenter le nombre de ces artistes ou de ces beaux esprits que nous voyons tous les jours dans le monde, qui, avec toute leur supériorité, ne savent organiser ni leur bonheur, ni celui de leur famille et qui, après avoir encouru par leur inconduite ou leurs travers, le mépris ou la pitié publique, tombent dans le plus affreux dénûment, accusent la fortune d'injustice, et vont, comme aliénés, ou comme malheureux, achever dans les hôpitaux une existence qu'ils auraient pu, étant mieux dirigés dès l'enfance, embellir pour eux-mêmes et rendre en même temps beaucoup plus utile et beaucoup plus honorable... »

Qui à une distribution de prix n'a été frappé de la physionomie spéciale, caractéristique même, de la plus grande partie de ces lauréats que leurs ca-

marades, dans leur langage imagé, appellent « des bêtes à concours »? Petits, malingres, rabougris, il semble qu'un souffle les jetterait à terre. Voyez, au contraire, ces gros garçons joufflus, bien portants qui applaudissent de grand cœur aux succès de leurs condisciples, mais qui eux ne connaissent pas le chemin de Testrade : ceux-là, soyez-en sûr, ne tiennent pas la tête de la classe, ils ne font pas honneur à leurs professeurs ! Mais patience, attendez, vous les verrez plus tard reprendre le dessus, et dans la vie ils auront bien vite tracé leur chemin. Et cela, parce que leur esprit s'est développé concurremment avec le corps suivant les lois de la nature. Ils arrivent aux études sérieuses dans les conditions les plus favorables ; leur cerveau a atteint doucement, sans secousse, son développement normal : il est devenu apte à profiter des leçons qu'on veut bien lui inculquer. Certes il y a des exceptions. Tel qui au collège était toujours dans les premiers le sera encore plus tard et deviendra un homme qui fera honneur à ses concitoyens. Celui-là aura tenu sa promesse. Mais, prenez les palmarès des concours : que sont devenus les lauréats dont le nom s'étale à chaque page } Quelques-uns seuls ont percé, quelques-uns seuls se sont illustrés. Le fait est incontestable, mais ils sont en minorité. Ici encore l'exception confirme la règle.

Il ne faut pas cependant, des lignes qui précèdent, croire que nous répugnons aux bonnes études, aux leçons données avec tant de perspicacité et de dévouement par tous ceux qui ont choisi la voie ingrate de l'enseignement. Ce serait mé-

connaître la tâche si élevée et si méritoire du corps enseignant ; comme tout le monde nous reconnaisons l'absolue nécessité d'études fortes et sérieuses. Ce que nous critiquons, c'est la façon dont certaines personnes comprennent l'éducation ; on veut aller trop vite, on veut recueillir des fruits avant l'époque voulue sans tenir aucun compte des dangers que cette manière d'agir peut entraîner dans l'avenir. C'est surtout aux parents que nous nous adressons ici, et à qui nous ne saurions trop l'ecommander la prudence. Qu'ils aient toujours présente à l'esprit cette maxime que « pour faire de bon cerveau il faut d'abord faire de bons muscles. » Qu'ils sacrifient la satisfaction de voir leur enfant tenir la tête de la classe, si ce doit être aux dépens de la bonne santé physique. Nous entendons des pères nous dire : « Nous ne poussons pas l'enfant — son amour pour l'étude est naturel, il n'aime que ses livres — etc..» Sans doute il ne faut pas étouffer le germe de leurs talents, mais il ne faut pas non plus, de crainte de les épuiser ou de les rendre trop prédominantes, exercer des forces qui sont déjà trop actives. C'est alors plus que jamais qu'il faut les enrayer dans leur élan ; loin de les encourager, de les pousser, il faut au contraire les retenir ; il faut les forcer à jouer, à se distraire, et sui^tout à se distraire et à jouer véritablement ; car il y a jeu et jeu ou pour mieux dire, manière et manière de jouer. Remarquez un de ces travailleurs forcenés en récréation : il n'a pas l'allure d'un camarade moins porté que lui au travail : tandis que ce dernier jouera franchement, dépensera ses forces de la manière la

plus avantageuse par lui, qu'il présentera une gaieté communicative et de bon aloi, l'autre continuera gravement sa promenade dans la cour, causant science, littérature, beaux-arts, avec des camarades aussi travailleurs que lui ; à peine un sourire fugitif effieurera-t-il ses lèvres, et si, par une grave dérogation à ses habitudes, il daigne se mêler aux jeux communs, il le fera d'un ton compassé, il sautera sur place à la manière des jeunes enfants ; sa pensée n'est pas au jeu. Tout en courant son esprit le reporte, malgré lui, à ses devoirs, à ses leçons.

En bonne conscience peut-on exiger d'un pareil sujet un développement physique normal ? Nous ne le croyons pas.

Toutes les forces vives disponibles sont accaparées par le système nerveux, aux dépens des forces physiques. Or qu'arrive-t-il le plus souvent lorsqu'un de ces enfants subit l'influence d'une de ces maladies si fréquentes dans le jeune âge.?

Présentant moins de résistance à la maladie, celle-ci revêtira un caractère plus grave : le délire se produira presque constamment dans le cours de l'afiection et pourra amener des complications mortelles. Si la guérison a lieu, la convalescence sera longue, difficile, et souvent il restera une obnubilation notable des facultés intellectuelles. Nous ne disons là rien que personne ne sache et n'ait été à même d'observer.

Nous savons bien malheureusement que nous prêchons dans le désert. Les gens convaincus n'ont pas besoin qu'on leur indique ce qu'ils ont

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à faire, et ceux qui ne veulent rien entendre ni rien comprendre souriront enlisantces lignes : «Ce sont des utopies, diront-ils, il n'y a pas de danger — on ne pousse pas l'enfant, au contraire — mais c'est dans sa nature — il a toujours eu une bonne santé et tout en étant mignon il se porte bien etc. » ettoutes ces réponses analogues de gens qui ne veulent pas voir ni toucher l'écueil qu^on leur signale et sur lequel on appelle leur attention, indiquent un aveuglement volontaire contre lequel onest vite désarmé. Il ne faut pas désespérer cependant : la lumière se fera éclatante et par la force même des choses on arrivera à l'exacte observance des grandes lois de l'hygiène et physique et morale, lois qui longtemps méconnues ont enfin conquis la place qu'elles auraient dû toujours occuper.

La grande théi'apeutique morale de l'enfance doit donc être surtout et éminemment prophylactique. Il faut savoir lutter avec avantage contre les prédispositions fâcheuses qui planent sur certains ndividus et qui en quelque sorte président à leur destinée morale et intellectuelle. Fortifier le corps tout en imprimant une saine direction aux facultés psychiques, telle est la loi qui doit primer toutes les autres.

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