‹ La folie de Jésus (volume 2)Chapitre 150 sur 298 · Évangile de lohanan bar-Zébadya, XVII · texte numérisé non relu

Évangile de lohanan bar-Zébadya, XVII

LES VOIES DE FAIT CONTRE LES MARCHANDS ^i

il déchargea sa colère sur les marchands et les changeurs du temple.

Encore qu'il les traitât de brigands, ce n'était pas du tout, comme on renseigne dans les séminaires, pour purifier la maison d'Élohim. Cette supposition de nos modestes brahmanes à l'égard des « vaysias » associés à lenr fortune est, au surplus, fort impertinente. Si les commerçants en général et si les « marchands de bons dieux » en particulier ne sont pas tous d'une scrupuleuse propreté morale, si, par ces temps d'exploitation capitaliste, les plus honnêtes d'entre eux seraient fort embarrassés pour dire où finit le gain et où commence le vol, ils ne sont pas beaucoup plus malpropres que la plupart de leurs contemporains. Et puis parler de la purification du temple dans une religion où chaque église a son arrièreboutique d'objets de piété et qui a transformé le paisible village de Lourdes en un immense bazar, n'est-ce point parler de corde dans la maison d'un pendu ?

Quoi qu'il en soit, au temps de leschou bar-Iossef , le commerce des offrandes existait dans tous les temples et, pas plus à Hiérusalem qu'ailleurs, pas plus par le fils du charpentier de Nazareth que par les autres Juifs, il n'était considéré comme entraînant une souillure. Bien plus, leschou bar-Iossef achetait, chaque année, aux nourrisseurs de la Cour des golm l'agneau garanti de la Paskhft, comme sa mère leur avaitacheté les pigeons garantis des relevailles. En chargeant comme un buffle ces honnêtes commerçants, il n'a donc nullement songé à accomplir une œuvre de purification morale. Il était d'ailleurs incapable de s'élever à une pareille conception. Celui qui offrait l'intendant infidèle en exemple à ses disciples ne pouvait blâmer le commerce, si indélicat qu'il fût.

A quel mobile obéissait donc leschou bar-Iossef ?

A l'orgueil et à la haine. « Le Fils de l'Homme » a voulu

chasser de la « maison de son père » les plus irréductibles parmi les antiieschouites qu'il y rencontrait. Son acte fut essentiellement égoïste et ne revêtit aucun caractère moral. Essayons d'en comprendre la genèse.

Il n'est point de gens plus sceptiques au point de vue religieux que les fournisseurs d'église. Pour ces trafiquants, le théâtre sacré n'a point de mystère. Ils en connaissent Tarrière-scène, de la cantonade au chauffoir. Ils savent se diriger entre les praticables et longer les trappes sans tomber dedans. Rien ne leur est caché, ni le crade qui enlève les anges, ni le truck qui amène le paradis, ni la frise qui imite l'enfer. Ce sont eux qui allument la rampe et qui, sur la herse, disposent les lampions. Ils savent comment le céraunoscopion vomit le feu céleste et comment le brontéon imite le bruit du tonnerre. Le hoquet dramatique ne les émeut plus. Us reçoivent les confidences du compositeur et du librettiste, du metteur en scène et du costumier, de la duègne et de la prima-dona. Le chef de claque et le vendeur de contremarques leur glissent dans l'oreille des secrets précieux et, à force de voir jouer les diableries du répertoire et de taper sur le ventre du Deiis ex machinât ils en arrivent à n'avoir plus aucun respect des diables, ni aucun amour des dieux.

Mais, tout en méprisant secrètement le prêtre, le fournisseur d'église est du parti prêtre, par goût, par intérêt, par nécessité. Il vit de la dévotion, de la piété, de l'orthodoxie, et tout illuminé (l'illuminé cache toujours un hérétique) est son ennemi personnel. Et puis les inspirés distraient la clientèle et font déserter l'étalage à leur profit. On peut donc être certain que les marchands d'offrandes et les changeurs du temple de Hiérusalem rabrouèrent plus d'une fois le « Maschiah » de Nazareth et que, s'ils n'étaient pas des premiers à lui lancer des

pierres, ils lui décochaient des propos qui n'avaient rien de bienveillant. Assurément ils avaient été pour beaucoup dans son échec de la veille, lorsqu'il était entré dans le temple en conquérant et en maître. Quelque nouveau sarcasme fit déborder le vase et il fondit sur eux comme un ouragan.

Le voyez-vous, le sourcil froncé, la mâchoire serrée, Tœil en feu, pâle de la pâleur verdâtre des frénétiques, ramasser, tout tremblant, quelque corde ayant servi à amener du bétail et se jeter au milieu du bazistan. Tout le le monde fuit, bêtes et gens, dans une clameur d'épouvante. Les tables croulent avec leurs corbeilles d*argent, les cages sont renversées parmi les cris des oiseaux, leurs battements d'ailes, les mugissements et les bêlements des animaux dispersés.

Et voilà leschou bar-Iossef, seul, au milieu du terrain déblayé, au milieu de la cour conquise,

« empêchant que personne portât un ustensile à travers le temple ».

Ce fut un acte impulsif. Il fut soudain, brusque, explosif, foudroyant et dut être suivi d'un sentiment de satisfaction, d'assouvissement, de libération, peut-être aussi d'une dépression profonde. Ce fut un acte de désespoir.

Page 1