Léiut. Le Démon de Socrate.Pans
l'ambulomanie chez les aliénés 103
IV. N.y savetier de son état, se croit appelé à de hautes destinées. La grâce divine doit se manifester en lui par l'intercession de la Vierge Marie. Sous . Tinfluence de son délire, il parcourt le pays et chante des cantiques dans les villages ^
V. V., breton, né en i84i, est âgé de 64 ans. Il est fils d'un laboureur alcoolique, il compte plusieurs prêtres dans sa famille.
Il se croit le Fils de Dieu, éternel, infaillible, indispensable à lliumanité, qu'il doit juger un jour. Dieu est en lui et lui a confié une haute mission.
Depuis Tâge de 35 ans, il a des hallucinations visuelles et au* ditives de nature mystique. Il reçoit des ordres de Dieu.
Très exalté, il s'insurge contre son internement, qu'il qualifie de persécution, prononce des paroles sacramentelles et menace son aliéniste de châtiments terribles :
« C'est moi qui suis Jésus-Christ, dit-il. Je l'ai remplacé. Je suis en mon père et mon père est en moi. Je suis de toute éternité. C'est Dieu qui m'a choisi. J'avais demandé la conversion de tous les pécheurs et il m'a trouvé propre pour cela. Pour les individus que j'ai condamnés il faut que cela soit fait. Moi, je ne me trompe jamais, car je dis toujours la vérité. Vous ne pouvez rien faire sans moi... Vous me faites mettre dans la boue, vous jetez le bon Dieu dans le fumier. Votre intention est de me faire mourir. Je suis le Fils du Dieu vivant. Il me Ta fait connaître par ses inspirations, des extases d'absence, puis l'image miraculeuse... C'est par les couleursqueme viennent les ordres... Je ne serais pas Dieu si j'avais peur de vous parler. Si je ne me retenais pas, vous passeriez à la chaudière ce soir. »
C'est le langage de leschou bar-lossof.
Obéissant à des ordres hallucinatoires, il est venu de Nantes à Paris, afin de s'installer à l'évéché en qualité de « grand homme », et a manifesté l'intention de se rendre à Rome auprès du pape.
Il a communiqué son délire à sa femme et Ta obligée de Tac-
I. Jean-Marie Oupain. Élude clinique sur le délire religieux. Thèse de Paris, 1888, p. 49.
compagner, « lui déclarant qu*il fallait marcher, que Dieu le voulait* ».
VIL L'observation suivante est due à Emmanuel Régis.
Joachim H., marin breton, né en i85o, est âgé de 42 ans.
« Son grandpère paternel présenta, dans les dernières années de sa vie, des attaques d'épilepsie, probablement alcoolique. » Ses parents sont très religieux.
Il se croit l'Envoyé de Dieu et se pose en martyr. Il s'exprime avec clarté, éloquence et enthousiasme. Il pourrait, afflrme-t-il, parler devant une grande foule et convaincre les incrédules de sa mission divine.
« Le 25 juillet 1880, en rivière de Pont-Aven, son chemin de Damas, il fut touché jusqu'au fond du cœur et se jeta aux genoux de son frère en implorant son pardon. Celui-ci l'embrassa et l'encouragea de son mieux. Mais, le soir, notre homme ne put dormir. Vers minuit, il éprouva des sensations étranges de faiblesse. Il voulut appeler son frère. Impossible, il se sentait mourir. Alors, cherchant dans sa mémoire quelques bouts de prière sus autrefois, il se mit à réciter, tant bien que mal, VAve Maria et aussitôt tous ses malaises disparurent en même temps que la parole lui revenait. Voici, du reste, comment le malade a relaté lui-môme les principaux détails de cet événement mémorable de sa vie :
« Je ne pouvais dormir. A minuit^ je me sentis faiblir et toutes mes forces m'abandonnèrent. Je voulus appeler mon frère, je ne pouvais parler. Je me sentais mourir. Je cherchai dans ma mémoire quelque bout de prière : je n avais gardé en mémoire qu'un Ave Maria. Après l'avoir dit, je pus dire à mon frère :
« Je vais mourir, demande bien pardon pour moi à nos bbns « parents. »
— « Si tu te trouves mal, me dit-il, j'irai appeler un médecin. »
— a Inutile, lui dis-je, si tu veux que je vive, dis la prière que « notre bonne mère nous a appris. »
« Il se mita genoux. Moi, je ne pouvais bouger. Arrivé au Memo-
1. Roger Dupouy. Délire conjugal avec hallucinations. Revue de psychiatrie, 1906.
l'ambulomanie chez les aliénés i05
rare, je me sentis animé surnaturellement. Je saute en bas de ma cabane avec une agilité que je ne m'étais jamais connue, j'embrasse mon frère et lui dis ces paroles :
« Je promets d'être désormais un soldat de Jésus-Christ, de « faire sanctifier son nom autant que j'ai eu le malheur de le « blasphémer. J'irai, moi, où Dieu voudra; pour toi, tu resteras u consoler nos parents. Demain, à huit heures, il faut que nous « soyons à la chapelle de Pont-Aven. »
« Et nous nous recouchâmes. A huit heures, le lendemain, nous nous trouvions à la chapelle de Tendroit. Je fus m'agenouiller au pied d'une statue de la Sainte Vierge. Je pleurai à chaudes larmes, le bedeau voulait me mettre dehors, mais ce fut lui qui y fut mis. »
A la suite de cette escapade, Joachim H. fut interné.
« Le séjour du malade à l'asile d'aliénés de Quimper dura environ cinq semaines. Dès ce moment, son état mental se caractérise par du délire et des hallucinations de nature religieuse. Il sentait comme une ombre attachée à lui, qui le faisait agir et qui paraissait être le Saint-Esprit, tandis qu'il éprouvait souvent de grandes douleurs dans tous les membres, comme si une force puissante, le diable sans doute, les lui avait arrachés.
« Sorti de Fasile, H., sous l'influence d'une inspiration hallucinatoire du Saint-Esprit, refuse de suivre son frère qui partait, ce qui donne lieu à une scène qui nécessite sa réintégration à l'asile de Quimper. Il y passe cette fois sept mois, durant lesquels son délire s'accentue et s'affirme de plus en plus...
« Rien de particulier ne survient jusqu'en 1886. »
A cette époque, il lisait assidûment les évangiles, s'entretenait avec le Saint-Esprit et entendait, de temps à autre, dans son oreille gauche, des bruits qu'il attribuait aux démons.
Un jour, « se trouvant à bord, près de Chypre, et des matelots jouant à côté de lui, il crut entendre une voix du ciel sur Tordre de laquelle il se leva, quitta le bateau et s'en fut à terre dans un canot, sans vivres, sans argent, en pleine nuit. Il marche, inconscient, et arrive, un matin, dans un vieux couvent en ruines. Là, il passe vingt-six jours sans autre nourriture qu'un petit pain grossier donné par un berger et quelques fruits verts,
souffrant beaucoup, mais s'absorbant dans ses entretiens avec le Saint-Esprit. Cette épreuve terminée, le Saint-Esprit lui ordonne d'aller trouver l'agent consulaire d'une ville voisine, qui le fait ramener à Marseille, d'où le commissaire de la marine le dirige sur Vannes. »
Il s'occupe à peu près régulièrement jusqu'au 25 mars 1892, tout en s'entrelenant chaque jour avec le Saint-Esprit.
Le matin de ce jour, il ouvre un évangéliaire et tombe sur le passage suivant :
« Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs et môme sa propre vie il ne peut être mon disciple. »
Puis « le Saint-Esprit lui commande, pour réparer ses fautes «t les blasphèmes de l'humanité, de partir et d'aller droit devant lui, en s'arrôtanl sur son chemin devant chaque croix et devant chaque église. Il part aussitôt, pieds nus, ses sabots à la main, faisant halte devant chaque emblème religieux, se nourrissant de ce qu'il peut trouver, de têtes de choux, de pousses de vigne et de quelques morceaux de pain qu'on lui offre ». Il se dirige vers Lourdes.
« C'est ainsi qu'il arrive à Bordeaux, anéanti par la fatigue et les privations. Son délire, qui depuis le début affecte la forme religieuse ou mystique et semble aller en s'accentuant de plus en plus, se résume ainsi qu'il suit :
« Le Saint-Esprit, auteur de sa conversion, n'a cessé de s'occuper de lui, de le soutenir, de le guider et, depuis très longtemps, il se manifeste à lui, lui parle, lui dicte des ordres, le fait agir. C'est dans son propre corps qu'il se trouve. Lorsque l'inspiration a lieu, le malade entend du côté droit, dans sa poitrine, comme une voix intérieure, une pensée formulée, mais sans son, qui lui donne des conseils et des ordres. Souvent môme cette voix le fait penser, parler mentalement, quelquefois môme tout haut, comme aussi elle le fait écrire...
« Satan, de son côté, cherche à contrebalancer, à détruire celle influence divine et, par une permission spéciale de Dieu, qui désire éprouver son serviteur, le soumet à toutes sortes de tentations, h de véritables tortures physiques et morales. Il lui para-
l'âMBULOMAME chez les ALIÉISÉS 107
lyse les bras, les jambes comme de rélectricilé, il le pique avec des coups d'alêne, il l'exténue de fatigue ; enfin il agit sur lui mentalement. A cet égard, les choses se passent habituellement ainsi. A certains moments, le malade entend des bourdonnements et des cris sinistres, stridents, comme ceux des chauvessouris, dans Toreille gauche ; c'est Satan qui s'annonce et la tentation est proche. En effet, des images lubriques, faites des souvenirs de ses débauches antérieures, se présentent à lui, mais toujours sous forme purement mentale ou subjective, ou bien ce sont des railleries sur la valeur de sa conversion : a Voilà quelqu'un qui se croit le serviteur de Dieu et qui a fait ceci ou cela ; » ou bien enfin, ce sont d'affreuses pensées de blasphèmes et d'irréligion qui lui viennent comme par exemple « de douter de la pureté de la Sainte Vierge, parce qu'il a fallu qu'elle ait des relations avec un homme pour engendrer Jésus », etc. Tout cela, à Texception des cris du début, nettement auditifs, se passe dans l'intimité même de l'être et sans la participation d'aucun sens. Satan n'apparaît pas au malade, il ne lui parle ni extérieurement, ni intérieurement, il ne le fait pas non plus parler.
« Contre ces attaques et ces tentations H. résiste et lutte, soutenu par le Saint-Esprit et par le Ciel. Son arme est la prière. Quelquefois le signe de la croix lui suffit pour chasser Salan. D'autres fois la lutte est plus longue, plus pénible, plus douloureuse et alors il a recours à deux puissances spécialement favorables, la Sainte Vierge et saint Michel, « celui-ci parce qu'il a terrassé Satan, celle-là parce que son nom seul le fait trembler ». D'autres saints, tels que saint Bernard, interviennent aussi dans certains cas.
« C'est, on le voit, chez le malade, la lutte du mal contre le bien, de Satan contre Dieu, telle qu'elle existait si fréquemment dans les folies du moyen âge...
« Ce qu'il y a de particulier ici, c'est que le Saint-Esprit ne se borne pas à inspirer, à défendre, à diriger son serviteur, il le fait aussi parler et écrire. Ce phénomène ne se produit que dans la solitude et le silence et L. en est prévenu par un avertissement divin. Il sent alors sa langue remuer toute seule et faire des mouvements d'articulation, soit d'une façon muette, soit,
plus fréquemment, à baute et intelligible voix. Ce n'est plus alors, dit-il, sa parole ordinaire, son accent, sa diction, c'est une voix plus vive, plus animée, plus éloquente, s'exprimant dans un des dialectes qu'il connaît et rien ne le surprend davantage, à ce point de vue, comme de voir le Saint-Esprit ou saint Bernard parler par sa boucbe en bas-breton. Pour l'écriture, il en est de môme. A certains moments, mue par une force supérieure, sa main prend inconsciemment un crayon, un caillou et se met spontanément à tracer des caractères écrits, auxquels il demeure si étranger qu'il n'en prend connaissance qu'en les relisant.
« Tout cela Tétonne; il se demande encore parfois s'il n'est pas fou, mais le Saint-Esprit le rassure en lui disant que c'est lui qui l'inspire et le fait agir...
« Je me suis entièrement mis à sa disposition, dit-il, je lui ai tout consacré et cela solennellement ; aussi je ne suis plus maître de mon être, je suis l'esclave de Dieu. D'idées, je n'en ai plus, je ne puis faire un pas s'il ne le veut, pas plus que de parler. Le Saint-Esprit me dit ce que je dois faire, ce que je dois dire, ce que je dois taire. Vous me demanderez pourquoi je suis venu k Bordeaux, pourquoi depuis plus de deux mois j'ai fait plus de deux cent cinquante lieues, vous me demanderez « Où irez-vous « en sortant d'ici? » je vous répondrai à toutes ces questions : « Dieu a voulu, Dieu le veut, où il voudra. » Vous me demanderez quelle est l'utilité de ces voyages, de ces fatigues, de ces humiliations, de ces privations. Je les offre à Dieu en pénitence de mes péchés et de ceux de mes frères. Peu de monde comprend ce langage ; peu m'importe d'être compris des hommes, ce qui m'importe et à quoi je tiens c'est de faire en tout sa volonté. Vous me demanderiez : « Comment savez-vous que c'est Dieu (( qui vous demande tout cela ici? » Je répondrais : «Je connais la i( voix de mon Dieu aussi distinctement qu'un enfant connaît la « voix de sa mère. » On ne me charge pas toujours de commissions sans danger ; vous pouvez vous en rendre compte par la lettre que je suis obligé d'écrire au Ministre de la Justice et des Cultes pour son entrée à Vannes. Vous me direz : « Ils vous mettront en u prison. »Je ne sais, je suis obligé de faire ce que Dieu me dit. »
« Un point important à signaler, continue Régis, c'est que H<
l'ambulomânie chez les aliénés 109
commence à avoir des idées d'orgueil, sinon de véritable grandeur. Le seul fait qu'il se croit le serviteur élu de Dieu et du Saint-Esprit suffirait à établir cette tendance, qui perce encore dans maintes particularités de son attitude et de ses actes, par exemple dans le rôle qu*il s'attribue vis-à-vis de l'humanité sous le titre provisoire et faussement modeste * de frère pénitencier du Sacré-Cœur, dans les lettres qu'il écrit aux grands personnages politiques, enfin dans les conférences publiques qu'il se propose de faire, avec la permission 1. 1 l'inspiration du Saint-Esprit. »
« En résumé, les principaux s/mptômes présentés parle malade se caractérisent ainsi qu'il suit :
« 1" Le délire est chronique, systématisé, progressif, dénature religieuse ou mystique; il se résume dans la lutte, chez le sujet, de l'esprit du bien et de l'esprit du mal et se compose à la fois d'idées de persécution ou d'attaque (Satan), d'idées d'appui ou de défense (Saint-Esprit, Sainte Vierge, saint Michel, saint Bernard), enfin d'idées commençantes d'orgueil' et d'ambition.
« 2"* Les hallucinations sont multiples. Il y a d'abord des hallucinations tactiles ou de la sensibilité générale (électricité, coups d'alêne, etc.), puis des hallucinations auditives unilatérales (bourdonnements, cris de chauves-souris), enfin des hallucinations internes ou psychiques (voix intérieures).
« 3^ Les actes morbides sont le résultat de la subordination complète du malade vis-à-vis de son inspirateur céleste; ils consistent en actes de mortification (prières, jeûnes, expiation) et en actes offensifs plus ou moins graves (abandon des parents, désertion, attaques aux autorités, etc.).
« Au point de vue clinique, il faut remarquer que les hallucinations verbales psycho-motrices sont surtout fréquentes dans les folies systématisées et en particulier dans celles à caractère religieux ou mystique. Dans certains cas, comme cela s'observait communément chez les possédés du moyen âge, ces hallucinations ont un caractère pénible et c'est une puissance malfaisante, un des nombreux démons de l'enfer qui anime les malades
1. Cette fausse modestie se retrouve chez leschou bar-Iossef : « Je iai«... humble de cœur » lui fait dire Tévangéliste selon Lévi dit Matthia (XI).
iiO LA FOLIE nK JESUS
et parle par leur bouche. D'autres fois, au contraire, ces hallucinations ont un caractère agréable et il s'agit alors d'une des puissances célestes qui, par faveur spéciale, inspire Télu de son choix. C'est ce qui a lieu chez notre sujet, comme chez beaucoup d'aliénés théomanes et prophètes. C'est ce qui a lieu aussi dans le domaine du spiritisme, chez ces médiums intuitifs et parlants qui entendent la voix des esprits dans leur for intérieur ou qui, poussés par eux, disent des choses complètement ea dehors de leurs idées habituelles, de leurs connaissances, ou môme de la portée de leur intelligence...
« La véritable folie religieuse systématisée progressive, très fréquente autrefois, surtout au moyen âge, est devenue beaucoup plus rare aujourd'hui, au moins chez nous, car elle existe d'une façon relativement encore assez commune chez les peuples profondément attachés à leur religion. N'oublions pas à cet égard que notre malade est breton...
« Comme les persécutés, les fous religieux passent habituellement par trois périodes :
« i*» La période hypocondriaque ou d'analyse subjective (période d'inquiétude de Magnan), marquée surtout par des préoccupations pénibles relatives aux modifications morbides éprouvées par l'être psychique et physique ; 2? la période d'explication délirante, caractérisée par l'interprétation systématique des troubles ressentis, les uns les considérant comme des épreuves surnaturelles, émanées d'une puissance céleste ou infernale (fous religieux), les autres les regardant comme le résultat de l'aniraosité des hommes (persécutés) ; 3* la période de transformation de la personnalité, sorte d'apothéose finale dans laquelleles malades s'élèvent aux plus hautes grandeurs, les mystiques se disant prophètes, Jeanne d'Arc, évoques, papes, Jésus-Christ, Dieu le père (Ihéomanie), les persécutés devenant ministres, princes, empereurs, etc. (mégalomanie). Notre sujet n'est pas encore parvenu à cette phase d'exaltation dernière, mais il y touche et il ne tardera pas, selon toute apparence, à échanger vson titre actuel de frère pénitencier du Sacré-Cœur contre une des plus pompeuses dignités de l'armée de Dieu. Ce sera le couronnement de sa carrière pathologique.
l'ambulomànie chez les aliénés lli
tt J'ajoute que, comme la plupart des fous religieux qui se livrent très souvent à des actes morbides graves, H. est susceptible de se montrer dangereux et que, soumis aveuglément comme il Test à ses hallucinations, il peut, sous Tinfluence d'une suggestion délirante qu'il ne discutera pas, la croyant un ordre divin, se livrer à des injures, à des menaces ou môme à des attentats, visà-vis surtout des personnages qui détiennent le pouvoir et qui représentent pour lui les ennemis du ciel ^.. »
VI. Élie S., sommelier, protestant, né à Neufchâtel en i85i, appartient à une famille de dégénérés. Son cousin germain se lève dans les assemblées et annonce TÉvangile.
Lui-même est un masturbateur. « L'onanisme a persisté très longtemps, même après le mariage ; il ne pouvait avoir de relations avec sa femme. »
(i'est, par surcroît, un auto-mutilateur ; il se fit un jour des entailles au bras gauche.
A Técole et au régiment, il essayait de ramener ses camarades et ses maîtres ai respect de Dieu.
Il se croit possédé par le Saint-Esprit, qui lui parle en pensée et le fait agir: « Certes, assure-t-il, ce n'est pas moi qui agissais! »
11 déclame des versets de la Bible, qu'il accompagne de commentaires appris par cœur, et sa physionomie, ainsi que le timbre de sa voix, trahissent alors une émotion profonde.
Parfois «il tombe dans line sorte d'extase... Ses yeux, tournés vers le ciel, s'humectent de larmes ».
Il veut aller au ciel pour préparer, avec le Seigneur Jésus,, des places à ses amis, à ses parents et aux chrétiens.
En 1878 (27 ans), il cesse tout travail, quitte Neufchâtel et se met à voyager pour propager l'Évangile. Un jour, il demande à des agents de police : « Vous ne connaissez pas le Seigneur? »
En 1882 (3i ans), il revient à Neufchâtel, où on le tourne en ridicule.
De nouveau il abandonne sa famille et se rend à Montauban,
!. Mémoires el Bulletins de la Société de médecine et de chirurgie de Bordeaux. Séance du 17 juin 1892.
la Jérusalem des huguenots, tout en colportant des bibles dont il apprend certains passages par cœur. Il y reste cinq mois, évangélisant, le soir, les voyageurs dans les auberges, puis reprend la route et se dirige vers Genève. Dans les villages où il passe, il rassemble les habitants, les enfants surtout, leur lit la Bible, la commente, leur chante des cantiques et se fait donner en échange la nourriture et le vêtement.
A Genève, où il arrive en 1884, il est arrêté comme vagabond et expulsé.
En i885, il revient dans sa famille, puis se rend à Paris, en faisant de la propagande pour TArmée du Salut.
A Paris, on l'arrête de nouveau comme vagabond et on l'envoie à Mazas, puis à lasile Sainte-Anne (i3 octobre i885). Il est alors âgé de 34 ans. Il écrit : « J'ai reçu de toutes les personnes qui ont bien voulu m'accorder soit de l'argent, soit de la nourriture, soit des vêtements, qui pouvaient m'ôtre utiles pour mon voyage, car le Seigneur lui-même a dit : « Tout ouvrier est digne de son « salaire » et, d'après ces paroles, je me trouvais donc digne de recevoir des personnes qui ne me refusaient pas de tendre attentivement l'oreille à mes exhortations touchant les principes des Saintes Écritures, que j'ai eu à cœur de leur annoncer. »
A l'asile, il réunit les malades et leur récite des sermons, citant la Bible et la commentant « avec une intonation spéciale, dont la monotonie est rompue parfois par des éclats de voix dans les passages pathétiques... Ses accents dénotent une conviction profonde ^ »
VII. Abel G., né en 1881, employé d'octroi retraité, entre, le 21 juin 1908, dans le service de la clinique, à l'asile Sainte-Anne.
Cinq ou six mois auparavant, il a traversé une période de mélancolie et présenté des idées de suicide. « Il habitait Hauvoile, petit pays des environs de Beauvais, et y vivait très modestement, lorsqu'il eut brusquement conscience d'une transformation de sa personnalité. Le 10 juin 1908, il se rendit subitement compte qu'il jouissait d'un pouvoir surnaturel. Sa vue
1. Legrain. Du délire chez les dégénérés. Thèse de Paris, 1886, p. 190.
l'ambulomamie chez les aliénés 14 d
n'avait plus de limites et s'étendait à quinze ou vingt lieues ; dans son jardin, où il avait semé des pois, il s'aperçut que ceuxci avaient augmenté dans des proportions considérables; il y en avait au moins 5o.ooo... »
Il ne dort plus, présente des illusions variées et organise un délire de grandeur qui confine à l'énormité. u II sort de l'électricité » de sa bouche et de sa main. Il a senti quelque chose dans son ventre a qui s'entortillait comme un serpent et est venu s'asseoir sur son cœur » ; il a compris « qu'on lui retirait Tâme, qu'il mourait et que Ton mettait Dieu à sa place... ».
Dès lors, il se croit la divinité incarnée, il jouit d'un pouvoir surnaturel, il est capable de faire des miracles. « Il a l'idée qu'il ne mourra pas et que son corps se muera plus tard en un gaz. » En revanche « il a le pouvoir de tuer quelqu'un par le regard et, par conséquent, de sauver la vie ». Philanthrope, il veut mettre sa puissance au service de l'humanité : « Il faut, dit-il, que tout le monde vive heureux ; il faut être humain ; je suis l'être le plus humain qui existe. » Mais ^< le monde est méchant et jaloux et on lui fait des misères de toutes sortes... ».
Au bout de dix jours de gestation, son délire le pousse à venir à Paris dans le double but de faire fortune en s'établissant pâtissier et de se servir de son pouvoir surnaturel pour guérir les malades. Donc, le 18 juin, il abandonne sa famille et prend le train à Beau vais. Il se sentait, dit-il, « poussé par une force qu'il ne se connaissait pas auparavant ; s'il n'avait pas eu d*argent, il serait venu à pied ».
« Son intention était de se présenter aux journalistes pour qu'on lui fasse de la réclame, puis à la Chambre, au Sénat, au président de la République, à l'Académie de médecine *... ».
A l'asile, il se montra tour à tour exalté et déprimé.
IX. P. O., marinier, est un dégénéré atteint de délire théomégalomaniaque avec altération profonde de la personnalité. Il se croit Jésus-Christ et le Bon Dieu.
1. A. JofTroy et H, Dupouy. Fugues et vagabondage. Paris, Alcan, 1909, pp. 256, 257, 258.
C'est un dissimulateur; il commence par répondre à la question posée, mais, dès la deuxième ou troisième phrase, sa conversation dévie.
II a été arrêté huit fois pour vagabondage ^.
X. Gustave B., cocher, né en 1878, est âgé de 35 ans. Il est atteint de débilité mentale avec délire systématisé caractérisé par des idées de grandeur mystique et quelques idées de persécution.
II est le « Très Saint homme Dieu créateur ». « Dieu habite en lui et parle par sa bouche. » « Il sauve la France tous les jours du mal et de Terreur par la prière au vrai Dieu. »
Il a des hallucinations visuelles.
Le 22 janvier 1908, il écrit à ses parents la lettre suivante : « Cher Père, chère Mère, cher Frère, chère Sœur,
« Je viens, par cette correspondance, par écrit, sur papier, vous faire savoir que je suis à Amiens, en attendant le moment et le jour de partir pour Paris prendre ma place et mon travail de véritable et très juste gouverneur, roi et sauveur des Français et des Françaises, et on sera forcé de donner une somme d'argent pour nos besoins de nourriture, logement et ainsi de suite...
« Signé : M. Gustave B., véritable représentant de Dieu créateur, Très Saint, Très Juste et Très Fort, Saint Homme Dieu Créateur, véritable et Très Juste gouverneur, roi et sauveur des Français et des Françaises. »
Quelques jours après, ses hallucinations lui ayant appris que M. Fallières allait quitter la présidence et qu'il était appelé à le remplacer comme étant plus instruit, il prend le train pour Paris et se présente au palais de l'Élysée. II est interné à la clinique de Tasile Sainte- Anne le 6 février 1908 *.
XI. Achille Foville fils parle d'un ex-instituteur qui, se consi-
1. René Beck. Contribution à l'étude des rapports du vagabondage et de la folie. Thèse de Lyon, 1902.
2. A. Joffroy et R. Dupouy. Fugues et vagabondage» Paris, Alcan, 1909.
l'ambulomanie chez les aliénés 115
-dérant comme un prophète destiné à réformer le monde, parcourut toute l'Amérique pour faire accepter sa doctrine *.
XII. Arthur A., boulanger, né en 1874, est âgé de 34 ans. Il s'imagine que sa mère est la Sainte Vierge et que lui-môme est le président de la République française, le roi de TEurope, de la terre et du ciel, enfin Dieu, maître absolu de toutes choses. Il a tout créé. Il est immortel. Trois mille coups de canon et la £^uilloline ne pourraient le faire mourir.
Il présente de Teuphorie, de l'agitation et de Tinsomnie.
Un jour, il s'échappe de chez lui et se met à errer dans la campagne, ameutant les paysans et leur promettant des merveilles. Du 23 janvier au 29 septembre 1906 il séjourne à Fasile de Rodez.
En mars 1908, un violent accès se déclare. Il sent en lui une voix impérieuse, « le Résolu », qui lui commande d'aller à Paris, -à la Maison du Peuple, proposer un nouveau système de gouvernement. Le 3 mars, il arrive dans la capitale, se rend chez son frère pour lui annoncer qu'il est président de la République, puis parcourt les boulevards en débitant des insanités et en se livrant à des actes excentriques. Interné, il explique sa fugue de la façon suivante: « Je veux le bonheur de l'Europe... Je voulais me montrer au peuple, lui exposer mes idées et le sauver... Il fallait que je vienne. C'est comme quelque chose qui me poussait. C'est le devoir qui me portait ici. C'est la Providence qui m'a envoyé à Paris *. »
1. Achille Foville fils. Les aliénés voyageurs et migrateurs. Annales médico-psychologiques, 1875, H, 34.
2. Joffroy et Dupuy. Fugues et vagabondage. Paris, Alcan, 10C9, pp. 255,