BoangUe de Lacat^ IV
cordent dans l'idée d'une impulsion irrésistible qui poussa Jésus au déserta »
Ces expressions ^<jeté par la Rouah », « enleçé par la Rouah », « conduit par la vertu de la Rouah » sont, en effet, caractéristiques.
La Rouah, c'était l'esprit de lahvé, auquel les mystiques juifs attribuaient les impulsions ambulatoires des prophètes et que nous voyons présider au vagabondage impulsif d'Éliyahou et de lonabèn-Amitthaï^. Autrement dit, c'était la personnification de cette ce force irrésistible » dont parle certain ambulomane étudié par Dagonet.
Ce malade, qui parcourut le monde et qui, entre autres fantaisies, alla vivre dans le désert en compagnie des Arabes, ne faisait qu'obéir à un besoin tyrannique de se déplacer : « La crise l'envahissait à l'instar d'une maladie, il la sentait, il la déplorait, cherchant, mais en vain, à échapper à Tindéfinissable malaise. Son trouble avait quelque chose de comparable à cette fougue invincible qui pousse le dipsomane à boire jusqu'à ce que cessent ces affreux paroxysmes 3. »
Le désert dont il est question dans les évangiles est la région désolée qui s'étend entre Bethabara, Hiérichus et le lac Asphaltite, jusqu'à Engaddi.
C'est d'abord, en allant du nord au sud, une plaine jaunîUre, sablonneuse, arénacée, une suite de causses et de garigues, hérissées de roches blanches comme de la craie ou polies comme de la glace. Là pousse le Solarium nielongena, arbuste épineux, dont le fruit, pareil à une orange, contient un suc salé et corrosif. On l'appelle « la
1. Albert Réville. Jésun de Nazareth. Paris, Fiscbbacher, 1897, tome II, p. 13.
2. Binel-Sanglé. Le prophète Êtie. Archives d*anthropotogie criminelle, 15 mars 1904.
3. Dagonet. Un aliéné provoquant son isolement dans un asile. Journal de médecine mentale, 1869.
LE VAGABONDAGE ET LES FUGUES CHEZ lESGHOU 13i
pomme de Sodome », car nous sommes dans la contrée volcanique où jadis un tremblement de terre détruisit à jamais Sedôm et Gamorra.
Des hauteurs grises, aux formes étranges, bornent ce désert à l'occident. Peu à peu elles approchent du lac Asphaltite et viennent s'y plonger. Ce sont des rochers de grès ou de calcaire, traversés par des filons de silex. Fendus et concassés par le cataclysme, ils ont conservé, en traînées de pourpre, sur leur tunique de bitume, la brûlure du feu central. Us forment des ouïes, des cluses, des amphithéâtres, des murs géants, des ravins refouillés et blanchis par les torrents. Il n'est point de solitude plus affreuse, de paysage plus sinistre. C'est un cercle de l'enfer de Dante Alighieri, dessiné par Gustave Doré. Aucune végétation sur ce sol terrible, si ce n'est, dans les fissures de la pierre, des plantes épineuses ou hispides, la vipérine, la mandragore, la jusquiame blanche. Des vautours sont perchés sur les falaises. Le chacal et le renard s'épouffent au fond des gorges. D'énormes lézards sommeillent sur les tables du rocher, et l'on voit parfois se glisser sous les pierres le scolopendre et le scorpion noir.
Des sommets de ce chaos leschou bar-Iossef pouvait voir, pareil à un cuveau de lave incandescente, la « mer Morte », le lac Asphaltite, borné par le rempart sombre des monts arabiques et par les cimes bleuâtres du Moab.
Immobilité éblouissante, chaleur de forge, silence de mort, c'est là que se retiraient, au temps de leschou bar- Iossef, les Esséniens, les Thérapeutes, les Juifs frappés de la schammata.
Cette seconde fugue de leschou bar-Iossef s'accompagna, comme la première, d'autres accidents mentaux : la sitiophobie, souvent signalée chez les fugueurs, et le complexus hallucinatoire de la démonomanie externe.
Gomme Mosché sur le Sinaï, comme Éliyahou dans le désert de Beërscheba, il resta quarante jours dans le désert de Judœa.
Il revint ensuite
(c à BethabarUy au delà du Jordanes^ là où lokanan baptisait^ ».
Il y « habita'^ » et Tévangéliste lohanan bar-Zébadya nous le montre, pendant trois jours, essayant de recruter des adorateurs parmi les auditeurs du nabi.
Il était toujours dans cet état nerveux que j'appelle ft Tétat de fugue » et ce fut une nouvelle impulsion ambulatoire qui le ramena au pays :
« leschou^ par la vertu de la Rouahy retourna en Galilœa'^. »
C'est alors, semble-t-il, qu'il se rendiy en compagnie de sa mère et de ses disciples, au village de Cana, pour y assister à un mariage, circonstance qui prouve assez que sa vésanie était de celles qui sont compatibles, pendant un certain temps, avec la vie sociale.
Cana est construite en amphithéâtre au flanc d'un promontoire verdoyant, qui s'avance dans une petite vallée entourée de collines. Elle est ombragée d'oliviers, de figuiers, de caroubiers, de palmiers, où se jouent des oiseaux au plumage éclatant. A trois cents pas du village, sous un bosquet de grenadiers, se trouve une fontaine, où viennent boire les bœufs, les moutons et les petites chèvres palestiniennes aux oreilles pendantes.