LE RAISONNEMENT CHEZ LES PARANOÏAQUES
Qu'entend-on par bien raisonner ? C'est avoir en soi les images exactes des objets extérieurs et associer ces images comme les objets le sont dans la nature. C'est photographier la nature, rien de plus. Pour obtenir de bonnes épreuves, il faut avoir un objectif et une plaque qui ne déforment point les objets et ne modifient point leurs rapports, un système nerveux bien construit, suffisamment consistant et stable, un encéphale sain et sûr.
Tout arriéré, tout asymétrique, tout cicatriciel du cerveau, tout dégénéré mental, tout paranoïaque ne peut que sentir et que raisonner faux, si les associations syllogisti-
118 LA FOUe DE jf.SVfi
ques ont pour théâtre la portion de son cerveau qui est altérée. Dans le cas contraire, il pourra donner l'illusion do la santé cérébrale.
Un des disciples d'Esquirol lui disait un jour :
« Maître, indiquez-moi donc un critérium sûr pour distinguer la raison de la folie. »
Le lendemain, Esquirol réunissait à la tabie son disciple et deux personnages, Tun parfaitement correct dans sa tenue et dans son langage, Tautre exubérant, plein de lui-même et de son avenir.
En prenant congé, le disciple rappela au maître la question posée :
« Prononcez vous-même, lui dit Esquirol, vous venez, de dîner avec un fou «t avec un sage. »
— « Oh ! le problème n'est point difficile à résoudre. Le sage, c'est cet homme si distingué, si accompli ; quant à Tautre, quel étourdi, quel casse-tôte ! Il est vraiment h enfermer. »
— « Eh bien ! lui dit Esquirol, vous êtes dans Terreur. Celui qui vous prenez pour un sage se croit Dieu; il mol dans son attitude la réserve et la dignité qui conviennent à son rôle; c'est un pensionnaire de Charenton. Quant à ce jeune homme que vous prenez pour un fou, c'est un de nos bons littérateurs, c'est M. Honoré de 3alzac. »
a Malaguti, doyen de la faculté des sciences de Rennes, visitant un jour Tasile de Quiroper en compagnie du doc-> leur Baume, s'étonnait de Tordre qui régnait parmi les aliénés.
« Nous ne nous bornons pas, lui dit Baume, à leur ap-> prendre à marcher en rang. Nous en préparons parfois au baccalauréat es sciences, et nous trouvons en France une faculté assez aimable pour les recevoir.
w» « Vraiment ! Et quelle est celte facvillé ? m
— « Celle qui a pour doyen M. Malaguti à Rennes*. »
L*aliéniste Delasiauve, médecin de Bicêtre, ayant eu un jour pour voisine de table une dame atteinte de folie fiystématisée, ne se douta point qu'il s'entretenait avec une folle, et ne put qu'admirer « les lueurs d'une vive intelligence et le témoignage d'une éducation distinguée ». Luimôme raconta plus tard sa mésaventure 2.
Ce sont surtout les paranoïaques qui donnent lieu à de pareilles illusions. En elTet ces malades, qui conservent, dit Guislain, « le masque et le geste de l'homme normal », peuvent raisonner assez correctement pour embarrasser leurs adversaires. « Chez eux, écrit Renaudin, le raisonnement l'emporte sur la raison-^. »
Le paranoïaque saura apprécier la condition, le caractère, les qualités et les défauts des personnes avec lesquelles il se trouvera en rapport: il pourra s'occuper de ses intérêts, discuter les événements d'une façon méthodique et suivie, répondre avec précision, voire avec à-propos, aux questions qui lui seront posées, ne pas manquer aux convenances sociales, paraître en un mot sain d'esprit, tant qu'on ne pénétrera point dans le cercle de son délire. La plupart des affaires de séquestration dites arbitraires concernent des « fous partiels ».
. I. Un ecclésiastique était convaincu que les maux de Thumanîté sont dus à Vusage des pommes ; il voulait que les évoques ordonnassent par mandement la destruction des pommiers. 11 n'en passait pas moins pour un excellent prédicateur *.
1. Baume. Quelques matériaux apportés à la médecine légale des aliénés. Annales môdico-psychologiques, 1881, t. VI.