‹ La folie de Jésus (volume 3)Chapitre 178 sur 410 · Le médecin praticien. 14 juin · texte numérisé non relu

Le médecin praticien. 14 juin

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disait à Georges Lachaux: « Je ne le dis pas, parce qu'il y a trop de gens mal intentionnés qui en riraient. »

Une autre, qui se croyait placée sous la garde de Dieu : « Je n'osais pas le dire, j'avais peur qu'on se moquât de moi ; je ne le dis qu'à vous. »

Une troisième, qui se croyait de haute lignée : « A ceux qui me disent que je suis grande, je réponds que cela n'est pas. Les gens sont des ingrats ; ils ne cherchent qu'à se moquer de vous*. »

Crainte aussi des sanctions pénales, ou de Tinlernement, ou d'un traitement intensif. Le manicome qui contient le plus d'aliénés dissimulateurs est le couvent de Saint-Georges de Bethléem, dans la mer de Marmara, où les aliénés sont traités par des moines, à coups de bâton.

On peut poser en règle qu'à l'asile les hommes-dieux dissimulent toujours. Ils ont, pour les aliénistcs, une défiance sans bornes. Comment en serait-il autrement? L'aliéniste est l'incrédule, parfois l'ironiste et par conséquent l'ennemi.

Aussi ai-je grand soin, lorsque j'étudie un malade de ce genre, de prendre les devants et de dissimuler ma qualité.

Je l'interroge de telle sorte qu'il puisse voir en moi un ami, un auxiliaire, un agent, un disciple.

Je lui parle avec une déférence qui n'exclut pas la fermeté. Je lui pose sur sa mission des questions précises. La mission, c'est le centre du délire, c'est la soute du cuirassé. J'y lance coup sur coup dix mèches allumées. Une gargousse explose, puis une caisse à poudre. J'attends, je sais qu'un travail sourd se fait dans le cerveau de l'homme, que les idées qui sont sa raison d'être et sa vie et qu'il

1. Georges Lachaux. De la dinximtilaiion det idées de grandeur* danê h délire chronique. Thèse de Paris, 1893. pp. 80-«jl,

a refoulées, tassées au fond de lui-môme, s'échauffent et vont s'enflammer.

II faut laisser parler les aliénés ; c'est, en clinique psychiatrique, une règle élémentaire. En ce qui concerne les mégalothéomanes, il faut aussi les écouler avec une attention soutenue et passionnée, dans une attitude de croyant. Ne les interrompez point, tant que leurs affirmations sont cohérentes. Mais, à la moindre contradiction, à la moindre faute de raisonnement, n'hésitez point à leur couper la parole et à exiger des clartés. Souvent vous vous appercevrez que l'incohérence n'est que le résultat de la dissimulation. Si le malade est rebelle è toute confession, laissez-lui croire que vous l'avez deviné et attribuezlui un des symptômes les plus communs de la paranoïa religieuse. Faites-vous fausse route ? Vous vous en apercevrez aussitôt, pour peu que vous soyez physionomiste. Êtes-vous tombé juste ? Vous recueillerez, sans attendre, le fruit de votre divination. Impressionné en constatant que vous savez, sans qu'il vous Tait dit, ce qu'il sent, ce qu'il pense, ce qu'il est, ce qu'il espère, le malade entrera dans la voie des aveux.

J'ai observé tout récemment, à l'asile de Villejuif, un jeune professeur de musique qui, durant un an et demi, avait été considéré, par un médecin de la Salpêtrière, comme un persécuté-persécuteur. A l'asile, où il était entré le 18 janvier 1911, on s'était bien aperçu, grâce à une circonstance fortuite (il avait laissé traîner un papier, où il exposait son système du monde) que les idées mystiques dominaient chez lui. Mais on ne se doutait guère de ce qu'il cachait.

En suivant la méthode que je viens d'esquisser, j'ai, dès le premier interrogatoire, révélé chez ce malade, qui est un demi-Juif, un délire mégalothéomaniaque des plus riches et des plus complets. Notre homme n'est rien moins que le succettseur du Christ, le Paraclct en personne. Sa

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venue a été préparée dès le commencement du monde et <c Dieu est intervenu personnellement dans sa naissance ». Telle est la circonlocution qu'il emploie pour nous avertir qu'il est le Fils de Dieu. Il sait qu'il fondera un royaume universel et transformera la société. Ce prétendu persécuté-persécuteur était un nouveau Jésus.

La dissimulation des mégalomanes est surtout marquée au début de la maladie, quand le sujet commence à soupçonner qu'il est quelque cliose de grand.

Déjà les manifestations de son orgueil lui ont attiré des moqueries de la part de ses proches. Aussi se garde-t-il bien de leur faire part de ses suppositions :

« Certainement, un grand nombre de malades doivent rester assez longtemps au milieu de leur famille, sans que personne se doute qu'ils sont aliénés ^ »

Ainsi s'explique que les parents de leschou bar-Iossef ne comprirent rien aux déclarations qu'il leur fit, dès l'âge de douze ans, touchant sa ûliation divine.

La dissimulation s'accentue sous Tinfluence des désagréments qu'attirent au paranoïaque, de la part de personnes moins indulg('ntes que ses proches, ses tentatives de franchise.

Ainsi s'explique que, jusqu'à son départ de Nazareth, jusqu'à Tâge de trente ans, leschou bar-Iossef ait dissimulé à ses compatriotes sa prétendue messianité; la révélation qu'il leur en fit, après son premier accès de vagabondage, les rennplit d'étonnement autant que d'indignation.

Dès lors, la dissimulation devint chez lui moins étroite, en même temps que son délire se développait, en même temps aussi qu'il perdait le sentiment des réalités sociales et évoluait vers la démence. Quelle difîérence entre les

1. Georges Lachaux. De la dissimalation des idées de grandeur dans « délire chronique^ Thèse de Parisi 1893, p. U*

propos imagés et obscurs du début de sa carrière, et les téméraires discours de son dernier séjour à Hiérusalem !

« C'est au début, écrit Georges Lachaux, que nous avons noté le plus souvent la dissimulation du délire. Peu à peu, à mesure que les idées ambitieuses s'accusent, Tintelli- .gence paraît faiblir, le malade étale alors son délire, et la dissimulation devient de plus en plus rare... Dans la période terminale, il est tout à fait exceptionnel de constater la dissimulation chez le délirant chronique devenu dément. Au début, son intelligence, encore vive, frappée des contradictions énormes qui existent entre sa position réelle et celle qu'il se figure occuper, ne lui permet que rarement d'énoncer ses idées délirantes, mais, peu à peu, avec Taflaiblissement de la résistance cérébrale, ne se préoccupant plus des preuves qu'il devrait fournir, ne craignant plus les moqueries qu'il va susciter, il dit à tout venant sa fortune, son pouvoir, sa haute puissance K »

 toutes les périodes de la maladie, l'idée fixe se trahit sous l'influence des émotions..

Il en fut ainsi chez un malade de Legrand du Saulle, L., qui se croyait des droits au trône de France, et qui s'appliquait à « dissimuler ses hallucinations et 5 ne pas formuler nettement ses prétentions. De loin en loin seulement, dans un moment d'expansion, il prononce quelques paroles de nature à mettre sur la voie de ses pensées et à trahir les détails de son délire^ ».

Il en fut ainsi chez leschou bar-Iossef devant le grand sanhédrin et devant le procurateur.

1. Georges Lachaux. De la distimulalion des idées de grandeur dans le délire chronique. Thèse de Paris, 1893, pp. 80-81.

2. Paul Garnier. Des idée% de grandeur dans le délire des persécutions. Thèse de Paris, p. 67.

Les ftaites.

En envoyant ses apôtres annoncer le Royaume de lahvé, leschoubar-Iossef leur fit cette recommandation :

« Quand ils vous persécuteront dans telle villes fuyez dans l'autre ^ »

C'était leur conseiller de suivre son exemple.

Son ministère ne fut qu'une éternelle hégire, une série d'échappades et d'escampativos. Il se disait le Dieu fait homme, il se croyait le Roi des Juifs : il ne fut que le roi des chemineaux et le dieu des vagabonds.

« La crainte d'être arrêté, écrit d'flolbach, ayant contraint Jésus d'abandonner les villes, où il avait trop d'ennemis, la campagne devint son séjour ordinaire '2. »

« Or lesckou vint à Nazareth, où il avait été nourri, et, selon sa coutume, entra, le jour du Schabbath, dans la synagogue. Il se leva pour lire; on lui donna le livre du nabi leschayahou. Et, quand il l'eut déroulé, il trouva le passage où il était écrit :

« L'esprit de VAdonaï est sur moi, parce qu'il m'a oint « pour apporter aux pauvres la bonne nouvelle; il m^a en- « voyé pour annoncer la délivrance aux captifs, et aux « aveugles le recouvrement de la vue, pour donner la liberté « aux foules, pour proclamer l'an de bienfaisance de PA^ « donaï. »

« Puis, ayant ployé le livre et l'ayant rendu au hazzan, il s assit. Les yeux de tous ceux qui se tenaient dans la syna^ gogue étaient fixés sur lui. Alors il commença de leur dire :

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