I. Bail raconte Tanecdote suivante
Un malade ayant été enfermé dans une maison de santé anglaise, intenta, après sa sortie, un procès à ses médecins, les accusant de séquestration.
Devant les jurés, TattiLude de cet aliéné fut irréprochable, et déjà Tavocal de la défense éprouvait les plus vives inquiétudes sur le sort de ses clients, lorsqu'il eut l'heureuse idée de poser au soi-disant séquestré la question suivante :
« Qu*est devenue la personne à laquelle vous écriviez des lettres avec une encre sympathique au jus de citron? »>
Aussitôt le malade se mit h développer ses conceptions délirantes, et son affection mentale ne fit plus de doute pour personne •. »
IL Marandon de Monlyel parle d'une malade qui, pendant un mois, (i dissimula complètement, tant aux magistrats qu aux médecins, un délire systématisé à la troisième période; pourtant elle eut à subir de très longs et très nombreux interrogatoires parle juge d'instruction, et les visites des experts furent encore plus longues et plus nombreuses. Sa dissimulation fut si habile que les trois experts ne découvrirent aucune lésion intellectuelle et conclurent à la responsabilité entière ^. »
La dissimulation est fréquente chez Iqs mégalomanes.
« Dans Tasile, les délirants chroniques (à idées de
grandeur) se môlcnl rarement aux autres malades, s'iso-
1. Drierre de Boismont. Des hallucinations. Paris, Balllière, 1852, p. 268.
2. Benjamin Bail. Leçons sur les maladies mentales. Paris, Asseliu, 1883, p. 411.
H. Marandon do Montyel. De la dissimulation en aliénation mentale.
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leat le plus possible, parlent peu... Ils ne leur conSent que très rarement les sujets de leurs préoccupations ou les récits des dignités qu'ils ont récemment acquises ^ »
Falret avoue qu'il lui est arrivé de méconnaître, pendant très longtemps, Texistence du délire d'orgueil chez des délirants chroniques, même chez ceux avec lesquels il avait « vécu intimement pendant plusieurs années ».
III. Scipion Pinel parle d'un homme qui avait occupé des situations importantes et qui, dans les premiers temps de l'empire, s'imagina être empereur. «Peu de personnes connaissaient ce délire partiel, parce que le malade avait grand soin de le dissimuler. Parlait-on beaux^arts, littérature, sciences? Ses idées étaient lumineuses, précises, savantes. Si la conversation tombait sur la politique, il se taisait au milieb des personnes qu'il ne connaissait pas ; s'il se trouvait auprès de quelque ami initié à son secret, ou de quelque parent dans sa confidence, il lui contait sa grandeur imaginaire, et s'en expliquait avec tant d'esprit et de conviction qu'on ne pouvait que gémir d'une lelle infirmité, dans un caractère des plus honorables *. »
IV. Bénédikt Morel dépeint en ces termes un mégalomane interné à l'asile de Maréville depuis douze ans et qui ne perdait point l'espoir d'en sortir : « Les étrangers qui l'entendent pour la première fois admirent la noblesse de ses manières, la lucidité de son esprit, son calme, sa patience, sa sympathie pour ses semblables. II n'est personne qui ne s'étonne de voir enfermé dans un asile un homme aussi sensé. Il ne se révèle qu'à ceux qui le connaissent, ou qui savent mettre le doigt sur le secret de son délire^ ».
La dissimulation n'est pas moins fréquente chez les
1. Georges Lacbaux. De la dUsimulation des idées de grandeur dans le délire chronique. Thèse de Paris, 1893, p. 58.
2. Scipion Pinel. Physiologie de Vhomme aliéné appliquée à Panalgi^e de Vhomme social. Paris, 1833, p. 126.
3. Bénôdikt Morel. Études médicales. Parie, Rouvier, 1833, 1. 1, p. 3k2.
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paranoïaques mystiques, que les meilleurs aliénistes « cuisinent » parfois sans succès.
IV. L. Jean-Marie, frère coadjuteur dans un couvent de Jésuites, est atteint de monomanie religieuse.
« Son délire religieux, contenu depuis quelques mois dans les bornes d'une piété exaltée, avait pu d*abord en imposer sur sa vraie valeur aux personnes éclairées avec lesquelles il vivait. » Dieu lui apparaît et lui parle de Timpiété des hommes et des persécutions dirigées contre le pape et TÉglise. Il reçoit d'en haut Tordre de se rendre à Rome pour demander au Saint- Père le pouvoir d'absoudre Buonaparte III.
Son médecin, le docteur Piedvache, « parvient, par la simple affusion froide et le traitement moral, à forcer L. à rétracter ses prétentions d'inspiré, et à condamner ses visions comme le fait d'un cerveau malade ». Le i5 novembre 1861, il déclare qu'il n'a plus de révélations. « Mais, malgré ses dénégations temporaires, on peut croire qu'il n'a pas cessé un instant d*y ajouter foi... »
u 1862, Janvier. — Par le traitement moral et l'alTusion froide, cessée depuis deux mois, L. a renié ses visions » et les a mises sur le compte de sa maladie. « Pendant ce désaveu, ses yeux sont baissés vers la terre, ses joues pâlissent et rougissent, ses lèvres tremblent comme sous un blasphème ».
« Mars. — L.,qui s'excite par moments, avoue « qu'il n'a renié ses visions que pour la forme et pour éviter l'eau, qu*il est certain de tout ce qu'il a vu précédemment ».
« Août. — Pressé de questions, il laisse comprendre qu'il a vu, depuis trois ans, passer devant lui la sainte Vierge, le Pape et l'Empereur, et qu'il les a vus causer ensemble. De grands malheurs se préparent, qu'il préviendra lorsqu'on le fera sortir. Puis, sentant qu'il en a trop dit, il garde obstinément le silence. »
Quelque temps après, il refuse de répondre aux questions du médecin : « Il ne dira plus rien ; il en a déjà trop dit. » Puis, s'exaltant, il menace la maison, le médecin, les autorités de la ville, qui tolèrent son injuste séquestration, d'une ven-
geance éclatante, « lorsque les temps seront venus », et les temps ne tarderont pas à venir ^
V. A propos d'une dame P., qui croyait avoir reçu de Dieu le don de connaître les pensées d'autrui, et entendait une voix /• les lui révéler dans la région du cœur, Marandon de Montye/ écrit : « J'avoue, pour ma part, être resté, pendant près d'une heure de conversation avec cette dame, dans le doute le plus absolu ^. »
VI. Le cas suivant se rapproche beaucoup de celui de leschou bar-Iossef :
Le i5 mai 1911, Juquelier et Fillassier présentèrent à la Société clinique de médecine mentale une malade, âgée de trente-six ans, qui avait eu, dès sa douzième année, des hallucinations religieuses et qui, ayant organisé depuis lors un délire d'orgueil avec quelques idées de persécution, venait d'être internée, à la suite d'une démarche faite par elle à l'archevêché sous l'inspiration de la Vierge. Cette malade se croyait chargée par Dieu de plusieurs missions.
Les observateurs firent remarquer la longue latence du délire '.
Le mobile de cette dissimulation ost parfois Torgueil, le malade se figurant que le monde entier est au courant de sa situation, ou estimant que ses interlocuteurs sont indignes d'en rien connaître. Mais, le plus souvent, c'est la crainte, crainte d'enfreindre une défense imaginaire, crainte des moqueries qui ne peuvent manquer d'accueillir des affirmations dont il ne peut fournir la preuve : « Il est Dieu et ne peut modifier Tatmosphère.. ; il est puissant et ne peut se faire ouvrir les portes de Tasile où on le détient^. »
Une malade, qui se croyait reine in partibus de France,
1. Bigot. Dei périodes raisonnantes de V aliénation mentale. Paris, Germer-Bailliëre, 1877, pp. 46-48.
2. Marandon de Montyel. Lypémanie ambitieuse dissimulée. Annales médico-psychologiques, 1886, t. VII, p. 208.