Tacitus. Annales, XV, xliv
Né entre la Méditerranœa et le lac de Tibérias, au fond d'une province montagneuse, boisée, peu fréquentée, sauvage, dans un pays de bon vin à une époque où Talcoolisme sévissait sur la peuplade juive, dans un bourg perdu dont les naturels étaient la risée des citadins ; fils d'un pieux charpentier et d'une dévote, frère d'un ascète rabougri et crasseux qui, suggestionné par lui, devint à son tour chef de secte et paya son fanatisme de sa vie, cousin germain d'un chef de secte qui eut le même sort, grand-oncle de rustres dont la naïveté et l'impuissance excitèrent la pitié des Romains, comptant dans sa famille sept mystiques sur treize membres ; petit de taille et de poids, délicat de constitution, ayant présenté une sitiophobie de longue durée et une attaque d'angoisse compliquée d'hématidrose, mort, au bout de trois heures de crucifiement, d'une syncope facilitée par l'existence d'un épanchement pieu rétique vraisemblablement de nature tuberculeuse ; ayant des idées d'eunuchisme, d'œdipisme et d'amputation de la main, révélateurs de désirs sexuels ardents et de perversion sexuelle, au demeurant impuissant et stérile, leschoubar-Iossef était un dégénéré physique et mental.
Il ignorait tout de la science aryenne. Il n'avait lu que la Bible et les Apocryphes de l'Ancien Testament. Ses connaissances se réduisaient à quelques notions de culture et d'élevage, ses idées scientifiques à quelques erreurs. De
ses idées religieuses aucune n'était originale ; il concevait lahvé, les anges, les démons, le Maschiah, le jugement dernier, le paradis et Tenfer comme on les concevait avant lui et de son temps.
Ayant contracté, dans une société anarchique et opprimée, l'obsession de Celui qui devait délivrer les Juifs du joug des go'im, orgueilleux, comme la plupart des dégénérés mentaux, il présenta, à Tépoque de ia puberté, sous Tinfluence de la fatigue et de Texaltation d'un pèlerinage, une crise d*hébéphrénie mystique où, pour la première fois, se révéla Tidée fixe qui devait être le centre de ses pensées et le pivot de sa vie.
Suggestionné par les rabbis du temple de Hiérusalem, par [ohanan le Baptiseur, par ses propres cures réputées miraculeuses, par Tadmiration et les affirmations des malades guéris et des disciples enthousiasmés, il se crut le Maschiab, le roi des Juifs et du monde, le fils de lahvé, son confident, son interprète, sou agent et enfin lahvé lui* môme. Menacé par les mosaïstes fanatiques, il se crut aussi TÂgneau qui devait racheter par sa mort les péchés d'Israël et qui, ressuscité, allait monter au ciel pour s'y manifester dans toute sa gloire.
Ce dégénéré était donc atteint de paranoïa religieuse, de mégalothéomanie. Il eut, surtout dans la première période de son délire, des hallucinations de nature religieuse : hallucinations visuelles, hautes et lumineuses, exoauditives verbales, kinesthésiques verbales avec automa* tisme, aéroplaniques, les unes consolantes, les autres terrifiantes, celles-ci se groupant de façon à constituer le syndrome de la démonomanie externe.
Chez lui, la mémoire était spécialisée dans les choses religieuses. Elle était assez exacte. L'évocation du souvenir était rapide.
Les rapports de surordination remportaient sur les rap-
ports de subordination. Les associations verbales étaient fréquentes. Il présentait de Tégoécholalie, de l'incohérence du langage et, surtout à la fin de sa vie, de Tincohérencc de la pensée.
11 pensait par analogie, en employant surtout les images visuelles. Son imagination conslructive était médiocre ; elle était uniquement mise en jeu par sa passion vésanique.
Il raisonnait par enthymème, en partant de prémisses fausses, et n'employait que le raisonnement de justification.
Pendant ses accès d'hypermnésie, il se montra inférieur, au point de vue intellectuel, jt beaucoup de paranoïaques et en particulier à beaucoup de fous mystiques. Son éloquence paraît avoir été purement émotionnelle.
Il était d'un caractère triste. Les rares accès de joie qu'on nous signale chez lui furent provoqués par la satisfaction de son orgueil.
D'une pusillanimité extrême, obsédé par la crainte des peines dont la thora punissait les actes et les paroles comme les siens, il dissimulait, aussi soigneusement que sa folie le lui permettait, sa filiation divine, sa messianité, ses extases, ses cures, ses résidences, cachant son identité prétendue sous un néologisme obscur, jetant sur ses projets le voile des paraboles, répondant d'une manière ambiguë ou ne répondant pas aux questions qu'on lui posait, fuyant devant les inquisiteurs des sanhédrins et les espions du tétrarque.
Il n'aimait, en dehors de lui-même, que ceux qui croyaient en lui, choyant d'autant plus ses disciples qu'ils se montraient plus dociles, plus serviables et plus aimants. Il éprouvait, pour certains d'entre eux, une afFeclion qui mérite le nom d'amour.
Il exécrait les incrédules, détestait les disciples indociles ou honteux, jalousait les autres prophètes et mépri-
sait les goim. Extrêmement irritable, il allait jusqu'à s'en prendre, dans ses accès de colère, aux objets inanimés.
Dénoncé aux tribunaux juifs, comme hérétique et comme faux prophète, il fut soumis à une enquête minutieuse et impartiale.
Convaincu de s'être dit le Fils de lahvé et le Maschiab, bien que ne présentant aucun signe de messianité, d*avoîr violé le Schabbath, d'avoir annoncé Tabolition de la thora et la ruine du temple, ayant provoqué dans la ville sainte un mouvement populaire qui eût pu entratner l'intervention des troupes romaines et Tanéantissement de la peuplade juive, il fut, une première fois e( à l'unanimité, condamné à la peine de mort. Arrêté par les scboltérim, assistés des mercenaires asiatiques au service de Rome, il comparut devant le grand sanhédrin et fut condamné, une seconde fois et à l'unanimité, à la même peine.
Cette sentence, rendue en conformité de la loi juive, ayant été ratifiée par le procurateur de Judaaa, il subit le supplice de la croix.
Sur l'ordre du grand sanhédrin, son cadavre fut anéanti.
Atteint de paranoïa religieuse et condamné comme hérétique et comme conspirateur, leschou bar-Fossef fut victime d'une erreur judiciaire. Cette erreur, qui se reproduit encore de nos jours, était due à la conservation de sa mémoire et de SCS facultés syllogistiques, à la dissimulation de son délire et à Tignorance des magistrats juifs et romains en pathologie mentale.
Il me reste à étudier la morale et les actes de cet aliéné méconnu et k justifier, par le groupement et la comparaison des symptômes, le diagnostic que j'ai porté sur son cas.