INTRODUCTION
Depuis que j'ai entrepris l'étude des mystiques au point de vue anthropologique et plus particulièrement au point de vue mental, je suis arrivé à un certain nombre de conclusions que je crois devoir rappeler.
Dans mon aperçu des Lois psychophysiologiques du développement des religions", j'ai montré d’une part que les sujets physiquement et mentalement bien constitués sont des terrains impropres à la germination des idées religieuses, alors même qu'ils sont plongés dans un milieu mystique; d’autre part que
| 1. Binet-Sanglé. Les lois psychophysiologiques du développe-
ment des religions. L'évolulion religieuse chez Rabelais, Pascal et Racine. Maloine, 1907.
ces idées se développent, jusqu’à envahir le champ de la conscience, chez certains psychopathes héréditaires, alors même qu'ils sont plongés dans un milieu intellectuel.
Dans mon premier livre sur les Prophètes juifs ! et dans mes Observations de religieuses de vocation, j'ai montré que les affections du système nerveux et surtout les troubles mentaux sont de règle chez ces sujets; que beaucoup de prophètes eussent été de nos jours internés dans des asiles d’aliénés ; que prophètes et religieuses appartiennent à la famille psychopathique.
Il en est de même de cet leschou bar-lossef, de ce Jésus-Christ dont nous avons fait un dieu.
Avant d'en rassembler les preuves il me faut dissiper une équivoque.
Pour le vulgaire, les sujets qui présentent des malformations ou des affections cérébrales, l’idiot, l’imbécile, le fou, le vicieux, le criminel sont dignes de mépris ou de haine. On traite ces derniers comme on traitait autrefois les possédés.
Je ne partage pas — est-il besoin de le dire? — cette conception mystique de l’aliénation mentale.
I n’est pas moins absurde de mépriser un pédéraste ou de haïr un assassin que de mépriser un rachitique ou de haïr un cancéreux.
Les uns et les autres sont des malades.
Or si la maladie, qui est au même titre que la santé un des modes de la vie, doit être soigneusement évitée parce qu’elle est une source de douleur,
1. Binet-Sanglé. Les prophètes juifs (Étude de psychologie morbide). Des origines à Élie. Dujarric, 1905.
si elle est immorale au sens rationaliste du mot, la morale rationaliste étant l’art du bonheur, elle n’est pas immorale au sens mystique.
Bien plus certains malades, certains anormaux sont utiles à la société, tels les hommes de génie.
Qu'on ne me prête donc point, à l'égard d’Ieschou, parce que j’en fais un aliéné, des intentions malveillantes, qu'on n’espère point trouver ici l’écho des polémiques religieuses de notre époque, qu’on ne me fasse pas l’injure de croire que je vais me départir, quelles que puissent être mesconceptions politiques, de cette ataraxie, de cette impartialité absolue qui est le premier devoir de l’homme de science.
Aussi bien comment un véritable homme de science pourrait-il se montrer intolérant ?
Quoi! Nous qui nous sommes rendu compte que nous ne connaîtrions jamais le pourquoi, le but et la fin des choses et qui nous savons ballottés comme un flocond’écume dans l’étendue infinie, nous aurions le ridicule orgueil de mépriser et de hair !
Nous haïrions l'erreur et le mensonge, quand l'erreur et le mensonge ont leurs règles et leurs lois!
Certes nous savons peu de choses. N'oublions pas du moins ce que nous savons. Nous savons que l’homme est le produit de son hérédité et de son milieu, que les phénomènes physiologiques et psychologiques sont aussi rigoureusement déterminés que les phénomènes physiques et chimiques, que nous sommes des machines auxquelles est applicable la loi de la conservation de l’énergie, que l’ignorant, l’hypocrite, le menteur et le criminel sont aussi
TT
peu responsables de leurs sentiments et de leurs
actes que la machine électrique n’est responsable
de ses lueurs et de ses étincelles, des accidents et des
morts qu'elle peut provoquer.
Telles sont les conclusions auxquelles nous con-
| duisent l’observation attentive et les patientes ré- |
flexions. Et il ne faut pas voir en cette philosophie
Je produit d’esprits incapables de passion, de con-
ceptions transcendantes et de longs espoirs.
Combien, parmi les scientistes de ce temps, furent,
au printemps de leur vie, des imaginatifs et des
poètes ! Combien, mis en présence de la question
religieuse, ont senti bouillonner en eux la généreuse
passion des révolutionnaires | Sans oublier les bienfaits des religions, le grand
mouvement de pitié et de charité dont elles soule-
vèrent le monde barbare, ils ont évoqué les crises
douloureuses suscitées par elles et leurs innombra-
bles méfaits.
C’est, pour ne citer qu’un petit nombre de ceux
du christianisme, les croisades dévorant pour la
conquête du saint-sépulcre la fleur de la chevale-
rie française, la guerre des albigeois, le supplice
des templiers, les révoltes des anabaptistes, des
paysans et des chevaliers réformistes en Allemagne,
les guerres de religion du xvi* siècle, le massacre
des vaudois, toutes les horreurs de cette inquisition
espagnole qui s'établit au Mexique, au Pérou, dans
l’Inde, où elle fit périr 80.000 hérétiques dans les
flammes, et qui, de 1478 à 1808, condamna à mort
ou à des peines infamantes une moyenne de onze
cents personnes par an.
Et ils ont ressenti de l'indignation contre « ces superstitions nouvelles et dangereuses » dont parle Suétonius, contre « l’exécrable superstition » dont parle Tacitus et du mépris pour ces conceptions surnaturelles du monde et de la vie qui, selon l’expression de Jules Soury, « ont interrompu le progrès de la raison de l’homme sur cette planète et creusé un abtme de ténèbres entre Démocrite, Aristote, Galien lui-même et Galilée, Lavoisier, Laplace, Bichat ‘. »
Mais l’indignation est une passion de la première jeunesse. L’étude, qui mûrit les cerveaux, adoucit les cœurs. Elle verse à pleins bords la pitié et l’indulgence et un jour arrive où l’on commence à comprendre pourquoi tant de philosophes, parvenus à la dernière page des connaissances humaines, ont fermé le livre en pleurant.
Toujours malades, toujours ivres, toujours secoués par l’enthousiasme, la haine ou la terreur, toujours cherchant autour de nous des êtres plus malades que nous-mêmes pour les exalter ou les maudire,
nous avons certes droit à une pitié profonde pour
nous, pour nos prêtres, pour nos démons et pour nos dieux!
Du moins le mal qu'ont fait les religions nous donne le droit d'étudier leurs fondateurs sans être retenus par un sentiment de vénération ou d'amour que leur œuvre ne justifie pas, de même que le bien qu'elles ont fait nous interdirait, en dehors de toute autre considération, de traiter ces hommes avec mépris ou avec haïne.