Jules Soury. Le système nerveux central, p
Mais n'est-il pas inutile, n'est-il pas présomptueux d’entreprendre l'étude d’Ieschou bar-lossef ? Cette étude n’a-t-elle pas été faite maintes fois et par des hommes de valeur ? Les noms de Strauss et de Renan ne suftisent-ils point à décourager l’audacieux qui songerait à s’aventurer sur le territoire de l’exégèse évangélique ?
Non, car si haute que soit la valeur d’un homme, il ne peut disposer que des moyens de son époque, que des documents et des procédés d'investigation dont elle dispose. Si grand que soit l’astronome, il ne découvrira point de nouvelles étoiles avant qu’un télescope plus puissant n’ait été conçu par le physicien, dessiné par l'ingénieur, construit par les ouvriers. Et, grâce à l'instrument enfin découvert, toute une voie lactée pourra jaillir du ciel nocturne sous l'œil du plus humble chercheur.
Depuis Strauss et Renan les collaborateurs anonymes et innombrables des hommes de génie ont travaillé sans relâche. La science a marché et non pas seulement la science historique, mais l’anthropologie, mais la psychologie, mais la psychologie pathologique.
La psychologie est une science qui a pour but l'étude des phénomènes dont le cerveau est le thé4tre; elle se confond avec la physiologie cérébrale.
Or il est impossible d’arriver à la compréhension parfaite de la physiologie d’un organe quelconque, si l’on n’a préalablement étudié l’anatomie et la physiologie humaines dans leur ensemble. — Le psychologue doit donc être un anatomiste, un physiologiste, un pathologiste, en un mot, dans l'état actuel
de l’enseignement, un médecin sous peine de commettre les plus graves erreurs.
C'est là une des raisons pour lesquelles les exégètes qui ont étudié le fondateur de la religion chrétienne se sont complètement mépris sur son compte. La plupart n’avaient point fait les études indispensables.
Quant à la méthode que doit employer le psychologue, c’est la méthode des sciences naturelles, puisque la psychologie humaine, branche de l’anthropologie, fait partie de ces sciences.
Les théologiens, qui ne sont rien moins que naturalistes, ne partagent pas, on le conçoit, cette manière de voir. |
Dans la préface d'un livre intitulé Jésus-Christ pendant son ministère, M. Edmond Stapfer, professeur à la faculté de théologie protestante de Paris, nous déclare sans ambages « qu'il ne faut pas étudier la vie morale et religieuse comme on étudie l'histoire naturelle ». À l'en croire, « l’âme peut avoir des intuitions du vrai que l'observation objective ne suffira jamais à donner au savant » ; et il cite ce mot de Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ‘. »
Tout d’abord il me faut faire justice du procédé qui consiste à jeter à la tête du lecteur, afin qu'il ne puisse saisir le côté faible de votre argumentation, quelque boutade d'un écrivain illustre. Cela rappelle cette lutte japonaise où l'adresse tient lieu de vigueur.
1. Edmond Stapfoer. Jésus-Christ pendant son ministère, 2° édit” 1897. Préface.
Du reste M. Edmond Stapfer a été bien mal inspiré en appelant ainsi Blaise Pascal à la rescousse.
Le grand physicien eut soin de nous avertir, au temps où il était sain d’esprit, que les affirmations des anciens n'ont de valeur que si elles sont véridiques. C’est même à ce dédain des autorités qu’il dut sa découverte de la pesanteur de l’air.
Or le cœur n’a pas de raisons, cela est incontestable ; et d’autre part, lorsque l'auteur des Pensées écrivit cette phrase, il était atteint d'une affection cérébrale qui se traduisit à l’autopsie par l'existence d'un ramollissement.
Ceci dit, je demanderai à M. Edmond Stapfer de quel’ droit, admettant l'existence d'un monde spirituel où l’on ne pénètre que par ce procédé mystérieux de l'intuition, il rejette les anagogies des écrivains orthodoxes et, d’une façon générale, les élucubrations mystiques autres celles des protestants, depuis le Lalita-vistara des auteurs hindous jusqu'aux vers amorphes d’Henriette Couesdon. Ces auteurs ne sont-ils pas en droit de lui répondre que ce qu’ils prétendent savoir du monde spirituel, ils le savent aussi par intuition ?
Le malheur est que les idées acquises de cette manière constituent dans leur ensemble un système incohérent et contradictoire, alors que les données de la science forment un tout homogène et cohérent. C'est qu’hélas cette fameuse intuition des théologiens n’est autre chose que l'imagination s’exerçant sur les idées religieuses. — S'il y avait deux manières d'étudier les hommes, l’une destinée au vulgaire, l'autre réservée aux mystiques, tous les théomanes
de nos asiles seraient en droit de faire censurer les travaux des aliénistes par les facultés de théologie protestante.
Le psychologue doit donc,comme tout naturaliste, observer, comparer, généraliser, induire. Il ne doit jamais employer la pétition de principe.
Or presque tous les auteurs qui ont étudié Ieschou ont commis cette faute de méthode.
Les catholiques ont posé en principe qu’il était la seconde personne de la trinité divine, les protestants qu’il était Dieu ou inspiré de Dieu.
Dès lors, à l’exemple de Xénophanès effaçant les traits anthropomorphes qu'Hésiodos et Homéros avaient attachés aux figures des dieux, ils ont été conduits à rejeter, comme des erreurs de biographes ou de copistes, tout ce qui leur paraissait illogique : ou scandaleux dans les actes on les paroles du nazaréen.
Dans sa parabole de l’Économe infidèle, leschou conseille de pratiquer en certaines circonstances la fraude et le vol.
M. Albert Réville qui, avant d'être professeur au Collège de France, avait été pasteur de l’église wallonne de Rotterdam, se refuse à admettre une pareille déviation du sens moral chez le fondateur de la religion chrétienne et rend l’évangéliste responsable de cette parabole, si contraire, dit-il, à la : délicatesse d’Ieschou.
Autrement dit, il affirme «a priori la délicatesse d’Ieschou et, se basant sur cette conception idéale, supprime, sans aucune raison, un fait naïvement rapporté dans les évangiles.
En réalité nous retrouvons, chez ces rigides protestants, la manière de penser des vrais alexandrins, des Philôn, des Barnabas, des Clémens (Clément d’Alexandrie) et des Origénès qui interprétaient les évangiles au gré de leur fantaisie.
Aussi Renan et Strauss ont-ils eu raison de dire qu'un théologien ne peut être en même temps un historien, parce que l'historien doit être désintéressé et que le théologien a toujours en vue l’intérêt de son dogme.
IL n’en est pas moins vrai que la plupart des laïques ont commis la même faute de méthode que les théologiens. Ils ont affirméqu’leschou était un homme supérieur, sans s'être demandé s'il avait réellement donné des preuves d'une intelligence extraordinaire ou d’une énergie peu commune, s’il avait forgé des idées nouvelles, s'il avait fondé, par lui-même, de nouvelles institutions.
C'est ainsi que, négligeant toute enquête scientifique préalable, Ernest Renan en fait un < homme divin », Proudhon un « homme prodigieux >, Paul de Régla le plus divin des révolutionnaires, Jules Sour y un homme de génie.— Aussi ces auteurss égarent-ils, comme les théologiens, dans le désert sans bornes de l'interprétation fantaisiste.
D'après l’évangile selon Iohanan (Jean), [eschou, voulant échapper à la surveillance de ses frères, leur déclare qu'il ne se rendra pas à Hiérusalem pour la fête des Huttes dite des Tabernacles, puis s’y rend en cachette par une autre route.
11 a donc menti.
Paul de Régla se refuse à le croire. « Jésus était
trop grand, dit-il, il portait trop en lui-même la foi en la pureté de son œuvre, pour que nous puissions admettre un instant qu’il fût au niveau de ses compatriotes, pour qui avait été fait le proverbe, encore plein d'actualité en Syrie : « Le mensonge est le sel de l’homme :. »
La vérité est que ces divers auteurs, soumis dès l’âge le plus tendre aux suggestions religieuses qui n’épargnent aucun de nous, ne surent pas s’en dégager complètement.
Après avoir cru qu'Ieschou était un dieu, ils ne purent se convaincre qu’il était unhomme. Ils dépouillèrent l’idole de ses attributs divins; ils n’osèrent point la descendre de son piédestal. Ils furent aussi hypnotisés par l'étendue de Ia chrétienté et par la puissance de l’église catholique, dont ils eurent tendance à confondre l'œuvre avec l’œuvre du nazaréen.
Victimes des suggestions reçues, ils furent encore victimes de leur imagination. À l’aide d'images empruntées à la légende, ils forgèrent un leschou idéal, un héros de poème, un personnage de roman.
Certes il n’est pas interdit à l’homme de science d’être un artiste à ses heures, mais, lorsqu'il s’emploie à la recherche de la vérité, 1l doit faire litière de toute considération artistique et ne pas imiter Pindaros qui s’ingéniait à moraliser les dieux.
C’est ce qu’oublia Ernest Renan.
Proudhon, qui a laissé leséléments d'un livre sur leschou, a jugé avec une grande franchise l’œuvre d’Ernest Renan.