‹ La folie de JésusChapitre 94 sur 171 · Évangile selon Lucanus, II · texte numérisé non relu

Évangile selon Lucanus, II

Or la grâce ne s'allie guère avec une constitution robuste.

Les lignes de l’homme gracieux sont longues, molles et souples, sans ces angles et ces ressauts qui caractérisent les solides charpentes .osseuses, les puissantes masses musculaires. Des os peu volumineux, des muscles peu saillants, la couche graisseuse sous-cutanée suffisant à combler les sillons qui les séparent, une taille élancée et svelte, un cou mince, des membres déliés, des attaches fines, des mains et des pieds longs et étroits, une grande mobilité des articulations, surtout des articulations vertébrales, voilà ce qui constitue la grâce chez l'homme. Tout cela n’est pas incompatible avec une certaine vigueur; mais ce ne. sera jamais la vigueur de l’athlète, L’athlète peut être beau; il ne saurait être gracieux.

Ainsi donc Îeschou n’était pas très robuste.

Au surplus ce que nous savons de son caractère : son émotivité, sa tristesse chronique, son amour des infirmes, des affligés, des persécutés, des pauvres, des captifs, des pacifiques, des miséricordieux, des débonnaires, ses continuels apitoiements sur les foules affamées, altérées et lasses, sur la veuve qui perd son fils unique, sur Ia femme adultère qu’on veut lapider, sur le serviteur qu’on veut vendre, sur les blessés, les lépreux, les aveugles, les femmes répudiées, apitoiements sans colère et sans révolte, même lorsque la société, lorsque le gouvernement est coupable, son pardon des offenses (« Aiïmez vos ennemis. — Faites du bien à ceux qui voushaïssent»), les paroles qu’il adresse aux sergents du temple et

à ses bourreaux, ses craintes continuelles (crainte de Dieu, crainte d’être trahi, crainte de la mort), la dissimulation de sa qualité de Meschiach, ses prophéties de malheur en entrant à Hiérusalem, dans cette ville même et sur le chemin du Golgotha, sa crise d'angoisse à Gethsémani, ses fuites répétées devant les nazaréens, devant Hérodès Antipas, aux confins de Tyrus et de Sidonis, à Césaræa, en un lieu écarté du lac de Tiberias, devant ses ennemis de Hiérusalem, son idée de fuir en Galilæa pendant le dernier repas, sa tentative de fuite devant les policiers du temple, son incapacité au travail, son vagabondage habituel, ses crises de dromomanie (les dromomanes étant, selon Emmanuel Régis, des neurasthéniques constitutionnels), son indifférence sexuelle à l'égard des femmes jointe à la sympathie qu’il savait leur inspirer,tout cela plaide en faveur de la délicatesse de sa constitution.

D'ailleurs n'’était-il pas un de ces dégénérés s1 bien décrits par Morel, Magnan, Legrain, Gilbert Ballet ?

Comme beaucoup d’entre eux, il ne double pas sans accident mental le cap de la puberté et, dès l’âge de douze ans, dès sa fugue de Hiérusalem, il est marqué du stigmate de la folie.

Son intelligence est déréglée, inégale, pleine de lacunes et de trous. Incapable d'observer, de comparer, de juger, de raisonner avec force, il a une tendance à généraliser, à systématiser, à abstraire prématurément et à tout expliquer par le merveilleux. Aussi ses conceptions sont-elles superficielles,

puériles, absurdes, extravagantes comme celles du « royaume de Dieu ».

Chez lui, les idées de grandeur, mystiques, hypocondriaques, de persécution se succèdent sans cesse; mais elles ne font que tourner en une ronde folle autour d’une idée fixe qui est leur centre et leur

pivot. Et cette idée est qu'il est le Meschiach an- : noncé par les nabis, le descendant du roi David | et en même temps le fils d'Iahvé, qui lui a confié la .

mission de réformer le monde.

Son délire est donc le délire chronique systématisé et polymorphe des dégénérés mentaux.

Tous ses actes sont subordonnés à cette idée fixe que des hallucinations renforcent.

Il pose les assises d'une religion nouvelle et élabore un plan incohérent de réorganisation sociale. Il n’épargne rien pour attirer la foule à ses doctrines, se lance dans des prédications emphatiques, exubérantes et prolixes où reviennent sans cesse des expressions étranges « fils de l'homme», « royaume de Dieu » ; mais d’où les arguments ingénieux ne sont point bannis et où il fait preuve d’adresse, d'astuce même, lorsqu'il s’agit d’échapper à la rigueur des lois.

Son égoïsme, son orgueil, sa vanité, son ambition sont sans bornes. C’est un égoïste au moi hypertrophié et, au point de vue psychologique, un monstre incapable de s’adapter aux milieux familial et social, dépourvu d’ailleurs de sens moral et faisant l’apologie du faux et du vol.

Il rapporte tout à sa personnalité et ne songe qu'à se mettre en scène. Il se croit infaillible, n’admet

ni contradiction ni opposition et, extrêmement susceptible, irritable et même violent, se pose en champion de la justice et du droit violés en sa personne. Schimeën dit La Pierre s’avise-t-il de le contredire et de le reprendre? — « Arrière de moi, Schatan ! » s’écrie-t-il. Des auditeurs dans la synagogue lui démient-ils le droit de violer la loi mosaïque en guérissant le jour du sabbat, il les enveloppe d'un regard de colère. Il est plein, contre ses contradicteurs, pharischim, seribes ou légistes, de paroles de vengeance et de mort et les menace du feu de l'enfer, « là où il y a des pleurs et des grincements de dents. » Sa malédiction enveloppe des villes entières, Chorazin ou Bethsaïda. Tous les obstacles l’irritent. Il s’en prend aux puissants du jour, menace les démons qui lui résistent, tance le vent et la tempête et, suprême folie, maudit un figuier coupable de ne point porter de fruits. Par certains côtés, l’'Ieschou de l’histoire est le Christos terrible et hagard des mosaïques de Bysance.

En revanche il est plein d’une affection brülante pour qui consent à voir en lui le Meschiach, pour ses disciples, ses auditeuts, les foules qui le suivent et cette affection contraste singulièrement avec son aversion pour sa famille qui ne voit en lui qu’un fou.

Ce ne sont point là les seuls traits qui lui soient communs avec les dégénérés de nos asiles. Il est enclin à la dépression mélancolique et il paie ses espoirs enthousiastes par des découragements sans bornes, pleins de prophéties de malheur, d’évocations de catastrophes et d'idées de mort.

Sa craintivité estextrême et cependant, pour satisfaire son orgueil, pour réaliser son idée fixe, que ne peut dominer ni le sentiment de la réalité dont il est dépourvu ni celui du danger, il risque stupidement sa tranquillité et sa vie.

Toujours irrésolu, nous le voyons, la veille de son supplice, incapable de prendre une décision, incapable de vouloir.

Il sait qu'il est trahi, il sait qu’on va l'arrêter et le mettre à mort, il songe à regagner la Galilæa, et cependant il reste et se laisse prendre à Gethsémani comme ces oiseaux des pôles qui ne savent ni se défendre, ni fuir.

. Il manque d'énergie comme il'manque de courage et, incapable de tout travail, mène la vie du vagabond et du mendiant.

Certes il y a loin — on l’a déjà remarqué — de cet anarchiste théorique à un [ehouda de Gamala ou à un Matthias Margaloth.

Le peu d'activité dont il dispose se dépense en explosions. Il a des impulsions ambulatoires qui le font se soustraire à la surveillance de ses parents et errer seul dans Hiérusalem, qui le jettent dans le désert où il reste quarante jours, dans la capitale funeste aux prophètes où il sait que sa vie est en danger.

Il se laisse aller à des actes bizarres, ridicules ou dangereux et, non content de tancer les éléments et de maudire les arbres, il chasse à coups de fouet les marchands d'offrandes et les changeurs du temple.

Et voici que les évangélistes nous le montrent plongé en un de ces sommeils profonds qui suivent

parfois, dans ces organisations détraquées, les grandes dépenses nerveuses, endormi sur une barque en pleine tempête.

Enfin il est sexuellement indifférent à l’égard des femmes et ne laisse pas de postérité.

Er résumé plein de pensées incohérentes, de désirs contradictoires, de sentiments instables, d'impulsions irrésistibles et dominé par .une idée fixe délirante, leschou nous apparaît comme le type même du dégénéré mental *,.

Or ces stigmates psychiques ne vont guère sans des stigmates physiques concomitants et concordent rarement avec la robustesse.

C’est qu’en effet, comme tous les monstres, les dégénérés sont des retardataires.

« Les êtres anormaux, dit Isidore Geoffroy Saint- Hilaire, sont, à quelques égards, des embryons permanents, chez qui la nature s’est arrêtée en chemin.»

Or en général l’arrêt de développement porte à la fois sur tous les systèmes et le dégénéré mental est le plus souvent un dégénéré physique. Sa constitution est médiocre ou mauvaise; 1l paraît plus jeune que son âge ; il présente de l’infantilisme, du féminisme ou du juvénilisme. Enfant, adolescent ou femme par l'esprit, 1l l'est aussi par le corps.

La grâce d’Ieschou ne fut donc pas seulemeñt celle des juifs syriens des environs de Nazareth ; elle fut aussi, à ce qu’il semble, celle des microrchidés et des impuissants.

1. Je n'ai fait ici que paraphraser la remarquable description

qu'a donnée Gilbert Ballet du dégénéré mental dans le Traité de médecine de Charcot, Bouchard et Brissaud. Tome VI, p. 1149.

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