‹ La folie devant les tribunauxChapitre 19 sur 62 · I.EGR. FOLIE · texte numérisé non relu

I.EGR. FOLIE

2° Quel devait être, d'après cesallérations, l'état intellecluel de Ménétrê durant les derniers temps de sa vie?

Voici en quels termes ils résumaient leur opinion dans leurs conclusions, après avoir pris connaissance du procèsverbal de l'autopsie faite à Belfort :

« 1° Les altérations constatées après la mort, dans l'encéphale de Ménétré, appartiennent pour la plupart, avec une entière évidence, à un état pathologique; aucune d'elles, cependant ne peut être considérée comme offrant alisolument les caractères essentiels à une espèce morbide rigoureusement déterminée ; mais, par leur nature et surtout par leur ensemble, elles paraissent devoir être rapportées à la démence sénile ;

2" Parmi les altérations encéphaliques constatées chez le sieur Ménétré après sa mort, il en est plusieurs, notamment l'épaississemenl général des membranes cérébrales et l'hydropisie extra et intra-cérébrale, qui doivent être considérées comme positivement incompatibles avec le fonctionnement normal du cerveau et avec l'intégrité de ses facultés ; par leur nature et leur degré, ces altérations ont dû affecter principalement les fonctions cérébrales dans leur énergie et entraîner l'affaiblissement des facultés intellectuelles et même de la motilité volontaire. Si ces altérations encéphaliques se sont rattachées chez le sieur Ménétré au développement de la démence sénile, c'est encore par l'affaiblissement de l'intelligence et de la motilité volontaire qu'ont dû se traduire les principaux effets de l'élal morbide.

« Quant à l'époque où a dû se produire, sous l'influence des altérations encéphaliques, cette diminution morbide des facultés intellectuelles, il est impossible de la préciser, d'après la considération exclusive de l'élat du cerveau après la mort; néanmoins, il est possible d'affirmer, d'après la nature même des altérations pathologiques, qui offrent tous les caractères de la chronicité, que l'influence qu'elles ont dû exercer sur les facultés intellectuelles pour les troubler, surtout

Cil les affaiblissant, a dû s'exercer assez longtemps et probablement plusieurs années avant la mort, l'affaiblissement de l'intelligence, — leur effet principal, — ayant dû se prononcer de plus en plus à mesure que l'époque de la fai de la vie s'approcbait. »

De son côté, le sieur Meyer fit consulter sur ces graves questions des notabilités médicales de la Faculté de Paris, MM. Trousseau, Grisolle, Falret, FoUin et Lasègue.

Après une savante et vigoureuse réfutation des théories professées par les médecins qui étaient d'avis que la démence avait des lésions définies qui lui correspondaient, MM. Trousseau, Grisolle, Falret, FoUin et Lasègue émirent un avis diamétralement opposé. Voici néanmoins ce qui advint :

« Le tribunal déclare nul et sans effet le legs universel en usufruit, du 11 novembre 1860, comme n'étant pas l'expression de la volonté libre du testateur François Ménétré, mais l'œuvre du dol et de la fraude et le résultat de la captation et de la suggestion exercées par les légataires; dit que les contrats reçus le 9 novembre 1860 contenant, l'un, approbation de la part de Ménétré d'un bail sous signatures privées du 6 janvier 1856 et donation entre vifs de la jouissance gratuite du logement..., l'autre, portant donation entre vifs par ledit Ménétré, au dépens des époux Mayer, de la nue propriété de quatre immeubles dont le donateur s'était réservé l'usufruit viager, sont déclarés nuls et de nul effet : condamne les époux Mayer aux dépens. »

Le commandeur da Gama Machado, gentilhomme de la chambre de S. M. le roi de Portugal et conseiller de l'ambassade portugaise, est mort à Paris, laissant une grande fortune.

212 LA FOLIE DEVAINT LES THIBOAUX.

Des héritiers du sang, des légataires universels et des légataires à titre particulier se présentèrent pour recueillir la succession. Les dernières volontés du commandeur étaient consignées dans soixante et onze testaments ou codicilles. Par l'un de ses testaments, M. Machado léguait à une demoiselle Elisabeth Perrot, depuis longues années à son service, une collection d'oiseaux les plus rares, une centaine d'oiseaux vivants pris, assurait-on, dans les ravins inconnus des Indes orientales, dans les roseaux du Gange et les fourrés de l'Himalaya, et trente mille francs de rente viagère.

An mois de février 1 862, mademoiselle Elisabeth Perrot demanda au tribunal, en attendant qu'il fût statué sur l'instance par elle introduite en délivrance de son legs, une provision pour nourrir les oiseaux qu'elle tenait de la hbéralité du défunt ; il fut fait droit à sa demande et on lui alloua une provision de trois mille francs et une pension de cinq cents francs par mois jusqu'à la solution de l'instance principale.

Le tribunal civil de la Seine (deuxième chambre) fut appelé, le 15 février 1865, à statuer sur les demandes en délivrance des legs particuliers, sur les demandes en nullité de certains de ces legs par des légataires universels, et sur la demande en nullité de tous les legs universels et particuliers par les héritiers du sang, qui crurent devoir attaquer les soixante et onze testaments et codxilies laissés par M. Machado, datés le premier du 1" janvier 1825 et le dernier du 15 janvier 1861, comme émanés d'un homme atlcint, depuis longues années, d'insimilé d'esprit.

A cinquante ans, M. da Gama Machado comnnença à s'occuper d'histoire naturelle, et il ne tarda pas à se prendre pour cette science de la plus violente passion.

Depuis, il vivait entouré d'animaux de toutes sortes, mais surtout d'oiseaux. Son appartement était comme une vaste cage où il se plaisait à réunir ses « amis ailés » de toutes les parties du globe. La fréquentation des bètes lui avait donné un certain mépris pour ses semblables, il laissait fort bien entendre qu'à son avis l'homme n'était qu'un singe dégénéré. « L'animal, disait-il, naît savant, tandis qu'il faut à l'homme l'éducation ; l'intelligence est bien au-dessous de l'instinct ; la nature a privé l'homme du bon sens pour le donner aux animaux ; enfin les guerres de religion vengent bien les bêtes du mépris que nous leur témoignons. »

Le testament d'un savant professant de telles doctrines devait être au moins singulier. Il renfermait, en effet, plus d'une clause assez étrange, et nous avons appris, non sans quelque étonnement, que les ordres relatifs ses funérailles avaient été ponctuellement exécutés.

M. Machado avait inventé une théorie assez nouvelle en histoire naturelle, la théorie de la ressemblance et de la couleur. La couleur, selon lui, est « le pilote de la nature, un guide qui ne se trompe jamais. Chaque animal porte, écrits sur sa robe, en rouge ou en jaune, en bleu ou en noir, ses goûts et ses instincts. »

Voici des extraits de quelques-uns des testaments et codicilles laissés par M. da Gama Machado :

2i:t LA FOLIE DEVANT LES TRIBUNAUX.

CODICILLE

« 15 avril 1843.

« Marche à suivre pour mon enterrement.

« J'ordonne, ou pour mieux dire, puisque mon gouvernement domestique se trouve terminé par ma mort, je désire vivement que mon convoi soit fait de la manière suivante :

« L'enterrement aura lieu à trois heures de l'après-midi, à l'heure où les corbeaux du Louvre ont l'habitude de venir chercher leur dîner, et les personnes seulement de ma maison le suivront au Père-Lachaise. Le corbillard sera pareil à celui dessiné dans mon antichambre (le convoi du pauvre); six voitures de deuil simples. Vingt enfants de la Société de Saint-Nicolas, et vingt enfants de la Société des Écoles chrétiennes suivront le convoi à pied ; chaque enfant recevra 20 francs. Je suis membre de ces deux Sociétés depuis mon séjour en France.

« Mon corps sera embaumé par M. le docteur Suquet, à qui on donnera 500 francs. On se servira de mon cercueil, qui a du rapport avec mon travail des sciences naturelles. Ce cercueil se trouve chez moi ainsi que le linceul. Mes chevaux que j'ai nourris si souvent au bois de Boulogne, suivront mon convoi. On déposera dans mon cercueil les oiseaux renfermés dans les quatre tombeaux cjui ornent mes collections d'histoire naturelle.

« Je répète encore une fois : on n'invitera personne à mon enterrement.

« Ecrit de ma propre main ce 15 avril '1845.

« Signé : Joseph-Joachim da Gama Machado.

« On donnera à tous mes domestiques un habillement de deuil, un mois de gages et nourris, lis sont pourvus dans mon testament. »

CODICILLE

« 10 mars 1851.

« Je lègue à ma nièce Isabelle de T... un souvenir de la valeur de 1,000 fr.

« Je lègue à ma nièce Octavie de T... un souvenir de la valeur de 1 ,000 fr.

« Je lègue à ma nièce Agnès de T... un souvenir de la valeur de 1 ,000 fr.

« Je dispose en faveur d'un jardinier du cimetière du Pêre- Lachaise de la somme de 100 fr. Celle somme sera annuelle pour soigner mon tombeau ; on y sèmera les fleurs que je désigne ici : le soleil, la scabieuse, la renoncule et la pensée.

c Écrit de ma propre main et signé le 10 mai 1851.

(( José-Joacliim da Gama Machado, « Quai Voltaire, 5. »

Testament olographe déposé chez M* Bournet-Verron, le 10 juin IBM.

« 12 mai 1852

« J'annule les différents testaments qui ont été faits à différentes époques, et pour les simplifier et éviter toute sorte de chicanes, j'ai fait le présent qui sera valide.

« Je nomme pour exécuteurs testamentaires MM. Bournet- Verron, mon notaire, et M. Charles C..., gérant du Cercle agricole, rue de Beaune.

« Je lègue à ma nièce, mademoiselle F..., la somme de 1,000 fr. de rente.

«Je lègue à ma nièce, madame W..., la somme del,000fr. de rente.

« Je lègue à ma nièce, Joséphine W..., mes fonds hollandais.

21) LA FOI.IE DbVANT LES TRIBUNMX.

« Jl» lègue à madeinoisolle Elisabeth Perrot la somme de 30,000 fr. de rente annuellement, durant sa vie; on prendra sur l'ensemble de ma succession la somme de 50,000 fr., qui servira à faire une deuxième édition de ma Théorie des ressemblances, et le surplus sera employé dans les fonds dont le produit sera pour récompenser les meilleurs mémoires écrits sur la coloration des robes des animaux inclusivement, riîonmie et sur la semence dans le règne animal...

« Je lègue à la Société de protection pour les animaux, en France et en Angleterre, la somme de 500 fr. chacune.

(( On lâchera dans le bois de Boulogne les oiseaux étrangers dont la robe a du rapport avec celle des oiseaux indigènes.

« Mon convoi aura lieu à deux heures et demie, l'heure à laquelle j'ai l'habitude de jiourrir les corbeaux. Le convoi sera celui du pauvre et mes domestiques seulement l'accompagneront, également mes vieux chevaux, mes fidèles compagnons. Mon corps sera embaumé et mis dans mon cercueil en acajou à damier que l'on trouvera dans la pièce à côté de mon salon.

« Le tout écrit de ma propre main et signé ce 12 mai 1852.

« Le commandeur José-Joachim da Gama Machado. i»

CODICILLE

« 12 janvier 1853.

« Je lègue à mademoiselle Elisabeth Perrot ma collection d'oiseaux vivants, à rexce[)tiou de mon oiseau favori, le merle de l'Inde; les ayant soignés pendant tant d'années, c'est une récompense qui lui est due.

« Je lègue à M. Isidore Saint-Hilaire mon merle de l'Inde; cet oiseau renferme en lui toute une science, sa robe est composée de celle de la pie et du sansonnet; il est docile et intelligent comme le sont ces deux oiseaux, et son chant est voilé comme le sansoimnet; il est un exemple frap-

DETS TESTAMENTS. 217

pant de la Ihéorie des rosseinblances. Il est à désirer pour le progrès des sciences naturelles qu'on s'occupe de l'étude de l'intérieur des animaux. On fera connaître à M. Isidore Saint- Hilaire la manière de le nourrir et de le soigner; on évitera de le medre au soleil, et en hiver, on le placera dans une chambre bien chauffée.

« Écrit de ma propre main, le 12 janvier 1855.

(( Le commandeur José-.Ioaquim da Gamv Machado, « conseiller de la légation du Portugal. »

« 24 mars 1854.

« Je lègue à la Société protectrice des animaux la somme de 20,000 fr., dont l'intérêt sera appliqué de la manière suivante : On donnera annuellement à un sergent de ville ou à toute autre personne la somme de 500 fr. Il se tiendra à l'entrée du pont des Saint-Pères, vis-à-vis mes fenêtres, et il aura un écriteau sur son chapeau sur lequel sera écrit : Société protectrice des animaux, J. J. da Gama Machado. Son devoir sera d'empêcher les charretiers de maltraiter les animaux et également les cochers de remise. L'heure est fixée depuis midi jusqu'à six heures. Les autres 500 fr. seront divisés en deux parties, et donnés comme prix par l'auteur de la Théorie des ressemblances aux cochers qui remiseront leurs voitures sans abîmer leurs chevaux à coups de fouet, selon l'usage. Les voitures, si on veut que les chevaux vivent longtemps, doivent être remisées à la main ; c'est un conseil que je donne aux amateurs de chevaux. Toutefois, si les conditions ci-dessus mentionnées ne sont pas accomplies, le legs devient nul. Le tout écrit de ma propre main et signé ce 21 mars 1854.

« José-Joaquim da Gama Machado, quai Yoltaire, o. »

CODICILLE

« 26 mai 1859.

« Le temps est triste et je ne puis sortir. Je vais donc m'occupera faire un peu de bien. Je lègue à madame C... la somme de 10,000 fr., et j'augmente la pension annuelle de mes serviteurs de la somme de 1,000 IV. chacun.

« Le tout écrit de ma propre main et signé :

a José-Joachim da Gajia Machado. »

«... Mes collections de bustes concernant la doctrine du docteur Gall seront conservées intactes. Je défends expressément qu'elles soient jamais vendues. Je donne la faculté à madame Suzanne Dibdin (c'était, depuis 1806, la compagne de M. Machado, et son héritière instituée) de fonder, en France, un Athénée de la couleur, si elle le juge à propos... Dins cet Athénée, on fera des cours avec des animaux vivants sur ma Théorie, et on aura quelques volières d'oiseaux pour ce but. Le professeur se servira du second volume do ma Théorie, en supprimant tout ce qui peut blesser l'amour- propre de l'homme. Les oiseaux seront soignés par des femmes, et non des hommes. Ces femmes seront prises dans une province connue pour produire des individus doués de bienveillance, et on aura soin de tâter leur têle au-dessus de l'oreille, celte partie devant être unie; la partie postérieure de la tète doit être développée et la forme oblongue. Un jeune professeur sera attaché à l'Athénée; les prix seront donnés annuellement pour les mémoires sur des ressemblances humaines, la valeur de la semence animale dans le règne animal, et la valeur de la couleur dans le règne organique. On publiera un Manuel de ma Théorie, et, pour rendre l'Athénée populaire, on pourra prendre des abonnés à un prix modéré, et un salon de lecture et de conversation sera établi selon l'usage. Comme Ihoinme

DES TESTAME^"TS. 21»

a pris l'habitude de tout dénaturer, mes exécuteurs testamentaires veilleront à ce que l'on ne s'écarte jamais du but primitif de la création de l'Âthéiiée de la couleur, c'est-à-dire l'étude de l'homme physique , la valeur de la semence animale et la valeur de la couleur dans le règne organique. « Paris, le 12 juin 1858, quai Voltaire, 3.

« José-Joachim da Gama Machado. »

Le procès donna lieu à des débats très-animés, qui occupèrent un certain nombre d'audiences. Le 13 mars 1865, le jugement suivant fui rendu :

Le tribunal, etc., etc..

Attendu que le commandeur da Gama Machado est décédé à Paris, le 9 juin 1861, à l'âge de quatre-vingt-sept ans ;

Attendu que l'on n'articule aucun fait de folie ou de démence contre les actes d'une aussi longue carrière, et qu'il résulte des documents produits au procès que, pendant toute sa vie et jusqu'à ses derniers jours, le commandeur n'a cessé de mener une vie matérielle régulière, d'entretenir avec ses connaissances, ses amis et les membres de sa famille les relations les plus suivies et d'êlre traité par tous comme un homme jouissant de la plénitude de sa raison ;

Attendu que sa correspondance, blâmable au point de vue de certaines convenances, loin de témoigner de l'insanité de son esprit ni même de l'affaiblissement de ses facultés intellectuelles, atteste, au contraire, la vivacité de son intelligence et l'enjouement de son caractère;

Attendu que sa bienfaisance, sa générosité ne peuvent

220 L\ FOLIE DEVANT LES TlUBUNAUX.

être révoquées en doule, non plus que l'ordre avec lequel il a toujours géré sa maison et administré sa fortune ;

Attendu que si dans Touvrage par lui publié sous le titî-e de la Théorie des ressemblances, il a professé des théories scientifiques, ce que le tribunal no peut être appelé à apprécier; s'il a tiré de son système et de ses observations des conséquences fausses qui l'ont conduit au scepticisme, au matérialisme et même à l'athéisme ; s'il n'a pas toujours revêtu ses conceptions d'un style correct et suivi, on peut concliu'c de ces différentes circonstances que le commandeur da Machado n'est ni un savant, ni un moraliste, ni un littérateur, mais qu'on ne saurait aller plus loin et décider qu'il n'avait pas conservé la capacité de tester ;

■Attendu que son œuvre testamentaire ne porte pas davantage la preuve de l'insanité de son esprit ;

Attendu que ceux de ces testaments ou codicilles qui contiennent les excentricités les plus bizarres sont antérieurs au testament olographe du 12 mai 1852, et ont été expressément révoqués i)ar ce dernier ;

Que les nouvelles dispositions relatives à la réimpression de son ouvrage et à la propagation de son système par la parole n'offrent plus aucune particularité excentrique et ne sauraient, soit en la forme, soit en raison de leur peu d'importance relative, être considérées que comme le légitime et dernier souvenir donné par un auteur aux idées qui ont occupé une partie de sa vie ;

Attendu que l'importance des legs faits à Elisabeth Perrot, à P. et à G., non plus que l'état de domesticité des légataires, ne prouvent pas par eux-mêmes que le corn-

DES lEbTAMEMS. 221

mandeur ne fût pas sain d'esprit au moment de la confection des testaments et codicilles dans lesquels il les a institués ...., etc., etc. ;

Par ces motifs, le tribunal, après une très-longue série de considérants, a validé les dispositions testamentaires prises par M. da Gama Machado.

§ V. — De l'influe>-ce des congestions cérébrales et des attaques

d'apoplexie SLll LA FACLLTÉ DE TESTER.

De la constitulion dite apoplecliqiie. — De la circulation cérébrale. — De l'état mental chez les apofilectiques : premier, deuxième, troisième et quatrième degré — Etude comparative de la démence apoplectique et de la démence paralytique. — Faits. — Conclusion praii(iue. — Du défaut de coordination de la pensée, de la volonté et du mouvement, alorsque le cerveau n'es! point m;ilade.

De la constitution dite apoplectique. — On Croit Volontiers dans le monde à la prédisposition apoplectique et il n'est pas rare de rencontrer des gens qui , redoutant les malencontreux effets de leur constitution pléthorique, s'astreignent à une prophylaxie sévère dans le but d'éloigner de plus en plus une échéance morbide qui fait le tourment de leur vie. Or, il faut bien que l'on le sache, lien, dans Ja complexion et le tempérament d un individu, ne justitîe, quoi qu'en ait dit Morgagni, cette tendance spéciale : aucun signe extérieur applicable aux sens ne l'indique. Que l'on recoure aux observations si justes de Corvisarl, et l'on verra que les hommes qui passent aux yeux de tous pour être fatalement voués à l'apoplexie sont atteints de préférence d'affections du cœur ou des gros vaisseaux.

Fodéré a même cru remarquer que les individus à constitution apoplectique échappaient précisément à l'afflux sanguin du côté de l'encéphale. Sans vouloir nous porter garant de cette dernière opinion, nous dirons qu'on se rend compte tous les jours, par le fait possible d'une hémorrhagie cérébrale, de morts subites amenées par une lésion cardiaque non soupçonnée. Lorsque l'autopsie peut êlre faite, ce diagnostic posthume est fréquemment porté.

Puisque le hasard vient de nous amener à parler de l'apoplexie, accident fréquent chez les vieillards, et en rapport, par conséquent, avec la question des testaments, dont nous nous occupons, nous voulons saisir l'occasion qui nous est offerte et expliquer en quelque sorte le mécanisme de ce phénomène morbide si redouté : c'est, en effet, dans la physiologie, la pathologie et la clinique que la médecine légale va puiser ses éléments d'exactitude scientifique.

De la circulation cérébrale. — Le CCrvCaU, Centre Ct

dispensateur de la sensibilité, subit avec les progrés de l'âge une évidente altération. Sou volume, sa substance et son système sanguin sont les trois points sur lesquels porte la défavorable influence de la sénilité. En effet, d'après des pesées très-soigneusement faites, on a constaté, toute proportion gardée, que la masse encéphalique éprouvait un retrait à une époque avancée de la vie. L'atrophie, loin d'être absolue, n'est certainement que tout à fait relative, mais le fait mérite d'être mentionné. A ce même moment, la densité du cerveau augmente.

En vertu de la diminution de la contractilité artérielle, l'excitation communiquée au cerveau par un sang moins chaud, moins rapide et moins oxygéné, décroît et s'affaisse; aussi, voyons -nous fléchir l'activité cérébrale et les manifestations de la pensée perdre de leur spontanéité. Claudkat ingenium, a dit Lucrèce.

Pour bien faire comprendre le mécanisme delà modification du système sanguin cérébral chez le vieillard, rappelons que le cerveau doit accomplir, à l'état physiologique, des fonctions d'une telle importance pour la conservation de la vie physique et l'équilibre des facultés de l'intelligence, qu'il doit nécessairement être abreuvé jusqu'à ses derniers confins d'un sang dont l'abondance ne le cède ni à la pureté, ni au degré élevé d'animalisation. C'est bien là ce qui existe, mais les vaisseaux qui contiennent et charrient ce sang, forment un très grand-nombre de lacis et de réseaux et sont divisés presque à l'infini ; or, si, à cette première condition d'une lente circulation, nous ajoutons la suprématie déprimante de la pléthore veineuse, il deviendra facile d'expliquer la fréquence des congestions et des hémorrhagies.

Lorsque l'atmosphère est chargé d'humidité, chaude, saturée de parties aqueuses, le vieillard est faible, abattu, languissant, peu disposé à agir. Si, au lieu de s'en tenir à un régime de vie sagement ordonné, à un mouvement doux qui aura pour effet de maintenir les actes vitaux et les forces musculaires dans un état compatible avec la santé, il se livre à de violents exercices physiques, il épuise aisément le peu de force de résistance qui lui reste, rappelle le sang et la chaleur à la périphérie du

22 i I.A lOI.TE DEVANT LES TRIBUNAUX.

corps, provoque jiar la rarcfactioii du sang une pléthore subite du côté d'un viscère important et se place ainsi sous l'imminence d'une congestion. En admettant qu'il échappe au danger un grand nombre de fois, il n'en est pas moins vrai qu'il arrive un moment où il ne peut plus réparer cette force en réserve si inconsidérément dépensée : ce jour-là, il tombe foudroyé!

Lorsqu'on songe à la fréquence alarmante de la paralysie générale depuis quelques années et que l'on se souvient que cette triste et incurable maladie débute si souvent par une congestion cérébrale, il importe de prendre en sérieuse considération tous les renseignements étiologiques, car la connaissance de causes restées mystérieuses conduit à une prophylaxie dont la santé des hommes sait tirer profit.

De l'état mental eliez les apoplectiques. — ExpOSOnS

maintenant à un point de vue général de quelle manière les congestions cérébrales et les attaques d'apoplexie retentissent sur l'entendement humain et, par contre coup, sur les actes de dernière volonté, n'importe à quel âge de la vie.

L'apoplexie (hém.orrhagie cérébrale) donne lieu moins souvent que d'autres affections du cerveau à des troubles de l'intelligence. Beaucoup d'apoplectiques paralysés d'un côté du corps, et même ayant un grand embarras de la parole, conservent l'intelligence à peu près intacte, surtout après une première attaque. Dans les procès en interdiction et dans les affaires criminelles, il importe donc beaucoup d'examiner directement les apoplectiques,

pour apprécier le degré de trouble de leur intelligence, et de ne pas conclure fatalement de l'existence de l'hémorrliagie cérébrale, ou même de l'hémiplégie persistante, à l'absence de raison et de liberté morale.

Lorsqu'il s'agit de prononcer sur la validité d'un testament fait par un individu apoplectique, il importe également de recueillir, après sa mort, les renseignements les plus circonstanciés et les plus authentiques, pour pouvoir juger du degré d'affaiblissement intellectuel que présentait ce malade, et il faut bien se garder de croire que l'apoplexie ait dû nécessairement entraîner la démence.

Les attaques de congestion légère, qui ne durent que très-peu de temps, qui, au moment même, effleurent à peine l'intelligence et les mouvements, mais dont les traces augmentent peu à peu d'intensité les jours suivants, sont bien plus graves, au point de vue de la ruine de l'inteUigence, que les attaques très-fortes, accompagnées et suivies, de grands accidents musculaires, d'hémiplégie complète et même d'embarras prononcé de la parole. Ces petites attaques congestives sont le plus souvent un début de ramollissement cérébral ; et l'on sait que le ramollissement du cerveau s'accompagne bien plus fréquemment de troubles intellectuels graves que l'hémorrhagie cérébrale proprement dite. Les malades qui, deux ou trois jours après une attaque apoplectique, offrent une hémiplégie franche sans embarras delà parole, ont beaucoup moins de chances d'éprouver plus tard du trouble dans l'intelligence que ceux qui, dans les mêmes conditions , présentent un embarras marqué de la parole sans hémiplégie.

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