‹ La folie devant les tribunauxChapitre 23 sur 62 · QUATRIÈME DEGRÉ · texte numérisé non relu

QUATRIÈME DEGRÉ

Ce degré est celui de la démence complète et absolue. Il est souvent consécutif à plusieurs attaques apoplectiques, surtout quand elles ont eu lieu successivement dans les deux côtés du cerveau. Dans ces cas, que l'on observe si fréquemment à Bicètre à Charenton, et à la Salpêtrière, il y a presque nullité de l'intelligence. Les malades ne comprennent guère les paroles qui leur sont adressées et ne peuvent y répondre. C'est à peine s'ils prononcent encore quelques mots ou quelques phrases, qu'ils répètent comme machinalement. Ces phénomènes de démence apoplectique sont souvent confondus avec la démence delà paralysie générale. Ils en diffèrent cependant profondément, non-seulement par les lésions anatomiques, mais par les caractères des périodes anté-

rieures, par rensemble des symptômes actuels et par la marche ultérieure de la maladie.

Étude comparative de la démence apoplectique et tle

la démenée parai:»ti<iue. — « Comme les déments paralyliques, dit M. le docteur Jules Falrct, les individus atteints de démence apoplectique vivent d'une vie toute végétative ; comme eux, ils ont de l'embarras dans la parole, de la paralysie incomplète des membres; souvent même, ils restent assis sans pouvoir marcher, tout en remuant encore les jambes et les bras lorsqu'ils sont au lit. Quelquefois encore, comme les paralytiques aliénés, ils n'ont plus, à cette période, d'hémiplégie très-marquée : ils deviennent gâteux, ils éprouvent de temps en temps de l'agitation, poussent des cris instinctifs, et comme les déments atteints de paralysie générale, ils peuvent mourir dans une nouvelle attaque congestive ou dans les convulsions. Tous ces symptômes les rapprochent assurément beaucoup des aliénés paralytiques à la dernière période ou période de démence. On comprend donc parfaitement que plusieurs auteurs, et en particulier M. Raillarger, aient admis cette confusion comme légitime. On le comprend surtout lorsqu'on sait que, dans quelques cas rares, alors que Thémorrhagie cérébrale a été double et s'est produite dans les deux hémisphères, on peut constater chez ces malades jusqu'au délire ambitieux et jusqu'à Tagilation automatique et convulsive des paralysés généraux. Cette anomalie tient probablement a ce que, dans ces cas exceptionnels, le ramollissement de la couche corticale des hémisphères vient s'ajouter aux lésions des

parties centrales de l'encéphale et détermine ainsi consécutivement l'apparition des symptômes propres à la paralysie générale des aliénés ; mais ces cas mixtes, d'ailleurs très-rares, représentent une simple coïncidence de deux maladies du reste distinctes, et ne suffisent pas pour faire admettre la confusion de tous les autres cas si nombreux de démence apoplectique simple avec la démence paralytique. En effet, dans la démence apoplectique arrivée à cette dernière période, l'intelligence est ordinairement plus complètement absente que dans lu démence paralytique. Les malades n'ont plus aucune idée, ne peuvent plus rien comprendre, ni prononcer des paroles compréhensibles. Il n'y a plus même de réveils passagers et incomplets de la connaissance. Les paralytiques aliénés, au contraire, arrivés à la période de démence, et ([ui, à certains jours ou dans certains momenis. n'ont aucune idée et no peuvent proférer aucune parole, sont souvent capables, le lendemain ou dans un autre instant, dacomprendre certaines questions et d'exprimer quelques fragments d'idées.

« En résumé, dans la démence apoplectique, il y a souvent impossibilité absolue de parler ou bredouillemen! très-prononcé, absence complète d'idées et de compréhension, calme habituel et grande uniformité dans tous les symptômes. On observe moins d'irrégularité dans la marche, moins d'inégalités flagrantes dans Tintensité relative des divers symptômes d'un jour à l'autre ou d'une époque à une autre, moins d'agitation, moins de cris, moins de désordre des actes, de tendance à déchirer, à se déshabiller que dans la démence paralyti-

que; il y a également moins de conceptions délirantes, en un mot, moins d'aliénation proprement dite, soit sous la forme de conceptions délirantes, soit sous celle d'agitation maniaque.

« C'est un état de démence calme, inerte, inoffensive et sans idées, qui offre moins de rémissions et de paroxysmes, moins d'inégalités dans la marche el une durée ordinairement plus longue que celle de la démence paralytique. On voit, en effet, des démences apoplectiques se prolonger ainsi pendant plusieurs années sans offrir aucune modification sensible ni dans les symptômes ni même dans leur degré d'intensité. »

Ces théories scientifiques une fois exposées en termes généraux, nous nous hâtons d'aborder les applications pratiques et purement médico-légales. On a vu déjà, aux pages 157 et 181, que des testaments d'apoplectiques avaient donné lieu à des contestations judiciaires, mais l'importance si considérable que présente ce sujet nous oblige à y insister plus particulièrement encore et à relater ici trois observations pleines d'intérêt et émmemment propres à tenir en éveil la sollicitude des familles, l'attention de la justice elles lumières des médecins légistes.

TRKMIKU FAIT.

En 1845, M. le docteur Girard de Cailloux, médecin en chef de l'asile des aliénés d'Auxerre et aujourd'hui inspecteur général du service des aliénés de la Seine, fut consulté au sujet des dispositions testamentaires prises par un individu après une série d'attaques d'à-

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poplexie. Ce fait porte avec lui plus d'un enseignement : un ancien notaire d'un tempérament nerveux, d'une bonne constitution, homme prudent, juste, jouissant de l'estime et de la considération publiques, d'un caractère ferme, d'une intelligence éprouvée, ayant des habitudes d'ordre, des mœurs honnêtes, affectionnant tendrement une nièce qu'il a élevée depuis Tàge de six ans, qu'il a mariée à dix-neuf, en lui constituant en dot une somme de quarante mille francs, annonçant à son mari que toule sa fortune reviendrait à celte nièce, approuvant plus tard la conduite d'un oncle de ce mari qui avait avantagé sa sœur, eu égard à cette promesse, et l'approuvant en disant : « lia compté sur moi, il avait raison, c'était juste ;» ayant toujours donné à ce ménage des témoignages de son amitié et de son vif intérêt, ce qu'il ratifie par un testament fait en sa faveur, sans oublier les enfants, et en rémunérant d'une manière convenable la domestique restée à son service (600 francs d'abord de rente viagère avec jouissance d'une petite maison, puis par codicille 300 francs seulement) ; cet homme, dis-je, est frappé successivement par trois attaques d'apoplexie. A la suite de ces accidents, il recouvre l'usage de ses membres de manière à faire, quoique rarement et avec une grande fatigue, une promenade d'un kilomètre ; il a de fréquents assoupissements, salive beaucoup, est inhabile de ses mains, rit et pleure à la manière d'un enfant; de plus, on remarque dans le pays l'altération de ses idées; ainsi il accuse son neveu, qu'il chérissait naguère, une autre personne et son notaire, de lui avoir volé une somme qu'il avait déposée lui-même en leur présence,

entre les mains de ces derniers. En parlant de ce vol, il verse de grosses larmes, ajoutant que son neveu l'a réduit à la mendicité. Dans une réunion du conseil municipal où il était question de fournir un poêle à l'école, il ne s'occupe qu'à savoir de quelle manière est couché l'instituteur, répétant qu il faut lui acheter un lit. 11 dit avoir parlé à Robespierre au moment où il montait sur l'échafaud ; cependant il écrit encore sa dépense journalière et prend note de ses recettes.

Quinze mois après le troisième accident, le 11 janvier 1842, il est frappé par une quatrième attaque d'apoplexie qui le prive de toute espèce de connaissance pendant cinq jours. Depuis cette époque, ses idées sont sans suite; ainsi le 10 février, il parle encore avec incohérence. Le 11 du même mois, il ne reconnaît pas une personne sans que- sa domestique lui en indique le nom ; il ne répond qu'après elle. Le même jour, il porte à un compte ce qui se rapporte à un autre et commet une erreur de calcul. Le lendemain, il fait un nouveau testament, déshérite sa nièce et son petit-neveu, donne à sa petite-nièce cent cinquante mille francs, au lieu de cent mille francs, lègue cent mille francs à sa domestique (au lieu de 500 francs de rente) et cinquante-cinq mille francs à la famille de cette femme; enfin il constitue pour légataire universel un individu avec lequel il n'avait jamais eu que des rapports éloignés et pour lequel il ne ressentait autrefois qu'une médiocre estime.

Depuis le 16 février jusqu'au jour de sa mort survenue peu de temps après, l'état du malade s'est toujours aggravé ; il a divagué, cherché plusieurs fois à se détruire

et a été dominé par des idées d'orgueil : il a dîne un jour avec l'empereur de Bussie. Il a été en Russie. Le tonnerre est tombé dans sa poche sans lui faire aucun mal^ etc., etc.

Après avoir analysé toutes les circonstances de l'affaire, M. Girard de Cailloux crut pouvoir affirmer que le testateur était en démence le 12 février, qu'il existait chez lui un affaiblissement de l'entendement (de la mémoire, de la volonté, de l'imagination, du jugement) ainsi que des facultés affectives ou des sentiments ; qu'il était dès lors privé, à ce moment, d'une volonté libre et réfléchie et qu'il ne pouvait pas avoir une pleine conscience de la portée d'un leslament.

Après un commencement de procédure, le légataire universel renonça aux prétentions que lui donnait le testament moyennant une certaine compensation.

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