DEUXIEME FAIT
Madame Talieu, de Bordeaux, marchande d'amadou,, née en avril 1775, fit son testament le 2 août 1856; elle avait dépassé alors l'âge de quatre-vingt-un ans. Vers cette époque, madame Talieu avait successivement éprouvé, à de courtes distances, en 1852, 1853, 1854 et 1855, de graves maladies.
Les maladies de 1855, 1854 et 1855 ont consisté, les deux premières en hémorrhagies cérébrales, la troisième en hémorrhagie ou congestion cérébrale, qui ont produit, dés la première attaque (et ont sensiblement aggravé, à la suite de la seconde attaque), une paralysie
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hémiplégique qui a duré jusqu'à la mort, causée, le 7 novembre 1856, par un catarrhe suffocant.
Antérieurement à la maladie de 1852, sous l'influence des progrès de l'âge, l'intelligence s'était affaiblie à ce point qu'on considérait madame Talieu comme atteinte déjà de radotage. Les maladies de 1853, de 1854 et de 1855, en portant directement leur action désorganisatrice sur le cerveau, ont déterminé ou favorisé le mouvement de décroissance organique et fonctionnelle qui conduit plus au moins rapidement le vieillard à la démence sénile.
D'après M. Parchappe, la nature de ces maladies, à raison soit du siège de l'épanchement hémorrhagique, soit de la reproduction rapprochée dhémorrhagies, entraînant nécessairement dans leur intervalle, d'une manière permanente, un état morbide du cerveau consistant au moins dans le travail de la résorption du sang épanché et de la formation de kystes, comportait même la possibilité d'une altération immédiate et directe de l'intelligence.
Effectivement, sous l'influence immédiate de la maladie cérébrale de 185i, l'intelligence de madame Talieu a reçu une atteinte profonde dont elle ne devait pas, dont elle ne pouvait pas se relever. A partir de ce moment, madame Talieu a été habituellement en proie à des hallucinations délirantes, et le trouble de la raison, s'étendant à toute la sphère intellectuelle et morale, a révélé, par des manifestations caractéristiques, dans sa physionomio, dans ses gestes, ses attitudes, ses iiabitudes, son lansfage et ses actions, l'existence de cet état d'affaiblis-
sèment toujours croissant des facultés de l'intelligence qui appartient également et à la démence sénile et à l'imbécillité consécutive aux lésions organiques du cerveau, et qui, aux yeux de M. Parchappe, exprimait chez madame Talieu la réunion de ces deux conditions morbides.
Cet état, entretenu et aggravé par la maladie de 1855, existait certainement à l'époque du testament du 2 août 1856, tout aussi bien qu'avant et après celte époque. L'acte testamentaire, conçu en bonne forme et en termes réguliers, fut attaqué par les héritiers naturels. MM. Tardieu et Calmeil, d'après les faits révélés par l'enquête, déclarèrent, le 25 juillet 1857, que les facultés de l'intelligence avaient été ruinées par les accidents cérébraux ; que madame Talieu avait constamment vécu aliénée, et dans un état profond de démence et de paralysie, pendant les dernières années de sa vie tout au moins ; qu'elle devait être enfin absolument incapable de tester au mois d'août 1856. Ces médecins posèrent même et d'une manière générale la conclusion suivante : « On peut regarder comme certain qu'une femme octogénaire frappée d'une attaque de paralysie est généralement frappée aussi dans l'exercice de ses facultés intellectuelles, et, par conséquent, incapable de tester. »
Le 22 octobre 1857, MM. Tardieu et Calmeil, après avoir pris connaissance de la contre-enquête, gardèrent scrupuleusement leurs premières convictions et ne modifièrent en rien les conclusions de leur premier rapport.
Les légataires, de leur côté, adressèrent à MM. Trousseau et Lasègue les deux questions que voici :
1° Deux attaques de paralysie agissant sur une femme «le quatre-vingts ans, qui a pu, après les avoir subies, rester levée, marcher, monter et descendre avec le secours d'un ou de plusieurs aides, ont-elles nécessairement oblitéré l'intelligence de la malade?
2° Une femme âgée de quatre-vingts ans et malade, wnissant d'ailleurs de la plénitude de ses facultés intellectuelles, a cru voir sur les toits d'une maison voisine des choses ou des personnes qui n'y étaient pas. Ce phénomène ne s'est jamais produit la nuit, ni alors que la malade était éloignée de sa croisée ou regardait dans une autre direction ; il s'est toujours manifesté dans le même lieu et dans la même position. — Ce phénomène doit-il être attribué ik une illusion du sens de la vue, ou bien au contraire, est-il le signe certain d'une lésion du cerveau entraînant la démence?
MM. Trousseau et Lasègue, qui n'avaient pu prendre connaissance ni de l'enquête, ni de la contre-enquête, ni des consultations de MM. Tardieu et Calmeil, déclarèrent loyalement que, dans la position qui leur était faite, ils ne pouvaient faire porter leurs appréciations que sur de simples possibilités et qu'ils entendaient expressément ne donner leur opinion que sous toutes réserves. MM. Trousseau et Lasègue formulèrent ensuite les conclusions suivantes :
r Que la paralysie des membres ne fournit à elle seule ni une certitude, ni même une présomption scientifique de troubles quelconques de l'intelligence ;
2" Que ni l'âge du malade, ni la répétition plus ou
moins fréquente des accès n'est un élément de jugement, la lésion cérébrale qui a coïncidé avec la paralysie pouvant être, à tout âge et à toute attaque, assez limitée pour que les nerfs qui président aux mouvements soient seuls affectés, et que l'intelligence n'y participe à aucun titre,
3° Que les phénomènes sur lesquels l'attention des médecins est appelée dans la deuxième question, répondent aux illusions et aux hallucinations de la vue ;
Que ces illusions ne sont le signe certain ou même douteux ni d'une lésion du cerveau, ni d'une aliénation mentale ;
Que les hallucinations les mieux démontrées ne sont pas, chez les vieillards, dont les sens sont affaiblis et dont l'intelligence est forcément diminuée par l'âge, un symptôme suffisant caractéristique pour qu'on soit autorisé à conclure, du seul fait de l'hallucination, à l'état d'insanité d'esprit *.
Revenons maintenant à madame Talieu.
Des témoins très-dignes de foi affirmèrent, de la façon la plus positive, qu'à des époques très-rapprochées du testament, pendant les mois de juin et juillet 1856, par exemple, madame Talieu avait éprouvé des hallucinations ; qu'elle avait vu sur les toits des hommes, des femmes, des prêtres, des religieuses et des soldats..., des voleurs..., des gens de mauvaise mine..., des femmes avec des enfants sur le dos..., des hommes avec des
' 11 est ('Vident jiour nous que les questions posées à MM. Trousseau et Lasègue n'étaient point applicables à l'état de madame Talieu et devaient nécessairement entraîner les médecins lis plus inslruils et les plus (consciencieux à dini'vjtaliles erreurs.
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jambes de bois...; qu'elle a vu des soldats danser... Ils étaient là ponr la garder; les prêtres, pour la surveiller... Ils avaient des ceintures tricolores...; ils étaient quarante...; ils faisaient des brides...; ils abîmaient tout...; ils lui faisaient la grimace... On lui brisait tout...; on la déménageait.
Madame Talieu a ajouté foi pleine, entière et persévérante dans la réalité non-seulement des faits possibles, mais encore des faits impossibles, absurdes, insensés, impliqués dans ses hallucinations. Elle ne pouvait plus suivre une conversation, chantait, jurait, simulait l'action de jouer du violon, raclait le tabac de ses mouchoirs sales, etc.
Cet élat d'enfance sénile et apoplectique, comme l'ont qualifié MM. Tardieu et Calmeil, on cet état d'imbécillité consécutive à la double influence des progrés de l'âge et d'une lésion organique du cerveau, comme l'a qualifié M. Parchappe, a été présenté sous des aspects très-différents par un grand nombre de témoins qui crurent à l'intégrité de la raison et qui basèrent leur jugement sur la conservation des apparences de la raison dans certaines conversations et sur le maintien intégral de quelques aptitudes relatives aux actes de la vie domestique. Mais la réalité de l'existence chez madame Talieu, avant le testament, à l'époque du testament et après le testament, d'une perturbation et d'un affaiblissement morbides des facultés inlellecluelles et morales, incompatibles avec l'intégrité de la raison et du libre arbitre, a été attestée par un ensemble irréfutable de preuves positives et concordantes.
M. Parcliappc, consulté par les héritiers naturels, rédigea sur l'état de la question un mémoire d'une grande étendue et d'une netteté peu commune. Ce travail important, daté du 20 juin 1858, se termine par ces conclusions :
« L'existence habituelle d'hallucinations délirantes, telles que celles auxquelles madame Talieu était sujette avant le testament, suffirait pour autoriser à considérer un individu quelconque, n'eût-il offert aucun autre signe manifeste de perturbation de ses facultés intellectuelles, comme étant dans un état mental incompatible avec l'intégrité de la raison.
« Chez une femme plus qu'octogénaire et paralytique, l'association d'hallucinations délirantes à de nombreuses manifestations exprimant le trouble et l'affaiblissement des facultés intellectuelles et morales, constitue un état d'insanité mentale auquel peuvent être légitimement appliquées, dans le sens qui leur est donné par la loi et les jurisconsultes, les qualifications de démence et d'imbécillité, et qui est absolument et complètement incompatible avec la conservation de l'aptitude légale à tester,
« Aussi est-ce avec une pleine et entière conviction que je crois devoir conclure des faits constatés par l'enquête et la contre-enquête, qu'à l'époque du testament, le 2 août 1856, madame Talieu n'était pas dans l'état de sanité d'esprit que l'art. 901 du Code Napoléon exige comme condition absolue de l'aptitude à tester. »
M. Falret père, à la date du 5 juillet 1858, adhéra au mémoire de M. Parchappe et conclut d'une manière identique.
LEGll. FOLIE. IG
Enfin, M' Dufaiire déposa, le 11 juillet 1858, un mémoire plein de faits et remarquable par la logique et la solidité des arguments et se terminant par la demande de l'annulation de l'acte de dernière volonté de madame Talieu.
La Cour impériale de Bordeaux, malgré l'opinion émise par MM. Tardieu, Calmeil, Parchappe, Falret et Dufaure, confirma le testament; et les légataires, qui s'étaient appuyés sur l'avis de MM. Trousseau et Lasègue, entrèrent en possession de quatre cent mille francs environ '.
Resjudicataproveritate habetur. Toutefois et dans notre opinion, le droit était du côté des héritiers naturels. Consulté comme médecin-légiste, nous aurions prêté noire concours à ces derniers, et nous aurions refusé d'adhérer aux conclusions de MM. Trousseau et Lasègue.